PORCHE INTÉRIEUR
î. Detgobert et NantUde. — A son retour du musée des monuments français', la chapelle sépulcrale de Dagobert ne fut point admise à reprendre sa place sous Tarcade de la première travée du sanctuaire, au midi. Indépendamment de tout autre motif, le sol de Tabside avait élé exhaussé de telle manière que le monument n'aurait pas pu s*y tenir droit, à moins qu'on n'eût pris le partie comme on l'a fait pour certaines portions de l'édifice, de l'enterrer jusqu'à moitié de sa taille. En sa qualité de fondateur, Dagobert occupait autrefois une place d'honneur; il a été relégué à la porte de l'église, dans le porche qui existe sous les tours.
Dagobert mourut dans l'abbaye de Saint-Denis, le 19 janvier 638, et son corps, soigneusement embaumé, fut inhumé aussitôt dans réglise des saints martyrs. Les documents nous manquent absolument pour dire ce qu'était le tombeau érigé
I. O tombeaa avait été réédifié dans le jardin des Petiis-Angnstlns , non loin fia monanent sapposé d'HéloTse et d'Abélard. No 5 da Catalogue du Unnèe de» MhmimnUt frança'm.
primitivement sur la sépulture de ce prince. Celui que nous voulons décrire ne date que du xiii^ siècle. La plupart des auteurs qui ont écrit sur Téglise de Saint-Denis attribuent ce monument à Suger; mais le style de son architecture et la.(M)mparaison qui peut en être faite immédiatement avec ies portions de l'église, le porche par exemple, qui appartiennent au xii« siècle, prouvent la fausseté de cette opinion.
Le tombeau de Dagobert avait la forme d'une élégante chapelle ogivale , à double face , solidement construite en excellente pierre de liais. L'architecte chargé de le rétablir à Saint- Denis imagina de le faire scier dans l'épaisseur, afin d'avoir deux monuments qui garniraient les deux extrémités du porche. Ainsi fut fait*. La face principale, celle qui regardait anciennement le sanctuaire, s'est réservé le nom de tombeau de Dagobert. Le revers , beaucoup moins orné , est devenu le tombeau de la reine Nantilde.
La partie du tombeau restée à Dagobert présente une assez grande baie en ogive, dont l'archivolte descend sur des colonnettes, et qui est contre butée par deux pieds-droits que surmontent des clochetons décorés d'imbrications et de bouquets de feuillages d'un très-bon style. Un pignon , dont les rampants sont rehaussés de qualrefeuilles et de crochets, s*élève audessus de l'ogive et se termine par une riche touffe de végétation. Toute cette architecture repose sur un grand soubassement sculpté de fleurs de lis renfermées dans des compartiments losanges.
L'ancien cercueil de Dagobert, en lumachelle grisâtre, décoré de seize fleurs de lis que séparent des baguettes en relief, et fermé par une table de marbre, a été replacé sous Tare ogival. 11 porle une mauvaise statue moderne, en pierre, re-
\. Cette opération absurde, qui a dénatnré tout le tombeau , eut lien , ditH», on 1846.
présentant le roi couché sur le côté droit, joignant les mains, et revêtu des insignes de sa dignité. Un vaste bas-relief, divisé dans sa hauteur en trois zones, remplit tout le fond de la baie. Pour en expliquer le singulier sujet , nous aurons recours à Fauteur des Gesta Dagoberti, à Félibien et à Montfaucon.
Voici à peu près la traduction du récit donné par l'historien de Dagobert. Vers le temps de la mort de ce prince, Ansoald, défenseur de Téglise de Poitiers , qui avait été envoyé , pour quelque grande affaire, du côté de la Sicile , revenant de sa mission, aborda à une petite île où s'était retiré un vénérable anachorète nommé Jean , dont la sainteté attirait en ce lieu nombre de gens qui venaient se recommander à ses prières. Ansoald alla trouver ce saint homme; leur conversation étant tombée sur le royaume des Franks et sur le roi Dagobert, le solitaire demanda quelques détails sur la vie et les mœurs de ce prince. Quand Ansoald eut satisfait à ses questions, Jean lui raconta qu'un jour, au moment où il prenait un peu de repos , un homme d'un aspect imposant lui était apparu , lui recommandant de se lever au plus vite et d'offrir à Dieu des prières pour l'âme du roi Dagobert, qui venait de mourir ce jour même. A peine s'était-ii mis en devoir d'obéir , qu'il aperçut sur la mer, assez près du lieu où il était, le roi fort maltraité par une troupe de démons qui le tenaient lié au fond d'une barque, et le conduisaient en le frappant aux antres de f'ulcain. Dagobert ne pouvait plus rien faire qu'invoquer par ses cris l'assistance de saint Denis, de saint Maurice et de saint Martin, qu'il avait particulièrement aimés. Les trois saints accourant tout à coup au milieu d'une effroyable tempête, vinrent arracher des mains infernales l'âme de leur dé- \ol senileur, pour la conduire dans le sein d'Abraham. Au moment où l'âme délivrée fut reçue dans le séjour céleste , l'anachorète leur entendit chanter ces versets du psaume lxiv :
iH MONOGRAPHIE
« Heureux celui que vous avez élu , que vous avez élevé à vous, il habitera dans vos tabernacles. Nous serons comblés des biens de votre maison ; saint est votre temple , et admirable est votre justice.» Une lettre de l'empereur Louis le Débonnaire à Hilduin , abbé de Saint-Denis , prouve qu'au ix* siècle la vision du solitaire était considérée comme unç véritable révélation*.
Première zone du bas-relief. L'anachorète Jean dort Urat habillé sur un lit décoré d'un dais à colonnes, d'un pignon et de clochetons. Un évêque , revêtu de la chasuble longue et tenant la crosse de la main gaucho , se penche vers lui et le touche pour le réveiller. Un arbre sans fruit, mais vigoureux de feuillage, croît sur le rivage de l'île à côté du lit de Jean, qui en réalité couchait probablement sur la dure. Une longue barque , dont les deux extrémités sont recourbées , se balance sur la mer. Un démon la pousse pour lui faire quitter complètement la rive; ce suppôt d'enfer, tout hérissé de poils, porte à la place de la partie postérieure une grotesque face humaine à oreilles d'âne. A l'autre bout de la barque , deux diables à formes étranges, dont l'un se distingue par une queue de singe, sont aussi occupés à mettre l'embarcation à flot. Dans la barque, au milieu d'un groupe de quatre diables, Tâme de Dagobert est figurée par un petit personnage nu, sans sexe*, les mains jointes , ne conservant des attributs royaux que sa couronne, qui le fait reconnaître. Des deux plus proches voisins du pauvre Dagobert, celui-ci lui passe sans façon un bras derrière le dos, l'autre le raille et lui fait des gestes moqueurs. Ce dernier a le ventre terminé par une face humaine. Un troi-
i . FÉLiBiEN, Ilist. de l'abbaye de Saint-Denis, Hilduin , in areopag,
2. Pour justifier cette suppression , les sculpteurs du moyen âge se foudaient
sur ce texte : In resurrectione... nequc uubent, neque nubenUir : sedemnt sirat
angcli Doi In cœlo. Ev., sec. Matlh. XXII, 30.
D£ SAINT-DEfriS. 4^5
sième diable frappe joyeusement sur un tambourin. Un quatrième se dispose à ramer. Tous ces démons ont les mains armées de griffés effrayantes ; leurs membres sont empruntés à des animaux féroces. Cette première partie du bas-relief est surmontée d'une série de dix petits arcs trilobés , entre les archivoltes desquels sont des châteaux , pièce principale des armoiries de la reine Blanche de Castille*.
Deuxième zone. Ici la scène change. Saint Denis, saint Martin et saint Maurice ont entendu les supplications de leur bon amy le roy Dagobert ; ils accourent à son aide. Les deux premiers sont en costume épiscopal ; deux anges en longues robes les suivent, portant l'encensoir, le bénitier et le goupillon si redouté de Tenfer. Saint Maurice a le corps vêtu d'une cotte d'armes , la tête couverte d'un casque , la main droite armée d'une masse de combat. Dagobert , représenté comme nous l'avons déjà vu, est encore dans la fatale barque. Un des saints évèques lui prend la main droite pour le délivrer, l'autre essaie de le soulever à deux bras , tandis qu'un diable fait un dernier effort pour l'entraîner en le tirant violemment par la main gauche. Ce diable montre seul un reste de vaillance ; il voudrait bien tenir tête à saint Maurice, qui le menace; mais on voit qu'il va lâcher prise ; vainement il rugit sous les coups de la masse d*armes du saint guerrier. Les six autres-diables se précipitent tout effarés les uns sur les autres. Un d'eux s'est caché la tète au fond de la barque; un autre ose à peine lever les yeux au-dessus du bordage; le joueur de tambourin, jadis si joyeux, s'esquive piteusement, son instrument pendu au cou ; le rameur tombe à la renverse en laissant échapper son
I. Os tours 00 châteaux, employés d'abord comme emblèmes héraldiques, ainsi qae nous le verrons à Saini-Denis même , sur d'autres monumenis, sont passes plus tard i Tétat d'ornements ordinaires, comme il est arrivé aussi pour les fleurs de lis.
aviron ; un de ses compagnons, que la frayeur a rendu foû, le prend pour un ennemi et le frappe ; un sixième s*est jeté dans la mer, où il plonge ne laissant plus voir que son dos , sa queue et ses pattes de derrière munies de fortes griffes. Le couronnement de ce bas-relief est semblable à celui du basrelief inférieur ; seulement , des gerbes de flammes sculptées aux tympans des quatre arcs qui se dessinent au-dessus de la barque, indiquent que la moitié de l'espace appartient à l'enfer.
Troisième zone. Le salut de Dagobert est assuré. Saint Denis et saint Martin, l'un en chape, l'autre en chasuble, tiennent chacun par une extrémité et à deux mains une nappe*, sur laquelle se tient debout Tâme délivrée. Saint Maurice porte la main droite à la nappe , et de la gauche soutient rame, qui ne parait encore qu'à demi rassurée. Dans la pointe de Togive, la main bénissante* de Dieu sort dun nuage entre deux petits anges, qui tiennent chacun Tencensoir et la navette. Quatre anges plus grands sont placés derrière les saints évêques; deux sont debout et balancent des encensoirs ; les deux autres, à moitié agenouillés , portent des flambeaux. Un de ces anges remplit envers l'un des évêques le rôle d'acolyte, et tient en même temps que son propre encensoir la crosse du saint prélat.
Trois inscriptions tracées sur les bordures des bas-reliefe , en noir et en caractères gothiques du xv*, peut-être même du
1. Cet asage de représenter les âmes portées aa ciel sar des nappes est fort ancien. Dans les apocryphes ( Tbilo Codex apoc. Nov. Test.^ HisL Jasephi fàbri ligmrit) nous voyons les archanges Michel et Gabriel placer Tâme de saint Jo* scpli sur une nappe de soie dont ils tiennent les deas bouts, et la porter ainsi ao ciel à travers les sept régions de ténèbres , et le voisinage redoutable du fleuve de feu.