ACTE II, SCÈNE III
mais sans doute plus égal, plus fidèle et plus sûr... Cet amour est celui que le sort m’a donné; je n’étais pas aveugle lorsque je l’acceptai; je n’en aurai pas d’aulre; et si quelqu’un le brise, ce ne sera pas moi... Vous vous êtes mépris. Si j’ai des paroles qui expliquent votre erreur, ce n’était pas pour vous, ce n’était pas pour nous que je parlais ainsi; c’est au nom d’un amour que le cœur entrevoit à la première aurore, qui existe peut-être, mais qui n’est pas le mien et qui n’est pas le vôtre, car vous n’avez pas fait ce qu’un teî amour aurait fait...
PRINZIVALLE.
Vous le jugez bien durement, Vanna, et sans savoir assez tout ce qu’il a subi, tout ce qu’il a dû faire, pour amener enfin cette minute heureuse qui désespérerait tous les autres amours... Mais quand il n’eût rien fait, quand il n’eût rien tenté, je sais bien qu’il existe, moi qui suis sa victime, moi qui le porte ici, moi dont il prend la vie et en qui il éteint tout ce qui fait la joie et la gloire des hommes... Depuis qu’il m’a saisi, je n’ai pas fait un pas, je n’ai pas fait un geste qui eût un autre but que de m’en rapprocher, ne fût-ce qu’un instant, pour interroger mon destin sans vous nuire... Ahî croyez-moi. Vanna, et vous devez me croire, car on croit volontiers ceux qui n’espèrent et ne demandent rien... Vous voilà maintenant sous ma tente et tout à ma merci... Je n’ai qu’un mot à dire, à étendre les bras et je possède tout ce que peut posséder un amour ordinaire... Mais aussi bien que moi vous paraissez savoir que famour dont je parle a besoin d’autre chose ; c’est pourquoi je demande que vous n’en doutiez plus... Cette main que je prenais parce que je pensais que vous
alliez me croire, je n’y toucherai plus ni des doigts ni des lèvres, mais que du moins, Vanna, quand nous nous quitterons pour ne plus nous revoir, vous soyez convaincue que c’était cet amour qui vous a tant aimée et ne s’est arrêté que devant l’impossible!...
VANNA
C’est parce que quelque chose lui parut impossible que j’espère encore en douter... Ne croyez pas que je me fusse réjouie à le voir surmonter des obstacles affreux, ni que je sois avide d’épreuves surhumaines... On raconte que, dans Pise, une femme jeta un jour l’un de ses gants dans la fosse aux lions, derrière le campanile, et pria son amant de l’y aller chercher. L’amant n’avait d’autre arme qu’une cravache de cuir. Pourtant, il descendit, écarta les lions, pritle gant, le rendit à la femme en s’agenouillant devant elle, s’éloigna sans rien dire, et ne revint jamais... Je trouve qu’il fut trop doux; et puisqu’il avait sa cravache, il eût dû s’en servir pour inculquer à celle qui se jouait ainsi d’un sentiment divin, une notion plus exacte et plus vive des droits et des devoirs de l’amour véritable... Je n’exige donc pas que vous me fournissiez des preuves de ce genre; je ne demande qu’à vous croire... C’est pour votre bonheur et pour le mien aussi que je voudrais douter... Il y a dans un amour exclusif comme le vôtre quelque chose de sacré qui devrait inquiéter la femme la plus froide et la plus vertueuse... C’est pourquoi j’examine ce que vous avez fait; et serais presque heureuse de n’y rien rencontrer qui portât le grand signe de cette passion mortelle si rarementbénie... Je serais presque sûre de ne l’y point trouver, si votre dernier acte, où vous avez jeté folle-