PREMIÈRE PARTIE. — IV
Levasseur invoque une tradition que son grand-oncle, chanoine comme lui, tenait des plus vieux chanoines de son temps, tradition qui attribuerait à Charlemagne, non-seulement la construction de la nef, mais celle des deux clochers qui la précèdent. C’est en vertu de cette tradition, dit-il, que fut peint le vieux tableau que nous voyons en la croisée septentrionale de notre église, vis-à-vis du vestiaire, et qui représente la cérémonie du sacre de Charlemagne. Le monarque n’y est-il pas figuré tenant d’une main la boule du monde chrétien , et de l'autre portant puissamment cette lourde masse de la nef et de ses clochers ? Cela ne veut-il pas dire qu’il est le fondateur des clochers aussi bien que de la nef? Cette peinture, aux yeux de Levasseur, était, sinon du temps de Charlemagne, au moins de la plus haute antiquité ; et , pour preuve , il raconte que le roi Louis XI, se rendant à Péronne, en l’année 1 468, s’arrêta quelques instants à Noyon, visita l’église cathédrale, et fut si touché à la vue de ce tableau, le trouva si ancien et si vénérable, qu'il voulut en avoir une copie. II demanda, dit-il, un pourtraict de ce pourtraict; ce que le chapitre s’empressa de lui accorder, comme le constataient les registres capitulaires *.
Telle est donc l’opinion bien arrêtée de notre chanoine : le chœur a été bâti par saint Médard, la nef et les clochers sont l’œuvre de Charlemagne.
Toutefois il lui vient quelques scrupules. Il se demande si ce vieux tableau est aussi vieux qu’il en a l’air; si, quoique
1 « Anno 1 468 , capitulo facto, die ul- • lima augusti, declaretur per oporarios « convocandos ex pensa pro imagine Caroli
■ magni collocanda in capella Sancti-Eiigii ,
■ rétro chorum in fronte ecclesiæ , el descri - « batur in papyro pro ostcndendo domino
■ régi (Ludovico undecimo), ut ipse petiit
• et voluit ûeri ...» Ces mots sont cités par Levasseur comme extraits du registre des délibérations capitulaires. La délibération est , comme on voit , du 3 1 aôùt ; Louis XI avait passé k Noyon hnit jours nuparn* vanl , le a4.
d’un travail très-ancien, il n’aurait pas été renouvelé postérieurement à la construction des clochers \ et si le copiste, en plaçant l’église dans la main du monarque, ne se serait pas permis la licence de la peindre, non telle quelle avait été, mais telle qu'il la voyait.
Sans nous arrêter à cette explication, et tout en croyant, ce qui n’a rien d’impossible, ce qui est même assez probable, que Charlemagne ait fait ajouter à la cathédrale de Noyon une nef et deux tours, eu admettant par conséquent que le vieux tableau, quel que soit son âge, ait dit la vérité, faut-il en conclure que les clochers bâtis par Charlemagne soient identiquement les mêmes que les clochers actuels? C’est là qu’est tout le problème.
Levasseur ne l'aperçoit pas : il se borne à confesser qu’il a fait de vaincs tentatives pour percer la, nuit épaisse qui enveloppe ces questions. 11 nous met dans la confidence de ses efforts infructueux, et sc plaint amèrement des religieux et gens de plume des anciens temps, qui, en prenant quelques notes qui leur auraient coûté si peu, lui auraient épargné tant de doutes et de recherches inutiles 1 * 3 .
Il reconnaît néanmoins, dans un autre passage, que, selon l’avis des personnes savantes en ces matières, la plus grande partie de la cathédrale devait avoir été renouvelée et rebâtie après l’an 1 ooo de Jésus-Christ, et que, par conséquent, fou-
1 Non-seulement ce tableau avait du
être renouvelé, probablement plusieurs
ibis , depuis Charlemagne , mais il est même prouvé que celui que Louis XI avait vu n'était pas celui que Levasseur admirait de son temps. En effet , Levasseur lui-même , vers la fin de son livre, rapporte le fait suivant: «Le a 5 de novembre 1617, le tableau de saint Charlemagne , renouvellé
par maistre Jean Benast, trésorier et chanoine, fut replacé devant le portail dit des Sibylles ou Silîleurs. » (Cesl-à-dircdans le transsept septentrional , vis-à-vis la porte d'entrée. )
* «O simple antiquité, s’écrie-t-il, que faisois-tu, ne faisant note de tous ces ouvrages que nous admirons I >