IV. SOMMET DU VITRAIL. — ÉPHRAÏM PRÉFÉRÉ A MANASSÉ
i4- «On annonça à Joseph que son père s’affaiblissait; il se rendit donc auprès de lui, emmenant « ses deux fils, Manassé et Éphraïm...
secundo, dicens : Surge et vade in Niniven civitatem magnam, et prædica in ea prædicationem quam ego loquor ad te. »
(7) Sulpic. Sever. , Hist. sanct. , lib. I, 48.
(8) Genes. XLVIII, 1-9.0. «Nuntiatum est Joseph quod ægrotaret pater suus. Qui, assumptis duobus filiis Manassé et Ephraim, ire perrexit. . . Videns autem (Jacob) filios ejus, dixit ad eum : Qui sunt isti? Respondit : Filii mei sunt, quos donavit mihi Deus m hoc loco. Adduc , inquit , eos ad me, ut benedicam illis. Oculi emm Israël caligabant præ nimia senectute, et clare videre non poterat Apphcitosque ad se deosculatus, et circumplexus eos, dixit ad fihurn suum : Non sum fraudatus aspectu tuo ; insuper ostendit milu Deus semen tuum. Quumque tulisset eos Joseph de gremio pains, adoravit pronus in terram. Et posuit Ephraim ad dexteram suam, îd est ad sinistram Israël; Manassen vero in sinistra sua, ad dexteram scilicet patris; applicuitque ambos ad eum. Qui extendens manum dexteram, posuit super caput Ephraim minons fratr.s ; sinistram autem super caput Manassé, qui major
PLANCHE PREMIÈRE
«Jacob les apercevant dit : Qui sont ceux-ci? Joseph répondit : Ce sont les fds que Dieu m’a donnés «en ce lieu. Approche-Ies de moi, dit le vieillard, pour que je les bénisse.
«Car l’âge avait obscurci les regards Y Israël [Jacob), et il ne distinguait plus les objets. Et quand il « eut près de lui les deux enfants, il les baisa et les embrassa....
«Et Joseph, après les avoir reçus des bras de son père, se prosterna religieusement contre terre.
«Puis, plaçant Éphraïm à sa droite, c’est-à-dire à la gauche d’Israël, et Manassé à sa gauche, c’est-à- « dire à la droite d’Israël, il les approcha du vieillard.
«Celui-ci, étendant la main droite, la plaça sur la tète d’Éphraïm, le plus jeune des deux frères, et «posa la main gauche sur la tête de Manassé qui était l’aîné.
«Et les mains ainsi croisées, Jacob bénit les enfants de Joseph.
« Mais celui-ci voyant que son père avait posé sa main droite sur la tête d’Éphraïm, en ressentit de «l’impatience. II prit donc la main du vieillard, s’efforçant de la lever de dessus la tête d’Ephraïm pour « la placer sur la tête de Manassé.
« Et il disait à son père : Ce n’est pas ainsi qu’il faut faire : voici l’aîné, mettez votre main droite sur sa tête.»
« Mais Jacob s’y refusa, disant : Je sais cela, mon fils, je le sais. Il deviendra en effet le père d’un peuple « nombreux; mais son jeune frère sera plus grand que lui...
« Et en les bénissant.... il mit Ephraïm au-dessus de Manassé.»
Cette scène de la Genèse a été reproduite sur le pied de croix de Saint-Bertin et dans le vitrage de Chartres; mais si nous ne nous faisons point illusion, la peinture de Bourges est supérieure de beaucoup à ces deux rivaux. Jacob y est assis au milieu d’un lit de repos, dont les deux extrémités se relèvent couvertes d’une épaisse tapisserie blanche, derrière les deux petits-fils du patriarche. Le vieillard a sous ses pieds un tapis rouge; et des deux côtés de sa tête descendent les extrémités de deux draperies jaunes, dont la partie supérieure, en formant un dais au-dessus de lui, compléterait l’ameublement et la décoration de la scène. Les deux fils de Joseph se tiennent debout, au lieu d’être agenouillés comme à Chartres et à Saint-Bertin; et il est aisé de voir combien tout l’ensemble y gagne de variété, de grâce et de légèreté. Les personnages par ce moyen ne se trouvent plus réduits à des masses opaques qui suppriment tout accessoire, en s’interposant lourdement et d’une manière uniforme, entre le spectateur et le fond du tableau. D’ailleurs, toute la hauteur des deux figures secondaires étant ainsi comprise entre le sol et les mains du patriarche assis; elles ont dû prendre un air enfantin qu’interdisait l’autre combinaison, et qui donne à ce groupe un caractère tout particulier de fraîcheur et d’intérêt. Le peintre a poussé plus loin son étude de composition; et, ce qui mérite quelque remarque, tout air d’apprêt s’efface, parce qu’il ne s’étudie qu’à être naturel. L’âge plus avancé de celui qui occupe la droite de Jacob se reconnaît tout d’abord à sa taille plus haute. Mais, par cela même, comme il porte le corps en arrière, pour courber sa tête sous la main du vieillard, il se trouve que l’autre, posé avec plus d’aisance et de bonne grâce, et en même temps plus rapproché de son aïeul, attire vos regards préférablement à son aîné. Aussi, avant même de songer à l’objet de la peinture, vous avez à votre insu donné la préférence à Éphraïm; et le souvenir de la Bible vous trouve tout préparé à prendre parti pour la faveur que Dieu lui fait par la bouche d’Israël.
L’inscription ( Joseph filii. Ysaac ) double la portée du tableau. Elle n’indique pas seulement la préférence donnée à Éphraïm sur Manassé; en y joignant le nom d’Isaac, elle rappelle que Jacob lui-même a reçu de son père comme prophète un droit d’aînesse que semblait lui refuser pareillement la naissance. Empruntons seulement quelques paroles à cet autre récit(i) qu’invoque notre verrière, comme supplément de sa dernière scène.
erat , conimutans manus. Benedixitque Jacob filiis Joseph.... Videns autem Joseph quod posuisset pater suus dexteram super caput Ephraim , graviter accepit ; et apprehensam manum patris levare conatus est. de capite Ephraim , et transferre super caput Manassé. Dixitque ad patrem : Non ita convenit, pater: quia hic est primogenitus , pone dexteram tuam super caput ejus. Qui reuuens , ait : Fili mi, scio : et iste quidem erit in populos, et multiplicabitur ; sed l'rater ejus miuor major erit illo , et semen illius crescet in gentes. Benedixitque eis in tempore illo. . . Constituitque Ephraim ante Manassen.»
(i) Genes. XXVII, i-37- Nous n’en citons que les derniers traits ( v. 26, etc.). '< Dixit ( Jsaac ) ad eum : Accédé ad me et da mihi
osculum, fili mi. Accessit , et osculatus est eum. Statimque ut sensit vestimentorum illius fragrantiam, benedicens illi, ait: Ecce odor filii mei sicut odor agri pleni cui benedixit Dominus. Det tibi Deus de rore cœli et de pinguedine terræ, abundantiam frumenti et viui. Et serviant tibi populi , et adorent te tribus. Esto dominus fratrum tuortim, et incurventur ante te filii matris tuæ. Qui maledixerit tibi , sit ille maledictus ; et qui benedixerit tibi , benedictionibus repleatur. Vix Isaac sermonem impleverat, et egresso Jacob foras, venit Esaü ; coctosque de venatione cibos intulit patri, dicens : Surge, pater mi, et comede de venatione filii lui, ut benedicat mihi anima tua. Dixitque illi Isaac : Quis enim es tu? Qui respondit : Ego sum filius tuus primogenitus Esaü. Expavit Isaac
i8 VITRAUX DE BOURGES.
« Isaac bénissant Jacob, dit : .... Que le Seigneur t’accorde la rosée du ciel, la *,
«Sois le maître de tes frères... Que celui qui t’aura maudit, soit maudit; et qui e ,q
«blé de bénédictions. • , t
«Isaac avait à peine achevé ces paroles, et Jacob venait de sortir, lorsque Esau se présenta,....
«Et Isaac lui dit : Qui es-tu donc? — Ésaü, votre fils aîné, repartit celui-ci.
«Alors Isaac stupéfait et tout hors de lui, dit : Qui est donc cet autre qui ta précédé.... Je heu ,
«et il en sera comme j’ai dit.» •
De chaque côté du médaillon d'Éphraim, dans deux compartimenls qui se corresponden , u sort des nuages tenant un encensoir. Que signifie cette marque extraordinaire d’honneur, qui semble s’adresser au patriarche Jacob? C’est ce que l’explication nous aidera à comprendre; on voit déjà, par ce seul fait, que ce sujet occupe la place privilégiée. Je soupçonne en effet qu’à la croix de Samt-Bertm, la face principale du pied devait être celle qui offre (étude i, D, n" 2) à la base, Ephraim et Slanasse; sur le fût, Élic et la veuve de Sarepta; au chapiteau, un prêtre qui tient un livre et élève la main. Aous reviendrons sur cette hypothèse. Sur ce même pied de croix, on aura déjà reconnu Jonas dans 1 homme qui tient un poisson (D, n“ 4, chapiteau). Quant à la scène des deux hommes portant une grappe de raisin (D, n" I, fut), il est extrêmement probable quelle avait été représentée à Chartres dans quelqu’un des médaillons aujourd’hui brisés: et nous verrons plus tard que le vitrail de Bourges renferme quelque al-
iusion à ce même sujet.
Je dois dire, avant de passer outre, que M. du Sommerard m’avait confié, il y a deux ans, 1 explication des émaux dont je viens de parler encore. Pressé à cette époque de quitter Paris pour une assez longue absence, je me hâtai de rédiger une notice, où je n’avais saisi qu’une partie, et seulement 1 écorce, pour ainsi dire, du symbolisme (i). Toutefois, l’éveil donné à mes pensées depuis si longtemps n a pas eu peu d’influence sur la solution plus complète que je crois avoir atteinte aujourd’hui. Ce m’est une occasion de faire remarquer au lecteur que la réflexion la plus tranquille, et nullement l’imagination, m’a conduit au résultat dont j’ai à l’entretenir. Mais, en même temps, si l’on juge, à la lecture des deux articles suivants, que j’aie rencontré la vraie pensée du xm' siècle dans cette composition, j’aime à convenir que j’en serai en grande partie redevable à celui qui m’avait fourni l’occasion d’ébaucher ce travail longtemps avant que je songeasse à en faire l’objet d’une étude.
stupore vehemeuti ; et ultra quam credi potest admirans , ait : Quis igitur ille est qui dudum captam venationem attulit mihi , et comedi ex omnibus priusquam tu venires ? Benedixique ei ; et erit benedictus. Auditis Esaü sermonibus patris, irrugiit clamore niagno; et consternatus ait : Benedic etiam et mihi , pater mi. Qui ait : Venit germanus tuus fraudulenter , et accepit benedietionem tuam. At ille subjunxit : Juste vocatum est nomen ejus Jacob : supplantavit enim me en altéra vice; primogenita mea ante tulit, et nunc secundo surripuit benedietionem meam. Rursumque ad patrem : Numquid non reservasti, ait, et mihi benedietionem? Respondit Isaac : Dominum tuum ilium constitui , et omnes fratres ejus ser-
vituti illius subjugavi ; frumento et vino stabilivi eum,et tibi post hæc, fili mi, ultra quid faciam ? «
(i) Du reste, aujourd’hui même, après une étude plus posée , je ne me croirais pas en droit de prêter au peintre en émail ou à celui qui l'a dirigé , toutes les idées que j’attribue à l’auteur du vitrail de Bourges. Ici, la multiplicité des scènes converge trop évidemment vers un même foyer, pour qu’on puisse méconnaître l’existence d’une pensée mère. A défaut de ce développement dans la peinture, on risquerait d’outre-passer les données du monument, si l’on attribuait à la croix de Saint-Bertin précisément le même plan qu'à notre verrière.
PLANCHE PREMIÈRE