PREMIÈRE PARTIE. — V
exclusivement d’ogives, ils conservent néanmoins tous les autres caractères des constructions à plein cintre. C’est peut-être autour de ces monuments mi-partis que s’est amassé le plus d'incertitude et d obscurité. Bieu qu’ils appartiennent à une époque où les documents historiques commencent à devenir abondants, on ne trouve dans les témoignages écrits que bien peu de paroles qui les concernent, et quelques-unes de ces paroles prêtent à des équivoques et servent à accréditer des erreurs. Vieillir ce qui est ancien est un plaisir auquel bien peu d’esprits savent résister. C’est là ce qui explique l’empressement avec lequel on s’est armé de textes ambigus ou mal interprétés, pour attribuer à quelques monuments de cette catégorie une antiquité exceptionnelle et merveilleuse. Ces hérésies ont beau être victorieusement combattues, elles n’en renaissent pas moins à tout propos et contribuent à entretenir le scepticisme chez ceux qui ne sont pas portés à admettre la possibilité de classer scientifiquement les monuments du moyen âge. Au fond, toutes les incertitudes sur cette époque de transition se réduisent à un seul point litigieux, l’origine de l’ogive; question complexe, question insoluble, quand on l’aborde isolément, quand on veut y voir une énigme dont un mot unique peut donner la clef. Nous chercherons plus loin sous combien d’aspects divers il faut l’envisager, à quelles autres questions il faut la rattacher, pour qu’il y ait quelque chance d’en poursuivre utilement la solution. Nous verrons les points qu’on peut espérer d’éclaircir, la direction qu'il convient d’imprimer aux recherches qui seront désormais entreprises : mais, quant à présent, il n’est pas besoin d’insister pour prouver que cette seconde classe de monuments est encore imparfaitement étudiée, et que presque tout est à faire pour la soumettre à une classification régulière et méthodique.
Il n’en est pas ainsi de la troisième. Quelle que soit l'origine de l’ogive, que son apparition soit plus ou moins ancienne, qu elle nous vienne de l’Orient ou des régions septentrionales, quelle soit sacerdotale ou laïque, qu’elle résulte d’une production spontanée et nécessaire, ou de combinaisons accidentelles et capricieuses, il est un fait certain, incontestable, c’est qu’à partir du commencement du xm* siècle (à quelques années près, selon les pays), on voit toutes les constructions religieuses, civiles, militaires, sans exception, exécutées d’après un système uniforme et régulier, système dont les éléments sont, les uns entièrement neufs, les autres combinés dans un ordre tout nouveau , système enfin dont on peut déterminer exactement le but, les conditions et la durée.
Ce n’est pas là uu paradoxe. Nous n’avons pas hésité tout à l’heure à reconnaître ce qu'il y avait d’incomplet, au point de vue de la science, dans les époques précédentes; nous n’avons pas caché que, du vi" au xu c siècle, l’imagination et le hasard semblaient se mêler parfois aux règles qui gouvernent les divers styles à plein cintre; que l’histoire du style de transition était encore pleine de vague et d’incertitude. Mais maintenant que nous sommes dans le xiii" siècle, maintenant que l’ogive a définitivement remplacé le plein cintre, un spectacle tout différent s’offre à nous : nous voyons cette régularité, cet enchaînement, cette conséquence, cette série de rapports, à la lois fixes dans leur principe et variables dans leur application , qui constituent un système; et, malgré tous les livres d’architecture, malgré les doctes arrêts de leurs auteurs, il faut bien qu’on nous permette de constater ce que nous voyons.
Si les érudits qui ont jugé l’art du moyen âge sans le connaître et d’après quelques observations isolées et passagères, l’avaient regardé d’un œil moins distrait; si, au lieu de con-