‹ Monographie de l'hypogée-martyrium de PoitiersChapitre 5 sur 43 · DESCRIPTION DES SUBSTRUCTIONS DE L’HYPOGÉE APRÈS LEUR DÉBLAIEMENT · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DES SUBSTRUCTIONS DE L’HYPOGÉE APRÈS LEUR DÉBLAIEMENT

Ces substructions entièrement déblayées offraient l’aspect d’une chambre basse ou en sous-sol (i), divisée en deux parties par un changement de niveau que détermine une grande marche J sculptée, marquetée et inscrite, ayant 25 centimètres de hauteur; on y descendait par un escalier encore fort apparent dont il ne reste plus que huit marches et un palier, parmi lesquels on compte la marche palière L avec inscription appartenant à la porte, les marches sculptées Q,P,N et une petite colonnette O faisant face à un pilastre O’. Cet escalier s’écarte de l’axe du monument et s’incline légèrement, mais sensiblement sur la gauche du spectateur. La plus grande profondeur de cette chambre, comptée du sol extérieur à l’aire, est de 2m8o, et sa largeur moyenne de 2n’9 5 . Les deux côtés latéraux sont d’inégales longueurs; celui de droite a 4"’8o, celui de gauche 4'”85; cette chambre affecte donc la forme d’un quadrilatère à côtés non parallèles et, par conséquent, à angles inégaux.

Des quatre murs intérieurs, on n’en voyait plus que trois : celui du fond (est) conservait encore la moitié de son enduit peint, ainsi qu’une ouverture ou prise de jour, fenestella (2), dont une partie de l’allège en glacis A (5) était en place ; celui de gauche (nord), assez bien conservé, mais dépourvu de son enduit, est coupé par

(1) V. planches II et III.

(2) « Fenestella con/essionis. C’est une ouverture ou petite fenêtre pratiquée au-dessus de la confession c’est-à-dire de la

» cellule souterraine oii reposent les corps des martyrs et des saints en général. » ( Dictionnaire des Antiauilés Chrétiennes, par Martigny, 1877.) 1 2 3 ’

(3) « Allège, s. f. - Partie de mur comprise entre l’appui d’une fenêtre et le sol. Pour rester dans le sens propre du mot allège, » on ne devrait appeler amst que celles qui ont moins d’épaisseur que le mur, ce qui a lieu toutes les fois que l’embrasure descend » jusqu’au sol. » ( Dictionnaire raisonné d’architecture , par Ernest Bosc.)

une pénétration formant arcosoliam (r) avec peintures et inscriptions; celui de droite (sud) était totalement détruit, on reconnaissait néanmoins la direction qu’il avait eue, grâce à quelques petits moellons qui, faisant partie des murs est et ouest, lui avaient servi de liaisons; quant à celui (ouest) dans lequel paraissait la porte, il était, comme celui de gauche, assez bien conservé ; il gardait quelques enduits et un peu de peinture, qui, sur la droite en descendant, portaient les traces de feu et de fumée. Nous reviendrons plus loin et avec plus de détails sur les particularités que présentaient les peintures, la sculpture, l’ornementation et les inscriptions. Ces murs, construits avec une négligence incroyable, n’avaient que 20 centimètres d’épaisseur et étaient mis en placages ou en revêtements contre les parois de la fosse taillés dans le rocher friable; ils étaient composés de mortiers mal battus dans lesquels une mauvaise chaux entrait pour une trop grande part; les moellons de toutes dimensions, généralement petits et informes, avec lesquels ils étaient construits, étaient placés d’une manière très irrégulière ; on en remarquait même 18 placés les uns à côté des autres, obliquement, dans le mur de gauche, et ) dans celui du fond, comme cela se voit dans plusieurs constructions de l’époque mérovingienne (2). Quoique fort mal édifiés, ces murs semblaient avoir supporté une voûte en plein cintre de 30 centimètres d’épaisseur avec enduits et peintures, à en juger du moins par les morceaux que nous en avons retrouvés parmi les matériaux de déblai. Disons cependant que la plupart des moellons de voûte découverts étaient faits avec une sorte de pierre ponce fort dure et extrêmement légère que l’on trouve près de Smarve, à quelques kilomètres de Poitiers (3).

Les deux jambages M de la porte étaient en place et reposaient sur un seuil ou palier L avec inscription, mais l’un et l’autre, jadis monolithes avec leurs chambranles, étaient cassés vers le milieu de leur hauteur; nous en avons retrouvé des portions en déblayant les parties supérieures, ainsi qu’un fragment fort considérable du linteau; ce dernier, ainsi que le jambage de droite, portait d’intéressantes inscriptions.

(1) « Arcosolium. — C’est le véritable nom des monuments arqués qui se rencontrent si fréquemment dans les catacombes et » en général dans tous les cimetières chrétiens. » ( Dictionnaire des Antiquités Chrétiennes , par Martigny.)

« Arcosolium. — On appelle ainsi les espaces vides qui régnent au-dessus du tombeau; étant invariablement creusés en arc, » on fut naturellement amené à nommer l’ensemble du monument arcosolium , ce qui veut dire un sarcophage surmonté d’un arc. » {Bulletin d’ Archéologie Chrétienne , par M. de Rossi. Édit, française, Vl° année, 1863, p. 90, note de Martigny.)

(2) V. planche III, coupes verticales AB et CD.

(3) « Nous avons aussi, à deux lieues de Poitiers, sur le Clain, près Smarve, des champs où l’on trouve en abondance une » sorte de pierre ponce; on en ferra, en 1776, une certaine étendue de la route que l’on dirigeait vers Gençay, et qui vient d’être » reprise. Les pierres sont fort dures et cependant surnagent lorsqu’on les jette sur l’eau; il s’en trouve également de l’autre côté » de la rivière, dans la paroisse de Ligugé. On ne peut regarder cette pierre comme étant véritablement de la nature de la pierre » ponce, qui est volcanique; mais elles sont d’une égale utilité. » {Affiches du Poitou , 1776, p. 87.)

Cette pierre était connue des Romains et ils l’employaient comme moellons dans leurs constructions; je l’ai trouvée mise en couvre dans les Thermes et dans le temple de Mercure de Poitiers, ainsi que dans la plupart des subslructions locales Romano- Gauloises.

Après l’énumération des parties de cette chambre qui sont en élévation, exposons ce qui était sur son aire et dans son aire.

Sur l’aire on voyait : i° les restes d’un massif de maçonnerie G de forme pyramidale, ayant un parallélogramme de 82 centimètres sur 65 de base, et 55 centimètres de hauteur; il était revêtu, sur ses quatre faces, d’enduits et de peintures et semblait avoir servi d’autel; 20 une châsse (capsa) en pierre (n° 1 5) sculptée en haut relief, dont il ne subsiste que la partie inférieure, et sur laquelle se voient des restes de peinture; 30 une marche en pierre J changeant les niveaux de l’aire, couverte d’ornementations et d’inscriptions en creux; les creux des ornementations conservent encore quelques incrustations de verre et ceux des inscriptions manifestent qu’ils avaient été peints en rouge; cette marche est cantonnée par deux colonnettes K fuselées, faites au tour, avec socles et bases; celle de droite est seule entière, mais sans chapiteau; 40 quatre sarcophages en pierre, taillés, de forme trapézoïdale, avec couvercles en pierre (nos 1, 2, 5,4); ils étaient intacts, gardant même des ossements, mais de dimensions et d’époques différentes.

Dix cavités de grandeurs et de formes variées avaient été pratiquées dans l’aire :

La première recevait le pied d’un petit bas-relief en pierre I représentant deux hommes attachés à des croix et séparés l’un de l’autre par un petit pilastre avec base et chapiteau; ce morceau de grossière sculpture est privé de la moulure qu il avait à sa base, ainsi que de son couronnement;

La seconde, n” 11, enchâssait à demi un petit sarcophage en pierre ayant servi à un enfant; nous en avons retrouvé le couvercle, à la face duquel était sculptée une croix en relief, et à son revers se voyaient les restes d’une ornementation ciselée qui avait dû avoir antérieurement une autre destination;

La troisième, n" 13, taillée dans le roc, avait une feuillure dans laquelle s emboîtait assez mal un couvercle en pierre, grossièrement fait; il contenait des ossements et avait 30 centimètres de profondeur, 65 de longueur, 30 de largeur à la tête, et 17 de largeur aux pieds;

La quatrième, n» 10, derrière l’autel, avait également une feuillure dans laquelle reposait un couvercle en pierre sculpté d’un côté, la sculpture posée en vue et ayant jadis fait partie d’un autre monument; elle renfermait des ossements et avait i"8o de longueur, 50 centimètres de profondeur et 30 centimètres aux extrémités;

La cinquième, n» 9, en face de l’autel, renfermait des ossements, une fibule en bronze, quelques débris informes de fer et de cuivre; elle avait une feuillure prise d un côté dans la grande marche J et de l’autre dans le rocher, un couvercle composé d’une grande pierre sculptée et ornementée dont la

face ouvragée se trouvait en vue et de niveau avec l’ancien dallage ; elle avait, feuillures comprises, 33 centimètres de profondeur, 50 centimètres de largeur et im20 de longueur;

La sixième, n° 14, près de la grande marche, était recouverte par une pierre plate enchâssée dans des feuillures faites aux extrémités dans le rocher et devant affleurer jadis l’ancien dallage; elle avait 76 centimètres de longueur, 40 centimètres de profondeur, 54 centimètres du côté de la tête et 23 centimètres du côté des pieds;

La septième, n° 12, n’offrait aucune forme régulière et semblait avoir été dérangée à une époque qui nous est inconnue; elle avait probablement servi dans le principe à deux fosses séparées par une paroi en rocher naturel ; elle possédait encore des ossements mélangés à des débris de construction qui la remplissaient entièrement; sa profondeur était la même que celles des précédentes;

La huitième, n° 8, en face de la grande marche, paraissait n’avoir été faite que pour recevoir, en qualité de puits perdu, l’eau qui devait inévitablement tomber dans l’intérieur de l'édifice par suite de la mauvaise disposition de l’escalier dont une partie était à découvert; elle ne renfermait aucun ossement et n’était remplie que de limon d’alluvion;

La neuvième, n° 5, grossièrement creusée dans le rocher, sans feuillures, était recouverte, comme la sixième, par une grande pierre plate taillée avec peu de soin, qui faisait saillie et devait se trouver en effleurement de l’ancien dallage; elle avait 80 centimètres de longueur, 40 de largeur, 28 de profondeur et renfermait des ossements;

La dixième, n° 6, en tout semblable à la précédente, contenait, outre des ossements, les perles d’un bracelet, deux fibules en bronze et deux boucles d’oreille en laiton; les couvercles de ces deux dernières étaient eux-mêmes en partie cachés par le gros sarcophage' en pierre n° 1 ;

Les espaces n° 7, compris entre les sarcophages n“ 1 et 2, et les parois du rocher, étaient remblayés avec des débris de construction et recélaient quelques ossements.

L’espace H, compris entre les restes du sarcophage n° 15 et le mur de fond de X arcosolium, était lui aussi comblé par des débris de construction parmi lesquels se trouvait un fragment de pierre blanche taillée, sur lequel se lisait un reste d’inscription.

Les vues perspectives cavalières représentées sur les planches IV et V achèveront de faire connaître l’aspect qu’offraient ces précieuses substructions après leur déblaiement; il sera nécessaire d’y revenir; mais auparavant disons

ce qu’étaient les ossements recélés tant par les cavités taillées dans le rocher que par les quatre grands sarcophages dont nous venons de parler.

Après un sérieux examen fait le 28 avril 1879, en présence d’une commission ecclésiastique et archéologique (1), par de savants professeurs de la Faculté de Médecine de Poitiers, nous avons constaté l’existence de 55 sujets, dont les ossements avaient été, à une époque indéterminée, transportés en ce lieu. La lecture du rapport suivant fera mieux connaître la nature de ces ossements et la façon dont ils étaient disposés :

« Les soussignés, Alexandre Jallet, docteur en médecine et en chirurgie, professeur à l’Ecole de Médecine de Poitiers, et Jean Jablonski, docteur en médecine, membre résidant de la Société des Antiquaires de l’Ouest, convoqués par le R. P. Camille de la Croix, à l’effet de déterminer la nature des ossements contenus dans les sarcophages et les fosses de l’Hypogée du cimetière Romano-Gaulois de la Pierre-Levée;

« En présence de la commission ecclésiastique et archéologique, présidée par M. l’abbé Fossin, délégué de Mgr Pie, évêque de Poitiers, ont constaté ce qui suit (2) :

« Dans le sarcophage n° 1 :

« i° Deux squelettes d’adultes, l’un d’un homme âgé d’environ quarante ans et l’autre d’une femme d’une trentaine d’années (âge et sexe présumés par l’examen de la tête et du bassin);

« 20 Le squelette d’un enfant de deux ans environ.

« Ces os ont été trouvés pêle-mêle dans le sarcophage.

« Dans le sarcophage n° 2 :

« Le squelette d un homme d’environ soixante-dix ans, âge présumé par 1 examen du maxillaire inférieur et par l’ossification complète du cartilage thyroïde. Ce squelette dont le décubitus dorsal, le bras droit étendu, le bras gauche replié sur le thorax, et mesurant une longueur totale de im6o, semble tout d abord n avoir jamais été déplacé; mais un examen plus attentif nous montre une vertèbre cervicale placée près du coude gauche, la rotule droite sous la portion lombaire de la colonne vertébrale, la rotule gauche sous le tibia cl 1 oit, les extrémités des pieds (métatarsiens et phalanges) placées l’une à droite et l’autre à gauche du squelette au niveau du bassin; enfin dans le crâne, délité dans sa moitié droite, nous trouvons presque tous les os des deux mains, un des métatarsiens et le coccyx.

« 11 est donc évident que ce crâne a dû être placé dans le sarcophage quand déjà les ligaments avaient été en partie détruits par la putréfaction.

('! u™'1 COTP'el de Cel examen se trouve à la nn ce travail, parmi les pièces de l’appendice (2) Les numéros de ce rapport sont les mêmes que ceux marqués sm- la planche II. PP

« Nous ferons remarquer que nous avons retrouvé tous les os de ce squelette, excepté la deuxième vertèbre cervicale.

« Dans le sarcophage n° 5 :

« i° Deux squelettes d’enfants d’environ sept ans, ainsi que le démontre l’évolution des dents;

« 20 Le squelette d’une femme adulte dont le sexe est déterminé par l’examen du bassin;

« 30 La tête d’un sujet âgé de seize à dix-huit ans, âge déterminé approximativement par les sutures et par les dents.

« Dans le sarcophage n° 4 :

« Un squelette d’adulte étendu sur le dos au fond du sarcophage, dans un tel état de délitescence qu’on n’a pas pu déterminer le sexe. Sur les membres inférieurs de ce squelette se trouvaient pêle-mêle des débris d’ossements de deux autres sujets adultes.

« Dans la fosse n° 5 :

« Le squelette complet d’un enfant de six à sept ans.

« Dans la fosse n° 6 :

« i° Les ossements confondus de deux enfants de six à huit ans;

« 2° Une tête de femme (probablement).

« Parmi les terres comprises sur le plan au n° 7, se trouvaient :

« Les restes incomplets de deux squelettes d’adultes.

« Dans la fosse n° 8 :

« Rien.

« Dans la fosse 110 9 :

« i° Les ossements d’un enfanL d’environ deux ans;

« 20 Les squelettes de deux enfants d’une dizaine d’années;

« Ÿ Le squelette d’un enfant de six mois;

« 40 La tête d’un sujet de seize à dix-huit ans.

« Tous ces os avaient été probablement jetés dans la fosse où ils se trouvaient entassés.

« Dans la fosse n° 10 :

« Le squelette bien conservé d’un enfant de sept à huit ans.

« Dans le sarcophage n° 1 1 :

« Rien.

« Dans la fosse n° 12 :

« Les ossements de trois enfants de quatre ou cinq ans.

« Dans la fosse n° ij :

« Le squelette d’un enfant de quelques mois et une tête appartenant probablement à une femme.

« Dans la fosse n° 14 :

« Les ossements mélangés de sept jeunes enfants (de quelques mois à sept ans).

« Dans le sarcophage n° 1 5 :

« Rien.

« En foi de quoi ils ont signé le présent rapport.

« Poitiers, le 28 avril 1879.

« A. Jallet, J. Jablonski. »

Il ressort de cette lecture que les ossements apportés dans ces diverses sépultures appartenaient à 5 femmes, 7 adultes, 22 enfants et à un vieillard d’environ soixante-dix ans. Cette observation nous amènerait de prime abord à nous demander si ces ossements ne seraient pas ceux de six ménages et de leurs enfants, en supposant une femme parmi les sept adultes dont on n’a pu déterminer le sexe; mais nous croyons plus sage d’attendre, pour formuler un jugement à ce sujet, que nous ayons étudié en détail et sérieusement les fosses et les trois sarcophages qui contenaient les ossements de ces trente-quatre personnes, ce que nous ferons au chapitre XI II de cet ouvrage. Quant au vieillard, on l’a constaté dans le rapport, il était seul, et ses ossements offraient dans leur assemblage un ordre assez parfait, relativement au désordre dans lequel étaient les autres. 11 est aussi à remarquer qu’une main habile a dû présider à la reconstitution de son squelette; l’importance du personnage et la

malédiction : « fl Q.VIf QVI . ET DlfTRVIT OPERA If TA AIT ANATHEMA MARANATHA »,

formulée sur une des inscriptions, peuvent seules expliquer, ce nous semble, le soin apporté dans cette reconstitution; si néanmoins un certain nombre d’ossements n occupaient pas leur place, comme le constate le rapport, ne pourrait-on pas l’attribuer à l’impatience de l’opérateur?

Mais laissons un instant ce qui concerne l’Hypogée, et parlons des sépultures renfermées dans les terrains qui 1 avoisinaient; ces terrains, comme nous l’avons déjà dit, s’appellent Chiron-Martyrs et Champ-des-Martyrs.

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