PREMIÈRE PARTIE. — VIII
nous empêcher de croire à ia simultanéité des deux constructions ? Ne savons-nous pas combien cette époque de transition est tolérante ? N'arrive-t-il pas souvent que, dans le même lieu et au même moment , elle laisse vivre ensemble presque tous les styles à la fois ? Lors donc que la cathédrale de Noyon serait empreinte des caractères les plus prononcés de l’ancienne architecture, il ne faudrait pas croire absolument impossible, qu'à quelques lieues de là, vers le même temps, il se fût élevé une autre cathédrale sous l’inspiration du système nouveau. Mais ici , notez-le bien , il n'est pas question de pareils contrastes. Nous l’avons déjà dit, malgré ses pleins cintres, malgré ses transsepts en hémicycle, malgré l’cfTort qu elle semble faire pour se donner un air d’ancienneté, la cathédrale de Noyon n’est, au fond, qu’une église à ogive; elle ne vit que de la vie nouvelle; dans toutes ses nervures, dans tous ses rameaux de pierre, la sève qui circule, c’est la. même sève qu’à Senlis. Ses arcades à plein cintre elles-mêmes n’ont du plein cintre que la forme; elles n’en ont ni l’esprit, ni le caractère: ce sont des ogives arrondies. Aussi, quelque nombreuses que soient ces arcades, elles sont sans influence, elles modifient à peine l’aspect général du monument. 11 semble que ce soit par une usurpation, ou plutôt à l’aide d’une concession bénévole, que le plein cintre soit admis dans cette église. Il y occupe plus que sa part légitime et naturelle. Sa présence y fait l'effet d’une fiction ou d’un anachronisme. Ainsi, vous le vovez, la différence entre nos deux cathédrales n’est pas aussi grande qu’elle en a l’air; les deux constructions ne se distinguent par aucune diversité réelle et profonde. C’est le même principe qui les a créées; rien ne nous défend donc de les croire contemporaines.
Mais d’où vient à Noyon ce respect pour le plein cintre ? Cette sorte d’honneur qu’on lui rend a beau n’être qu’abstrait
et nominal, pourquoi lui est-il rendu? Pourquoi l’a-t-on laissé avec tant de complaisance régner seul dans toutes les parties supérieures de l’édifice? Pourquoi, lorsque tous les membres de cette architecture semblent vouloir se développer selon les formes nouvelles, sont-ils contraints à suivre ou plutôt à simuler les anciennes formes, et tandis qu’à Senlis on s’abandonne sans résistance à la pente du siècle, pourquoi faire à Noyon de l’archaïsme à plaisir?
Répondre que l’époque de transition nous fournit des exemples fréquents de monuments simultanément conçus dans un esprit purement novateur et de monuments empreints d’un caractère archaïque, c’est ne rien répondre, c’est résoudre la question par la question.
Ne voir dans les œuvres si étrangement diverses d’une même époque que les jeux d’un hasard aveugle, insouciant, inexplicable, c’est une façon, trop commode de trancher la difficulté.
Sans doute il y a des faits dont il serait aussi puéril qu'inutile de rechercher les causes; mais ces grandes créations de la loi et de la patience de nos pères, ces monuments pleins de tant d’énigmes, ne méritent pas un tel dédain. Malgré nous, nous voulons percer le mystère de leur origine, et pénétrer j usqu’à la cause de leurs différences et de leurs analogies.
Nous voilà donc conduit en dehors du sol un peu aride de la pure chronologie, sol sur lequel, jusqu’ici, nous nous sommes renfermé. C’est vers le problème historique qu’il faut maintenant tourner nos regards; ce sont les générations qui virent élever ces monuments, c’est la société du xn° siècle, c’est son histoire qu’il faut interroger : en un mot, il ne suffit plus d’exposer, il faut expliquer l’époque de transition.
Nous avons déjà fait nos réserves, ce ne sont que des aper-