SCÈNE II
Les Mêmes, MARCO.
{Entre Marco. Guido Vaperçoit et court à sa rencontre pour Uembrasser.)
GUIDO
Mon pèrel... Par quel bonheur dans notre grand malheur, par quel miracle heureux êtes-vous revenu quand je n’espérais plus!... Vous n’êtes pas blessé? Vous marchez avec peine... Vous ont-ils torturé?.. Avez-vous échappé?... Que vous ont-ils donc fait?...
MARCO
Rien! Dieu merci! ce ne sont point des barbares... Ils m’ont accueilli comme on accueille un hôte qu’on vénère. Prinzivalle avait lu mes écrits ; il m’a parlé des trois dialogues de Platon que j’ai retrouvés et traduits.
Si je marche avec peine, c’est que je suis bien vieux et reviens de bien loin... Savez-vous qui j’ai rencontré sous la tente de Prinzivalle?
GUIDO
Je m’en doute : les commissaires impitoyables de Florence...
MARCO
Oui, c’est vrai; eux aussi, ou l’un d’eux; car je n’en ai vu qu^un... Mais le premier que l’on m’ait nommé là, c’est Marcille Ficin, le maître vénéré qui révéla Platon... Marcille Ficin, c’est l’âme de Platon reparue sur la tei7re!... — J’aurais donné dix ans de ma vie pour le voir avant de m’en aller où s’en vont tous les hommes. . . Nous étions comme deux frères qui se retrouvent enfin... Nous parlions d’Hésiode, d’Aristote et d’Homère... Il avait découvert, dans un bois d’oliviers, près du camp, sur les bords de l’Afno, enfoui dans le sable, un torse de déesse si étrangement beau que, si vous le voyiez, vous oublieriez la guerre... Nous avons creusé plus avant: il a trouvé un bras; j’ai déterré deux mains si pures et si fines qu’on les croirait formées pour créer des sourires, répandre la rosée et caresser l’aurore... L’une d’elles avait la courbe que prennent les doigts légers quand ils effleurent un sein ; l’autre serrait encore le manche d’uii miroir...
GUIDO
Mon père, n’oublions pas qu’un peuple meurt de faim, et qu’il n’a que faire de mains fines et de torses de bronze...
ilCTE PREMIER, SCÈNE II
MARCO
C’est un torse de marbre...
GÜIDO.
Soit, mais parlons plutôt des trente mille vies, qu’une imprudence, une minute de retard peuvent perdre; ou qu’une parole adroite, une bonne nouvelle vont peutêtre sauver... — Ce n’est pas pour un torse ou des mains mutilées que vous êtes allé là... Que vous ont-ils appris? — Florence ou Prinzivalle, que vont-ils faire de nous? — Dites vite... Qu’attendent-ils? — Entendezvous ces malheureux qui crient sous nos fenêtres? ~ Ils se disputent l’herbe qui pousse entre les pierres...
MARCO
C’est juste. J’oubliais que vous faites la guerre, quand renaît le printemps, quand le ciel est heureux comme un roi qui s’éveille, quand la mer se soulève comme une coupe de lumière qu’une déesse d’azur tend aux dieux de l’azur, quand la terre est si belle et aime tant les hommes!... Mais vous avez vos joies : je parle trop des miennes. Puis, vous avez raison : et j’aurais dû vous dire tout de suite la nouvelle que j’apporte... Elle sauve trente mille vies pour en affliger une; mais elle offre à celle-ci la plus noble occasion de se couvrir d’une gloire qui me semble plus pure que les gloires de la guerre... L’amour pour un seul être est heureux et louable ; mais l’amour qui grandit est meilleur... La pudeur vigilante et la fidélité sont de bonnes vertus; mais il ^ a des jours où elles semblent
petites quand on regarde ailleurs... Voici... Mais n’alle* pas vous perdre aux premiers mots, vous couper la retraite, et faire de ces serments qui enchaînent la raison qui voudrait revenir sur ses pas...
GüiDO, faisant un geste pour congédier les officiers.
Laissez-nous...
MARCO
Non, restez... C’est notre sort à tous qui va se décider... Je voudrais, au contraire, que la salle débordât de toutes les victimes que nous épargnerons; et que les malheureux que nous allons sauver écoutassent aux fenêtres pour recueillir ainsi et fixer à jamais le salut que j’apporte : car j’apporte le salut, si la raison l’accepte; et dix milles raisons balanceront à peine une erreur très pesante, et dont je crains le poids d’autant plus que moi-même...
GUIDO
Mon père, je vous en prie, laissons là ces énigmes. Qu’est-ce donc qui demande tant de mots? Nous pouvons tout entendre, et nous touchons aux heures où rien n’étonne plus...
MARCO
Donc, j’ai vu Prinzivalle et je lui ai parlé. Que l’image d’un homme peinte par ceux qui le craignent est étrange et trompeuse!... J’allais comme Priam sous la tente d’Achille... Je croyais rencontrer une sorte de barbare, arrogant et stupide, toujours couvert de sang ou