PREMIÈRE PARTIE. — V
fondre et de condamner en bloc tout ce que nos pères ont construit pendant huit ou neuf cents ans, ils avaient seulement examiné les principaux monuments qui, d’après des témoignages authentiques et irrécusables, ont été bâtis en France depuis l’an 1200 jusqu’aux premières années du xvi' siècle, il n’est pas douteux que nous serions bien près de nous entendre; car s’ils connaissaient ces monuments, s’ils les avaient étudiés, il n’échapperait pas à leur perspicacité que pendant ces trois siècles un principe commun préside à l’art de bâtir, principe aussi neuf que fécond, aussi régulier que hardi, et que ce principe subit successivement trois grandes modifications qui correspondent à peu près à chacun de ces trois siècles.
C’est, je le répète, faute d’avoir ouvert les yeux qu’on traite toutes ces vérités de chimères et qu’on se renferme dans une incrédulité dédaigneuse.
Au lieu d’examiner les monuments, on proclame, sous forme d’axiome, qu’il n’a jamais existé et qu’il ne peut exister qu’une seule architecture proprement dite, l’architecture classique, attendu qu elle seule est conforme aux grandes lois de l’intelligence, qu elle seule possède un système de proportions régulières et de combinaisons constantes, quelle seule, en un mot, repose sur un principe d’ordre 1 , tandis que « le genre de bâtisse auquel on donne le nom de gothique, est né de tant d’éléments hétérogènes et dans des temps d’une telle confusion, d’une telle ignorance, que l’extrême diversité de formes qui le constitue, inspirée par le seul caprice, n’exprime réellement à l’esprit que l’idée du désordre s . »
Vérifions sur-le-champ l’exactitude de cette assertion; en-
1 Voyez Dictionnaire historique d'ar.ht- * V oyez Dictionnaire historique d'architecture (in-4\ i83a), tom. II, pag. 175 , lecture, tom. 11, pag. 17 5, 1 " col. a* col. au mot Ordre.
trons dans une de ces bâtisses gothiques : ne choisissons pas, si l'on veut, les plus belles et les plus grandes cathédrales; n’allons ni à Reims, ni à Chartres, ni à Beauvais. Une simple église de second ou de troisième ordre nous suffira, pourvu qu elle ait été construite, soit au xin\ soit au xiv' siècle, et que le caractère de la construction primitive ne soit pas trop altéré par des mutilations ou par des restaurations. Nous voici dans la nef : quelles sont nos impressions? Est-ce l’idée du désordre qui vient nous assaillir? Ne sommes-nous pas frappés, au contraire, de la régularité de l’ordonnance, et quelle que soit la multiplicité et la variété des détails, ne sentons-nous pas qu’une grande unité de pensée se révèle dans tout le monument? Celte profonde perspective, la disposition de ces piliers, la manière dont ils se multiplient et se ramifient au sortir d’un tronc commun, leur épanouissement pour former et soutenir le couronnement de l’édifice, tout cela n’est-il qu’un jeu du hasard , un effet accidentel et imprévu? Dites à qui vous voudrez que c’est sans intention et par un caprice irréfléchi que ces voûtes ont été portées si haut et que l’élévation du monument est si grande par rapport à sa largeur, personne ne vous croira. Les uns, si leur esprit est tourné vers l’utile, admireront ce moyen sage et prévoyant de répandre à profusion l’air respirable dans des vaisseaux où de si grandes réunions d’hommes doivent être entassées; d autres, portant les yeux hors de ce monde, et s’inquiétant d’autres lois que de celles de la physique, verront dans cette extrême élévation l’intention d’abaisser l’orgueil de l’homme par la comparaison de son infime petitesse avec l'immensité de la maison du Seigneur. Mais personne ne supposera que ce soit sans but, sans calcul, sans préméditation, que ces hardis travaux aient été exécutés.
Le critique auquel nous répondons, tout en refusant d’ad-