PREMIÈRE PARTIE. — VII
de l’Angleterre qui se sont occupés de ces matières avec le plus de distinction.
Tout en partageant sur beaucoup de points leur incrédulité, je ne puis me refuser d’admettre qu’ils sont allés trop loin. Ils ont subi malgré eux l’influence de ce qu’ils voyaient dans leurs propres pays, et ont jugé qu’il en devait être nécessairement chez nous de même que chez eux. Or, nous ne saurions trop le dire, sans vouloir en tirer la moindre vanité nationale, l’antériorité des monuments à ogive français sur tous ceux du nord de l'Europe ne nous semble pas pouvoir être mise en doute. Les écrivains anglais en général ne font pas grande difficulté de le reconnaître. M. Dawson Turner 1 , M. Whittington 2 , M. G. Wilson 3 , M. Gally Knight 4 , avouent franchement que l’ogive n’est pas d’invention anglaise, et quelle apparaît en France plus tôt qu’en Angleterre \ Des aveux aussi explicites sont plus
' Voyage en Normandie , i8ao.
* Revue historique des antiquités ecclésiastiques de France, 1809.
3 Remarques sur V architecture gothique t à la suite du spécimen dePugin, »8ai.
* Voyage archéologique en Normandie , i 836 . — Excursion monumentale en Sicile et en Calabre , i 83 g.
1 II est maintenant établi ci reconnu par presque tous les archéologues anglais que oe fut seulement vers les dernières années du règne de Henri II (mort en 1189}, que la lulte entre le style semi-circulaire elle style à ogive commença à se manifester en Angleterre. (V. Gally Knight, Voyage archéologique , Londres , 1 836 .) Ainsi, dans l'abbaye de Kirkstal , bâtie de 1 1 53 à 1 1 83 . on trouve les premiers essais d'ogive bien authentiquement constatés. La crypte de la cathédrale d’York , où l’on voit aussi des ogives, est de 1 170. On peut encore
citer la partie â ogives de l'église du Temple à Londres, qui fut consacrée, en 1 185 ; le chœur de la cathédrale de Canterbury, reconstruit dans le style à ogive , après l’incendie de 1175, par Jean de Sens, architecte français; l’extrémité occidentale et la grande tour de la cathédrale d'Ely, bâtie par l'évéquc Ridcl, qui mourut en 1 189.
Toutes ces constructions portent le caractère de la transition : ce sont des essais du style à ogive. Ce slyle n’atteint sa perfection en Angleterre que sous le règne de Henri III, vers le milieu du xhi* siècle.
Ce qui prouve combien il rencontra d’obstacles à sa naissance, combicu l’hésitation entre les deux styles fut longue et persistante , c’est que même après Henri II , même sous Henri 1 H , on voit encore construire des monuments à plein cintre. Ainsi la nef de la cathédrale de Péterborough , celle de la cathédrale de Bochester, bâties
rares sur le sol germanique; mais les faits y parlent aussi clairement. On sait exactement à quelle époque ont été construits les principaux monuments de 1 Allemagne; combien n en voiton pas qui sont bâtis à la fin du xn' siècle, sans que l’ogive s’y laisse apercevoir? et, même au commencement du xm*, combien sont encore mi-partis d’ogives et de pleins cintres? Voyez à Gelnbausen les ruines de cet admirable palais que construisit Frédéric Barberoussc vers 1 180, c’est-à-dire pendant que Notre-Dame de Paris était en pleine construction, vous n’y trouverez pas la moindre ogive, et, bien que les détails de sculpture soient traités avec ce luxe tout oriental qui n’appartient qu’à l’époque de transition, la masse de la construction est encore empreinte d’une rudesse et d’une sévérité qui pourraient la faire attribuer au siècle des Othon. Soit que vous suiviez les bords du Rbin , soit que vous pénétriez dans l’intérieur du pays, vous voyez pendant tout le xii" siècle le plein cintre régner sans trouble et presque sans partage. S’il fait des concessions c’est en maître, et quand vient l’époque où il succombe enfin, il n’abandonne que pied à pied son domaine. Chose étrange! ce style à ogive si longtemps arrêté dans sa marche en Allemagne est réputé par quelques Allemands le style teutonique par excellence ! Sans doute il s’est acclimaté et naturalisé en Germanie, sans doute il y a produit de grandes et belles œuvres, mais qu’il y soit né , jamais observateur de bonne foi ne pourra le soutenir. Les preuves du contraire sont palpables. Il y a dans la seule Picardie et dans l’Ile-de-France, cette partie de notre sol où l’ogive semble avoir fait sa première apparition,
de 1170 k 1194. ne contiennent pas la moindre trace du style h ogive : le plein cintre y règne seul. Il en est de mémo de l’abbaye de Fontaine, construite de iao 4
à la 44 , et enfin dans l’église de Ketton ( Rullandshire), qui date de îaâa, on retrouve encore un exemple de portail semicirculaire.