PREMIÈRE PARTIE. — V
c'est dans ces détails d’exécution que consiste l’originalité; c'est dans l’universalité de l’application que consiste le système. Nous n’insisterons pas plus longtemps sur ce point. Que ceux qui ont étudié sérieusement la manière dont sont bâties les églises à ogives nous disent si elles sont l’œuvre du hasard et de la routine. C’est là une de ces questions pratiques dont les hommes du métier sont les meilleurs juges. Qu'on les interroge ; nous nous en rapporterons aux tailleurs de pierres et aux moindres maçons. Demandez à ceux qui vont encore aujourd’hui, à l’issue de leur apprentissage, visiter la vis de Saint-Gilles, en Provence; demandez-leur si ce célèbre ouvrage n’est pas construit d’après des règles et par des procédés complètement distincts de ceux qui ont fait élever et la Maison carrée et les autres chefs-d’œuvre antiques du voisinage ? Leur réponse vaudra mieux que toutes les dissertations.
Il ne reste donc plus à résoudre que ce dernier problème : existe-t-il dans l’architecture à ogives un système de décoration?
Sur ce point, comme sur les deux autres, le savant auteur du Dictionnaire d’architecture n’admet pas même la controverse. Il y a, selon lui, chez tous les décorateurs du moyen âge, manque absolu d’originalité et incapacité complète de rien imaginer qui leur appartienne 1 . «L'ornement gothique, dit-il, n’est qu’une dégénération de l’ornement antique, tradition confuse et transposition incohérente de tous les éléments décoratifs des trois ordres grecs, où les feuilles du corinthien, les volutes de l’ionique, les tores du dorique se trouvent compilés sans intention, sans choix, et exécutés sans art*. » Et plus loin, en parlaut de la décoration extérieure des
1 Dictionnaire historique d'architecture . 1 Dictionnaire historique d'architecture ,
lom. I", pag. 679. ï* col. tom. 1". pag. 674, i* col.
églises : « Aucune sorte de goût ni de raison ne peut ni se rendre compte de cette décoration, ni même tenter de s’en définir l’idée. Tout ce qui en fait partie peut y être ou n’y être pas, peut occuper une place ou une autre place, sans qu’on sache ou qu’on puisse dire pourquoi ; tout y indique ce manque absolu de raison, qui, ainsi que dans les objets de mode et de fantaisie, ne peut s’expliquer que par le hasard, qui n’explique rien '. »
Nous comprenons, jusqu’à un certain point, que, lorsqu’il s’agit des proportions ou même de la construction , on se refuse à reconnaître un caractère régulier et systématique, nonseulement dans les oeuvres du moyen âge en général, mais même dans celles des trois siècles où domine l’ogive. Pour distinguer les règles géométriques qui appartiennent exclusivement à ce style, de celles qui sont communes à toutes les architectures, pour apprécier les procédés pratiques que lui seul met en usage, il est nécessaire d’avoir étudié et comparé des monuments qu’on regardait à peine il y a vingt ans; mais pour ce qui concerne l'ornementation , celle du style à ogive est tellement spéciale, tellement unique en son genre, qu’il semble impossible, même quand on n’a fait que l’entrevoir, d’en méconnaître l’originalité. Pour nous, loin d’être un plagiat et une œuvre de déraison, l’ornementation du xui' siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées, les plus imprévues de l’esprit humain, en même temps qu’une de ses œuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques. Sans doute il est une époque du moyen âge, celle qui s’écoule entre la chute du style antique et le triomphe du style à ogive, où la décoration architecturale n’est, en grande partie, qu’une imitation dégénérée de l’ornementation grecque
1 Dictionnaire historique d’architecture t loin. I", pag. 677» a* col.