III. ISAAC MARCHANT AU MONT MORIA
20. Qu’ïsaac ait été une figure prophétique de Notre Seigneur Jésus-Christ, c’est ce qui ne peut faire la moindre difficulté; tous les Pères, tous les docteurs, en sont pleins (1). Nous ne leur emprunterons que ce qui touche directement notre sujet, en mettant cette scène en rapport avec la grande pensée de toute la verrière; écartons donc tout témoignage où la christologie de ce monument biblique 11 aboutirait point i. la substitution des nations au peuple juif. Sur cette voie, nous rencontrons encore, du xtf au IVe siècle, la plupart des noms que le même symbolisme nous a signalés déjà.— lupert(a), Bérengose(3), Rend d’Auxerre (4), saint Isidore(5) et saint Ambroise(6), forment comme une école tenant pour doc-
(1) M. l’abbé Caron a publié à Abbeville, en 1828, sous le titre de Jésus-Christ le vrai Isaac , deux volumes où il suit dans le plus grand détail les traits de similitude entre la vie du patriarche, et l'œuvre de la rédemption du monde par le Fils de Dieu. Cet ouvrage , quoique trop appuyé sur des autorités de seconde main, n'en est pas moins remarquable et instructif.il montre ce que pourraient être les travaux d'un ecclésiastique au milieu des occupations du ministère , même à la campagne, puisque c est, je pense , dans une paroisse rurale de Picardie, que celui-ci a été rédigé; et il est fâcheux que l'auteur n’ait pas donné suite au projet qu'il paraissait avoir formé, de traduire ainsi les grands types christologiques de l’Ancien Testament.
(2) Rupert, de Sapientia, lib. I, cap. 26. «Ternarius numerus qui apud sæculares philosophos quoque insignis habetur . . - apud nos longe amplius præclari nominis. . . tam propter ipsam essentiam sanctæ iudividuæ Trinitatis, quam pro eo quod Salvator noster tertia die resurrexit a mortuis. . . . Cujus in typum Isaac quoque ad immolandum ternario dierum numéro ductus est. . . Sed ut ad incœptum redeam , mira velocitas , . . . ut in triduo , trium temporum sæculi peccata deleret , omnes qui ante legem fuerant, omnes qui sub lege erant, cunctos qui sub gratia venturi erant, una Christi morte pariter salvaret; pro singulis temporibus singulos dies ejusdem mortis appendens. »
(3) Berengosius ( XII” siècle) , de Mysterio Ugni dominici, etc... (Max. biblioth. PP., t. XII, p- 368 ). «... Hæc est ilia lux quæ divinitus illustravit Abraham. . . ubi Dominus ad eum : Offer, inquit, mihifilium luum. . .; per quod videlicet nobis diversa dominieæ passionis et crucis prætulit signa , dum in eadem mysteria fdium colligavit ac ligna. . . Hæc est ilia lux quæ eumdem Isaac. . . voluit illuminare, dum ligna holocausti meruit ipse portare. Mystice scilicêt nobis innueus quod sicut ipse ligna in liolocaustum bajulavit, ita Christ us crucem suam in ipsa passione portavit.Hæc est ilia lux quæ, in asino illo, judaicæ cæcitatis nobis expressit chaos; de quo scriptum est : Exspectate lue cum asino, donec revertamur ad vos. Mystice scilicêt designans quod ad Judæos , qui nondum sunt fidem sanctæ Trinitatis experti , circa finem sæculi fidei debent arrhabone reverti, etc. »
(4) Remig. autissiodor (IX” ou X” siècle), In Genes. ( ap. D. Pez , Thesaur. anecdot. , t. IV, P. 1, p. 68 ). « Allegorice Abraham Dei Patris hoc loco gerit personam ; Isaac , Jesu Christi. Immolatio Isaac passionem Christi désignât. Bene autem dicitur : Ipse portabal ligna holocausti; quia Christus crucem suam bajulavit, juxta quod in ejus passione dicitur : Et bajulans sibi crucem,, exiit in locuni qui vocatur Golgotha (Johann XIX, 17)-
« Duo viri qui comitabantur cum Abraham, populus Judæorum. Duo autem, ideo quia ille populus post mortem Salomonis divisus est in duo régna : in decem videlicet tribus quibus Hieroboam imperavit, quæ vocantur Israël; et in duas alias tribus, Juda videlicet et Benjamin , super quas regnavit Roboam films Salomonis, quæ dicuntur Juda, cum quibus erat tribus sacerdotal is, id est, Levi.
« Asinus quem secum ducebant, stultitiam Judæorum désignât. Asinus enim quod portabat nesciebat; et Judæi in libris propheticis Chris tum legebant, sed venientem non intelligebant. ünde et bene eis dicitur : Exspectate hic cum asino. Usque hodie
enim et usque ad finem sæculi quasi exspectant Christum , cum stultitia sua, ut Apostolus ait : Cœcitas ex parte contigit in Israël, donec plenitudo gentium introeat, et sic omnis Israël salvusfiat.
( Rom. XI, 25 ).
« Quod dixit : Postquam adoraverimus revertemur ad vos, significat quod impleta passione in ultima sæculi ætate revertatur Dcus, et reconcilietur Judæis credentibus. Quod autem tertio die e le i’a lis oculis. . ., etc., très dies tria significant sæculi tempora : ante legem, sub lege et sub gratia. Nam et DeiFilius die tertio (Johann. II, x) ad nuptias dicitur venisse , et aquam in vinum convertisse ; quia tertio sæculi tempore venit ad conjungendum sibi Ecclesiam , et Legis litteram in spiritalem iutellectum convertendam. ».
(5) Isidor. In Genesim , cap. XVIII (ed. cit. t. V, 3n) n° 6-9. «Sicut Abraham unicum filium et dilectum , Deo victimam obtulit , ita Deus Pater unicum Filium suum pro nobis omnibus tradidit. Et sicut Isaac ipse sibi ligna portavit quibus erat imponendus , ita et Christus gestavit in humeris lignum crucis m quo erat crucifigendus. Duo autem servi illi,dimissi et non perducti ad locum sacrifie», Judæos figurabant; qui, quurn serviliter viverent et carnaliter sapèrent, non intelligebant passionem Christi : ideo non pervenerunt ad locum sacrifie».
« Cur autem duo servi, nisi quia populus ipse in duas partes dividendus erat? Quod factum est Salomone peccante, quando divisus est idem populus loco regni , non errore impietatis. Quibus etiam sæpe per prophetam dicitur ( Jerem . III, 6, 7 ) : Adversatrix Israël et prœvaricatrix Juda. Asinus autem ille , insensata est stultitia Judæorum. Ista insensata stultitia portabat omnia sacramenta, et quod ferebat nesciebat.
.. Jam quod dictum est eis : Exspectate hic cum asino, postquam adoraverimus revertemur ad vos ; Apostolum audi dicentem : Cœcitas , inquit , ex parte in Israël facta est. Quid est Exspectate hic cum asino?— Ut plenitudo, inquit , gentium intraret; hoc est : Postquam adoraverimus , ubi sacrificium dominicæ crucis impletum, per gentes fuerit prædicatuin; hoc est : Ut plenitudo gentium intraret.
« Quid est : Revertemur ad vos ? — Et sic omnis Israël salvus Jieret ( Rom. XI ). »
(6) Ambros. de Abraham, lib. I, cap. 8. «Cum duobus ipse ( Abraham ) tertius proficiscitur , liostiam suam secum ducens; et die tertia ad locum sacrifie» venit. Salutaris hic numerus, et conveniens sacrificaturis . . . Sed ait pueris suis : Sedete hic cum asino , ego autem et puer pertransibimus , etc. Merito typus m asino, quia et veritas in pullo asinæ ( Matlh. XXI). In hoc enim animante figuratur populus gentilium ante oneri subjectus, mme Christo subditus. Isaac ergo Christi passuri est typus. Venit in asino, ut crediturum populum nationum siguificaret. Ideoque et Dominus quum ad subeundam pro nobis passionem veniret, pulluin asinæ solvit quem ipse, conscientia mitera atque mansuetum, jam Christo sua terga credentem ascenderat . . . »
On remarquera aisément que cette manière d'exposer l'histoire d’Isaac , toute différente quelle est dans l'appréciation des circonstances spéciales, peut être associée aux autres en vertu dun certain air de famille que présente son système général de typologie, pour me servir d’un mot technique.
2g VITRAUX DE BOURGES.
fine sans réplique, que toutes les circonstances de ces narrations sont une histoire de l’avenir Les deux serviteurs qui accompagnaient Abraham jusqu’au pied de la montagne sans être admis sur le Moria, ou doit s’offrir l’holocauste, sont les deux fractions de la nation juive, partagée en deux royaumes : celui d’Israël et celui de Juda. L’âne même (on l’ânesse, comme s’expriment les Pères grecs d après les Replante) qui avait porté le bois du sacrifice jusqu’au moment où Isaac le chargea sur ses épaules, concourt pour sa part à ce mystérieux composé de types figuratifs. Il peint la Synagogue qui, après avoir porte es monuments de la promesse, les a méconnus au moment le plus solennel de leur accomplissement; prouvant par là qu’elle n’en comprenait point la valeur, semblable à l’animal stupide qui ne sait point mettre de différence entre le plus vil fardeau et la charge la plus précieuse. Mais pour ce dernier trait, nous aurons à nous y arrêter à propos d’un autre vitrail.
Le nombre des journées employées à la marche ne leur paraît point non plus sans secrets. Cest après deux jours qu’on aperçoit la montagne; ce sont les deux grands partages religieux des temps qui avaient préparé le Messie : savoir, la loi de nature et la loi de Moïse, destinées à s’effacer successivement devant la loi de grâce. Les paroles d’ Abraham à ses gens sont interprétées d après les mêmes vues; il arrête ces serviteurs avant de gravir avec son fils la hauteur où Dieu 1 appelle, et leur annonce quil reviendra vers eux lorsque tout sera terminé. C’est toujours l’ancien peuple de Dieu repoussé par 1 arrêt du Ciel depuis qu’il a refusé de reconnaître le Messie, et l’attendant infatigablement malgré sa venue; mais auquel la lumière sera rendue sur la fin des siècles, après que l’Évangile aura lui sur toutes les nations, comme l’annoncent clairement les Écritures de l’Ancien et du Nouveau Testament (i).
21. Si nous ne rencontrons point dans saint Augustin l’énoncé de ces significations figuratives, nous avons en revanche parmi ses œuvres un passage sur ce sujet, qui a longtemps porté son nom, et qui aura dû jouir à ce titre d’une autorité imposante. Traité par les critiques modernes comme faussement attribué à ce docteur (2), il n’est pas néanmoins sans importance pour notre sujet. Quelle que soit l’époque où il a été composé, il se rattache évidemment à l’école qui nous guide. Ainsi que le vitrage de Bourges, il n’associe pas seulement le Moria et le Calvaire, Isaac et Jésus-Christ, comme la figure et la réalité; il cherche, de plus, dans l’antique représentation toute l’histoire des conséquences qui devaient couronner le sacrifice du Rédempteur. Les Bénédictins éditeurs de saint Augustin, paraissent croire que ce discours a été inspiré de la lecture d’Origène; mais la marche des idées me semble être d’une autre allure; et pour quelques pensées empruntées au docteur d’Alexandrie, il y a là tout un fonds de théologie qui puise à une source différente (3).
(1) Rom. XI, i5, 23, etc. — Apoc. XI. — Isai. XI. LIX, 20.
— Malach. IV, 5, 6. — Osee, III, 5 . — Ezech. XXXIV, 3o.
— Etc. etc. Quoi qu'en dise saint Césaire de Cappadoce , ou l’auteur quelconque des dialogues qui portent son nom. Cs. Galland, Bibliotheca veterum Patrum, t. VI, p. i52.
Les saints Pères 11'ont qu’une voix sur cette promesse; et, pour rappeler ici un monument du moyen âge, indiquons encore une fois le Ludus paschalis publié par D. Pez. Là, après la venue d'Elie et d’Enoch , la Synagogue , qui avait d'abord embrassé le parti de l'Antéchrist, arrache le bandeau de ses yeux et rend gloire à Jésus-Christ. Cs. Bède ( éd. de Bâle ) , t. VIII , 228, 229. — Théophylacte , In Rom. XI, 25, 3o (ed. Lindseel , p. 1 1 3 , sq.) — Honorius d’Autun, In P s. CX, v. 7, (ap. D. Pez, Thesaur., V, 1847). — Rupert, de Divin, offic., III, 23. — Saint Isidore, Conlra Judœos, lib. II, c. 5. — Saint Cyrille d'Alexandrie, Glaphjr. in Numéros ( ed. cit., I , p. 386 ) — Etc., etc.
Si le passage mentionné précédemment était réellement de saint Césaire, il n'offrirait, après tout, qu’un cas de plus à inscrire parmi les accidents survenus aux médecins qui ont fait irruption dans la théologie. Mais, lorsque le frère de saint Grégoire le Théologien s'y fourvoie , quel sort peuvent attendre dans la même hardiesse ceux qui s'y aveuturent sans le moindre titre, même apparent ? n'ayant de commun avec le médecin de Julien l'Apostat que l'étude d'Hippocrate.
(2) Saint Augustin, Opp. t. V, Àppendix, p. i3, 14 (al. Serm. 71 de tempore ).«... Abraham, quando Isaac filium suum obtulit , typiun habuit Dei Patris ; Isaac vero Domini Salvatoris. Quod autem ad locum immolationis die tertia pervenitur, mysterium Trinitatis ostenditur. . . .
" Duo pueri quos cum asina remanere jussit, typum habuerunt
populi Judæorum qui, pro eo quod in Christo non erant credituri, ideo ad locum ubi immolandus erat ascendere vel pervenire non poterant. Asina ilia significavit Synagogam .... Quod vero Isaac sibi ad immolaudum ligna detulit, et in hoc Christum figuravit qui ad locum passionis crucem suam ipse portavit ... Et ideo lectio ipsa in Pascha legitur, quando Isaac verus, cujus typum gerebat filius Ahrahæ , pro généré humano in patibulo crucis affigitur.
« Legitur in ipsa lectione quod venieus beatus Abraham cum filio suo, viderit locum a longe et dixerit ad pueros suos : Sedete hic cum asina. . . etc. . . Ideo dicitur sedete. . . quia Judæorum populus qui in Christum crediturus non erat, stare non poterat; sed ut debilis , et velut pcccator languidus qui baculum crucis despexerat , in terrain casurus erat. »
(3) Cs. Origen. In Genes. , homil. VIII.
Les ouvrages qui ont porté, à tort ou à raison, le nom des grands écrivains ecclésiastiques, n'ont souvent éprouvé, delà part des érudits, qu'un traitement assez brusque. On les élimine avec plus ou moins de recherches sur leur véritable auteur, et l'on songe rarement à tenir compte de l'influence qu’ils ont exercée, grâce à leur ancien titre. Du reste, l’histoire des écrivains quels qu'ils soient, traitée du point de vue de leur action sur la littérature des différents âges, pourrait être considérée comme une branche à peine en germe jusqu'aujourd'hui. On annonçait, il y a quelque temps , une nouvelle édition de Dom Ceillier : ce serait là un élément à faire entrer dans le remaniement d'an semblable Ira- .ad. Mais Tri exécuterait en France dans notre siècle un dépouillement de ce genre ? Il serait d„ moins à désirer que . même pour les auteurs c assignes, on nous lit grâce, dans les éditions futures de. banalité, qui forment le canevas immortel de leurs préfaces, et quon , accordât un peu de place à la recherche des
De même, à défaut de Bède, qui nous avait à peu près constamment accompagné jusqu’à présent, nous aurons de nouveau à signaler une répétition de saint Isidore, dans le Commentaire sur la Genèse attribué à saint Eucher (1).
De ce que saint Ambroise, dans le morceau cité précédemment, ne paraît point suivre une direction absolument semblable à celle des auteurs que nous indiquions avant lui, quelqu’un pourrait conclure que ce genre d’interprétation va se perdant à mesure qu’on remonte aux siècles des Pères les plus illustres. Il suffira, pour faire tomber ce préjugé, d’emprunter à l’Église d’Alexandrie la voix d’un de ses principaux organes. Saint Cyrille, dont les paroles semblaient si bien convenir au médaillon d’Épkraïm, nous montrera cette fois encore le résumé de tout ce que nous a dit le moyen âge au sujet d’Isaac prenant sur ses épaules le bois du sacrifice (2).