PREMIÈRE PARTIE. — II
rence presque aérienne et fragile des constructions dont l’ogive est le principe unique; ce n’est pas non plus cet air de force et de majesté, cette solidité puissante dont l’arcade semicirculaire est l’élément générateur : c’est vraiment un mélange, une fusion des effets de ces deux sortes de style; le génie de la transition semble planer sous ces voûtes, aussi robustes que hardies, mais, avant tout, harmonieuses.
Et pourtant, au premier aspect, vous croyez entrer dans un monument où l’ogive seule est admise : les arcades, les voûtes, se terminent en pointe; les nervures et l’ensemble de la décoration semblent empruntés à une église entièrement à ogive. Ce n’est qu’au bout d’un instant, en levant la tête, que vous vous apercevez que les grandes fenêtres qui éclairent le sommet du vaisseau sont à plein cintre; que le plein cintre règne également dans la petite galerie placée au-dessous de ces fenêtres; que, dans le chœur, les trois premières travées reposent sur des arcades semi-circulaires, et que la décoration des chapelles groupées autour de l’abside se compose aussi de petits arcs à plein cintre. Enfin, si vous montez dans les vastes galeries ou tribunes qui s’étendent sur tous les collatéraux de la nef et du chœur, là encore vous trouvez des fenêtres semicirculaires, que, du sol de la grande nef, vous ne pouviez apercevoir. En un mot, cet intérieur d’église, dont la construction vous semblait d’abord ne dériver que du principe de l'ogive, se trouve en réalité contenir au moins autant d’arcs à plein cintre que d’arcs aigus.
Ce n’est pas tout : en descendant dans les détails, vous trouvez certaines dispositions du plan qui semblent n'appartenir qu’aux constructions de l’époque romane; ainsi, par exemple, les arcades de la grande nef reposent alternativement sur un pilier carré, flanqué de colonnes engagées, et sur une colonne
cylindrique complètement isolée. Cet emploi alternatif de deux genres de supports différents se rencontre fréquemment dans les monuments à plein cintre; il disparaît entièrement dès qu’on entre dans l’époque à ogive proprement dite. Il en est de même de ces anneaux saillants, dont sont coupés, de distance eu distance, les faisceaux de longues colonnettes qui séparent les dernières travées du chœur et la première de la nef. Ce mode de décoration ne se rencontre plus dès que le style vertical a pris son complet développement. Enfin , dans quel édifice purement à ogive trouvons-nous ces transsepts terminés en hémicycles? N’est-ce pas dans les constructions romanes, dans celles-là surtout qui sont empreintes du caractère byzantin, qu’il faut chercher des exemples de cette belle disposition?
Ainsi de tous côtés, dans cette cathédrale de Noyon, on retrouve la trace de traditions antérieures à l’époque où elle semble avoir été construite. Elle a beau porter le cachet du style à ogive, les souvenirs du style à plein cintre l’enveloppent et la dominent.
Plus on regarde de près, plus le problème se complique. Dans la plupart des monuments que nous a laissés l'époque de transition , on voit la construction se modifier, se transformer pour ainsi dire couche par couche : le monument change d’aspect à mesure qu’il s’élève, à mesure que le temps a marché. Ce sont d’abord de larges piliers ou d’épaisses colonnes supportant de lourds arceaux; puis au-dessus commence un système plus léger, qui enfin se termine en ogives. Ici, au contraire, l’ogive apparaît près du sol , et c’est le plein cintre qui couronne l’édifice. Le mélange des deux éléments s’est donc opéré d’un seul jet : ils semblent avoir été confondus ou plutôt mariés avec intention. On dirait une sorte d’accord et comme une transaction pacifique entre deux principes rivaux.