PREMIÈRE PARTIE. —V
et romaine. Bien que, pour être juste, il fallût au moins lui tenir compte des trésors d'imagination quelle mêle si souvent aux choses quelle imite, et de cet air de jeunesse et de nouvauté qu’elle répand sur les débris qu’elle emprunte, on peut reprocher, si l’on veut, à cette époque, sa stérilité et ses compilations. Mais, une fois l’ogive devenue maîtresse de l’art de bâtir, où trouver, dans ces ornements tout nouveaux quelle fait éclore, la moindre trace d’imitation? Dans quel lieu, dans quel temps aurait-elle pris ses exemples? Nous n’hésitons pas à le dire, ces ornements apparaissent alors pour la première fois dans le domaine de l'art. Non-seulement ils ne reproduisent, ni de loin, ni de près, les ornements antiques; mais ils sont faits, avec intention, dans un sentiment tout contraire. L’originalité, chez eux, va presque jusqu’à l'affectation. Quelques mots seulement pour en donner la preuve.
Les ornements dont se sert l’architecture peuvent être de deux sortes : tantôt ils consistent en figures purement abstraites et géométriques, tantôt dans une imitation plus ou moins exacte d’objets naturels, tels que végétaux , pierreries, perles, galons ou broderies. Dans l’un et l’autre cas, nous voyons le style à ogive, une fois parvenu à sa maturité, c’est-à-dire vers le commencement du xm' siècle, affecter de s'écarter et des traditions antiques et des exemples plus récents, soit de l’époque à plein cintre, soit de l’époque de transition. Prenez tous les filets, toutes les moulures creuses ou saillantes, plates ou arrondies, qui décorent une construction du xm' siècle; examinez la forme des arcs doubleaux, celle des nervures qui tapissent les piliers et les voûtes, vous trouverez partout des profils entièrement nouveaux. Dans les siècles précédents, les moulures, même les plus imparfaites et les plus grossières, vous laissent toujours apercevoir, comme à travers un verre
trouble, le profil romain qu’on s’est proposé pour modèle : ici, au contraire, l’intention de chercher un type nouveau est manifeste. On ne se borne pas à modifier les formes anciennes, on en choisit qui n’ont jamais été employées, et on les exprime sans hésitation, sans mollesse, avec un accent hardi et 4 novateur.
Ce genre d’innovation, il est vrai, ne saurait être parfaitement senti que par un œil exercé, tandis que tout le monde, au premier coup d'œil , appréciera ce qu’il y a de neuf dans les imitations d’objets matériels que le style à ogive emploie comme ornement. D’abord, il n’imite presque exclusivement que des végétaux : plus d’oves, plus de perles, plus de rais de cœur, comme dans l’antique, plus de têtes de clous, plus de pointes de diamants, plus de galons ni de broderies, comme au temps du plein cintre byzantin ou roman : l’ornementation devient essentiellement végétale. Ce n’est pas tout : au lieu d’idéaliser les végétaux, comme on l’avait fait jusque-là , au lieu de leur prêter une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d’après nature; c’est la représentation exacte de certaines plantes, de certains feuillages qu’on fait exprimer à la pierre; enfin, on ne se contente pas d’adopter une nouvelle manière d’imiter les plantes et les feuillages, on en cherche les modèles, non plus en Orient ni sous les beaux ciels de la Grèce ou de l’Italie, mais dans nos forêts et dans nos champs : c’est la feuille de chêne, la feuille de hêtre; c’est le lierre, le fraisier, la vigne vierge, la mauve, le houx, le chardon, la chicorée et tant d’autres plantes, toutes de notre sol et de notre climat, qui viennent couvrir les archivoltes et composer les chapiteaux. Jamais ces végétaux modestes n’avaient reçu tant d’honneur; jamais architectes, avant le xm* siècle, n'avaient