VII. ÉL1E ET LA VEUVE DE SAREPTA
26. Je ne sais si avant saint Augustin, quelqu’un a développé clairement ce récit du livre des Rois dans le sens complet qui lui est ici donné, ce me semble. L’Évangile, pourtant (8), indiquait le germe du symbolisme que nous y retracent sans aucun doute les trois monuments de Bourges, de Chartres et de Saint-Bertin. Notre Seigneur reprochant aux habitants de Nazareth l’aveuglement qui les empêchait de reconnaître en lui les prophéties réalisées, leur rappelle que, chez leurs pères aussi, Élie n’avait point trouvé de refuge: et qu’une femme étrangère l’avait nourri, lorsque la terre d'Israël oubliait ce prophète durant la disette et la persécution; — qu’Élisée aussi, cet autre thaumaturge, n’avait rencontré que dans un Syrien (Naaman le lépreux) cette foi qui obtient les miracles.
Origène (9) s’étend sur ces paroles, où il reconnaît une portée mystérieuse. Ces habitants de Nazareth,
avec un mysticisme empreint d’une solennité mystérieuse , et la signification du Thau, et toute la vision d’Ezéckiel.
(1) On peut consulter Grotius, qui ne trouve nul inconvénient à faire cette concession; etCalovius,quiabesoin de se donner beaucoup de mouvement pour faire croire le contraire à ses lecteurs, dans la crainte qu’il n’en résulte quelque chose en faveur du signe de la croix.
(а) Hieronym. Commentar. in Ezechiel. (cap. 9) , lib. III.
(3) Lactant. Divinar. institut ■ , lib. IV, c. 26.
(4) Origen. Selecta in Ezechiel., cap. g (ed. Delarue, III, 424).
(5) Tertullian. Adv. Judœos , XI.
(б) Cs- Molanus, de Historia SS. imaginum, ed. Paquot, p. 4a8, sqq. — Quand j’ai parlé de l’alphabet samaritain, je n’ai point prétendu indiquer la forme précise des lettres qu’on est convenu aujourd’hui de désigner par ce nom. J’avais en vue l’ancienne forme des caractères hébraïques ( comme dit saint Jérôme ) conservée j usqu’au IVe siècle par les Samaritains ; et qui, dans les monuments figurés , a été souvent appelée bébréo- samaritaine. Or, la parenté de ces lettres avec celles des Phéniciens est incontestable, comme le fait remarquer Gesenius. Cs. Scriplurœ linguœque Phœniciœ monumenta quotquot supersunt. P. I , §§ 5i , 33. Aussi, bien qu’on ne trouve la forme de croix ni dans le Thau, ni dans X Aleph samaritains d’aujourd’hui , qui se ressemblent entre eux, ces deux lettres sont à la fois semblables entre elles et cruciformes dans les inscriptions numidiques, sans guère différer pourtant de X Aleph et du Thau samaritains actuels.
(7) Cs. J. Beleth. Ralionale divinor. officior., c. 46. — La première planché d 'élude présente (figure E) le dessin d’une lettre historiée qui, dans l’original, se trouve précisément en tête du Te igitur , au canon de la messe. On y reconnaîtra que le T remplit le rôle d’un crucifix : ayant d’un côté l’Église, et de l’autre la Synagogue. Cette miniature a été copiée sur un manuscrit de l’Arsenal (Theol. lat., in-folio, n“ ia3 C), intitulé Officium ecclesiasticum (fol. 201 , r°), et relié avec un autre qui a pour titre U sus cathalaunensis ecclesiœ in divinis officiis.
(8) Luc. IV, 24-27. « Nemo propheta acceptus est in patria sua. lu veritate dico vobis, multæ viduæ erant in diebus Eliæ in Israël. . . lit ad nullam illarum missus est Elias, nisi in Sarepta Sidoniæ ad mulierem viduam.
« Et multi leprosi erant in Israël sub Elisæo propheta, et nemo « eorum muudatus est, nisi Naaman Syrus. » Cs. Mattli., XI, 16-24. — Marc. VI, 2-6. — Joann. VI, 36, 42 •
(9) Origen. In Luc., liomil. 33 (ed. Delarue, t. III, p. 971 ). « Puto aliquid in sermone præsenti latitare mysterii, et Nazareth in typo Judæorum, Capharnaum in typo præcessisse gentilium. Sciens itaque Jésus quod non baberet in patria sua honorera, nec ipse, nec propheta, nec apostoli , noluit ibi prædicare; sed prædicavit in gentibus. . . .
« Et puto plus juxta sacramentum quam juxta litteram verum esse quod dicitur (iYe/no propheta, etc.). . . : sed ma gis milii videtur sic intelligi ut dicamus patriam fuisse omnium prophetarum populum circumcisionis , et banc non récépissé propbetas et eorum vaticinia; porro nationes quæ longe fuerant a prophetis, et eorum notitiam non habebant, suscepisse vaticinium Jesu Christi.
« Nemo est ergo propheta acceptus in patria sua, hoc est in populo Judæorum. Nos autem qui eramus alieni a Testamento et peregrini a promissionibus, toto propbetas corde suscepimus , magisque habemus Moysen et propbetas de Christo prædicantes, quam db; qui, ex eo quod non susceperunt Jesum,nec illos susceperunt qui de illo annunciaverant.Unde ad id quod dixerat: Nemo propheta acceptus in patria sua, etaliud adjungit : In veritate dico vobis , quia multæ viduæ. . . . Quod dicit, taie est : Elias propheta erat, sed erat in populo Judæorum; sed quando mirabile quid facturus erat, quum essent pluies viduæ in Israël reliquit eas, et venit ad viduam iu Sareptam Sidoniæ ad gentilem mulierculam : figurant futuræ rei explicans, quia occupante famé non panis (Amos, VIII, 1 1), neque siti aquæ, sed famé audiendi sermonem Dei , venit ad viduam de qua et propheta testatur dicens(Isai., LIV): Multi filii desertæ mugis quam ejus quæ habet virum. Et quum venisset, panem illius et alimenta multiplient.
. Tu era. vidua in Sarepta Sidonite, e cuju, finibus chanana» utuW egredunr el cupit.sanari filiatn „ „r„ ter (idem
meruit. accipere quod petebat. . . . „
Ou voit qu’Origène termine par une autre allusion à nette Chananeenne (Matth.XV a„8) qui , opposant sa confiance invincible O- ““ bi“ fil’™* rebuts des apôtres,
obtint de Notrc-Seign e ur , avec la grâce qu’elle sollicitait, un témoignage public rendu à sa foi.
privés des prodiges qu’avait vus Capharnaüm; c’est la Judée, moins favorisée que les nations dans le partage de l’Évangile. « La patrie des prophètes, dit ce grand homme, a méconnu l’accomplissement « des prophéties; et les peuples pour qui n’avaient point parlé les prophètes ont reconnu le Messie que « repoussait Israël. Etc. »
Une remarque, moins importante que curieuse, au sujet du rôle figuratif que reconnaissent unanimement dans la veuve de Sarepta les interprètes de ce récit, c’est que les rabbins emploient précisément le nom de Sarepta pour désigner la France (rœ-nt la France, ram un Français). On dirait que, conservant eux-mêmes quelque trace de la prophétie que voilait ce fait biblique, ils aient empreint de leur souvenir le nom de la nation qui représente le christianisme aux yeux des Orientaux. Supposé que quelque chose de semblable ait présidé à l’acception moderne de ce mot, sur laquelle je ne puis alléguer que Buxtorf, sa signification primitive aurait quelque chose d’analogue à celui de Franc, employé fréquemment par les Asiatiques à peu près comme synonyme de chrétien. En tout cas, si cette étymologie se trouvait ne rien valoir, on conviendra qu’il y en a de pires; et ce sera une diversion momentanée, rien de plus.
Saint Augustin, en quelques mots, pousse l’exégèse typologique beaucoup plus loin. Pour lui(i), le nombre même des morceaux de bois désigne la croix d’une manière incontestable. Là paraît être le germe des représentations du moyen âge; car saint Isidore (2) transporte exactement dans son texte les expressions de l’évêque d’Hippone. Après quoi, le veuvage même de cette femme lui fournit le thème d’un développement emprunté à saint Paul, qui comparait l’abrogation de l’Ancienne Loi, et l’affranchissement de ses prescriptions désormais abolies, à la liberté que recouvre l’épouse lorsque la mort d’un époux a brisé les liens de sa première union.
Pour passer outre avec des données complètes, et posséder entièrement le secret de tout ce qu’a dit le moyen âge sur la christologie de ce fait, il faut encore prendre connaissance de deux textes attribués, l’un à saint Augustin (3), l’autre à saint Ambroise (4), et qui déterminent de plus en plus
00 Augustin. Contra Faustum, lib. XII, 34 (t. VIII, a43 ). “ • ■ • • Mittitur Elias pascendus ad alienigenam viduam quæ volebat duo ligna colligere priusquam moreretur : non hic solo ligni nomine, sed etiam numéro lignorum, signum crucis exprimitur. »
(a) Isidor. In Reg. III, cap. 8 ( t. V, 54a). Il commence par transcrire textuellement, et sans nommer saint Augustin , le passage de ce Père qu'on vient de lire , et le fait suivre de ces paroles : " Vidua autem ista, ut opinor, Ecclesia significatur, quam Christus non frumcnti sed verbi pane pascebat. De qua dicit David (Ps. CXXXI) : Viduam ejus benedicens bencdicam. Illam scilicet viduam quam Apostolus (Rom. VII) ait mortuo viro quibus velit nuptiis Iiberam esse; quia desinente lege cui finis est Christus, ad gratiæ libertatem transit um faciens Ecclesia, Cbristo, quasi vidua legis , nupsit. »
Id. Allegoriœ s. scripturœ , 96 (t. V, i3i). — Contra Judœos, lib. II , c. 26 ( t. VI, 1 10). Ici il termine en citant de nouveau la phrase de saint Augustin.
(3) Augustin. Opp. t. V, Appendix, p. 78: Sermo 40, de F lia. Les bénédictins pensent pouvoir l’attribuer à saint Césaire ; mais quel qu en soit l'auteur, je ne sais où il a pris, pour agrandir son symbolisme, que la femme de Sarepta était près d'une fontaine.
“ Ilia omnia quæ recitantur, typus erant et imago futurorum. In Judæis enim figura ta, in nobis Gratia Dei donante compléta sunt. Beatus enim Elias typum liabuit Domini Salvatoris. Sicut enim Elias a Judæis persecutionem passus est, ita et verus Elias Dominus noster ab ipsis Judæis reprobatus est et contemptus. Elias reliquit gentem suam , et Christus deseruit Synagogam. . . .
"... Jubetur Elias proficisci in Sareptam Sidoniorum, ut ibi pascatur a vidua. . . Numquid tune in Judæa non erant multæ viduæ? Et quid fuit quod nulla Judæorum vidua beato Eliæ cibum meruit ministrare; sed ad viduam gcntilcm mittitur, utabipsa pascatur? Vidua enim ista, ad quam propbeta mittitur, typum Ecclesiæ gerebat. . . Venit ergo Elias ad viduam, quia Christus venturus erat ad Ecclesiam.
« Sed videamus ubi beatus Elias viduam illam invenit. Exierat enim ut aqua se lavaret et ligna colligeret. Quid enim aqua, et quid ligna significant, videamus. Satis enim ista duo Ecclesiæ et arnica et necessaria esse cognoscimus : id est lignum et aquam. Denique sic scriptum est ( Ps. I ) : Et erit tamquam lignum quod plantatum estsecus decursus aquarum. Nam in ligno, crucis mys-
terium ; in aqua ostenditur baptismatis sacramentum . . .Sicut ergo supra dixi, vidua ilia typum liabebat Ecclesiæ; filius viduæ figuram gerebat populi christiani. Veniente ergo Elia, exiit vidua colligere duo ligna. Videte, Fratres, quia non dixit tria, neo unum tantummodo lignum; sed duo ligna colligere voluit.Ideo duo ligua colligebat, quia in typo Eliæ Christum excipiebat. Duo ligna volebat colligere, quia crucis mysterium desiderabat agnoscere. Crux enim Domini Salvatoris duobus liguis aptata est. Ideo duo ligna colligebat vidua ilia, quia in ilium qui in duobus lignis pependit creditura erat Ecclesia. . . .
“ Sicut ergo, orante Elia, post très annos et sex menses pluvia de cœlo descendit ; ita et in adventu Salvatoris , tribus annis et sex mensibus quibus prædicare dignatus est, pluvia verbi Dei totum mundum féliciter irrigavit. Et sicut tune, in adventu Eliæ,omues sacerdotes idolorum interfecti sunt etdeleli,ita in adventu veri Eliæ, id est Domini nostri Jesu Chrisli , observatio sacrilega paganorum destructa est.
«... Sicut ergo supra diximus , sanctum Eliam intelligite typum habuisse Domini Salvatoris. Denique sicut Dominus, posteaquam multas virtutes exercuit, posteaquam passus est, resurrexit et ascendit in ccclum ; ita et Elias, post mirabilia quæ per eum Deus fecit,igneo curru elevatur ad cœlum. Quod Elias deseruit Judæam. significavit quod Christus reliquerit Synagogam, etc. »
(4) Pseudo-Ambros. , Comment, in cap. VI Apocalyps. « Quum cœpisset Aebab, rex Israël, Eliam persequi, præcipiente Domino, abiit in desertum, et sedit juxta torrentem Carith. . . . Elias Christuffi figurabat. . . . Post dies autem multos siccatus est torrens,quia veniente Christo in carne et prædieante , observatio legalis cessavit, atque ab illo tempore nihil profuit. . . .
« Elias in Sareptam abiit , quia Judæos perfidos Christus derelinquens , per apostolos suos transi vit ad gentes. Sarepta enim succens a interpretatur , vel angustia panis. Gentilesquippe qui erant civitas Diaboli,et qui per Sareptam designantur, igné vitiorum succensi erant.. . . Qui et angustia panis vocantur, quia nullus prædicator unquarn ad eos accesserat qui pabulum verbi Dei eis impertiret.
“ • • • • Eamdem significationem babet rnulier quam et civitas. Significat enim Ecclesiam ex gentibus congregatam. Vidua enim erat quia Deum , virum suum , peccatis suis exigentibus perdiderat. Etc. , etc. »
VITRAUX DE BOURGES
« symbolisme: soR en — le
pliquant, comme Origène, aux nations ou devait se îeciuter Itglise.
le. Mais une fois ces préliminaires
établis, vous traversez le moyen âge sur ee point comme un homme qui a pris langue, partout en pays de connaissance. C’est au point que vous rencontrez à chaque pas, non-seulement les idées, mais les propres paroles qui vous avaient passé sous les yeux d aboi (i) r. •
Ainsi, nul doute sur l'intention des peintres dans l’adoption de ce sujet. Cest la croix de Jésus-Christ reconnue comme signe de salut par les nations qui l’embrassent, et qui par elle se rangent au nomb.e es enfants de Dieu. Jésus-Christ, repoussé par les Juifs qui le méconnaissaient, est reconnu par les Gentils qui l’adorent; et, parmi les nations, l’instrument de son supplice devient un trophée de gloire, I objet des hommages universels.
L’enfant de la veuve, que l’on aperçoit près d’elle, fait déjà pressentir une figure de plus; mais attendons, pour la mettre en saillie, que la marche des scènes ait amené son tour.
27. Quelque chose manquerait à l’explication de ces symboles, et nous n’aurions pas frayé suffisamment la route aux esprits peu familiarisés avec le langage de l’Église, si nous ne montrions comment ce bois, que ramassait la veuve, a pu conduire les pensées vers une interprétation si étrange en apparence, et qui semble trop haute pour un signe aussi commun. C’est un motif qui se représentera plus tard dans l’étude de ces mêmes vitraux, pour y réclamer une part plus large et plus majestueuse. Mais ce que nous en aurons dit d’avance préparera d’autant l’intelligence de la verrière où nous retrouverons ce même type; et, plutôt que d’en morceler l’exposition, il semble expédient de lui donner place dès maintenant.
La chute du premier homme, et de sa postérité avec lui, place au sommet de notre histoire l’arbre du paradis terrestre; et quand le Réparateur nous est donné pour fermer les plaies du genre humain, c’est à l’arbre de la croix que se rattachent, avec tout l’espoir de l’ancien monde, les consolations et le bonheur de l’humanité régénérée. La source du mal, avec celle du péché, a son point de départ sous l’arbre au fruit défendu; et le torrent funeste qui s’en était précipité ne trouve sa digue qu’au pied de l’arbre du Calvaire. L’Église, dans sa liturgie, ne pouvait manquer de faire ressortir cette opposition solennelle, ces deux foyers de l’orbite décrite par l’humanité. Ses chants, ses prières, nous rappellent qu’un même instrument en des mains différentes a blessé d’abord, puis guéri l’homme ici-bas. Le bois, qui avait donné la victoire à l’ennemi du genre humain, a fait triompher de l’enfer ceux que Satan avait réduits en esclavage; et, comme un arbre maudit avait été le piège fatal où nous avions trouvé la mort, le gage d’une vie éternelle nous a été rendu par un arbre sacré (2). Les livres
(1) Le passage du faux saint Ambroise que l’on vient de lire se trouve tel quel sous le nom de Bède ( Quœstiones super libr. IV Reg., cap. 1 5), dans l’édition de Bâle, t. VIII, 386, etc. Dans un autre développement de ce même type (t. V, a5a, et t. VII, 35a), Bcde répète, comme saint Isidore, la phrase de saint Augustin. Ainsi apparaît de plus en plus l'influence de ce Père sur l’interprétation mystique de cette histoire.
Cs. Pseudo-Eucher. Commentar. in libr. Reg. (Bibl. PP., Lugdun. VI , 995). — Ambros. Ansbert., in Àpocal. V (Ib. XIII, 5i3). — Angelomi stromata , in libr. III Reg. , cap. 17 (Ib. XV, 38g). — Zacliar. Chrysopolit. , In unum ex quatuor, cap. 79 (Ib. XIX, 816). — Gerhoh., In Psalm. CXIX (ap. D. Pez, Thésaurus anecdot. V, 1990). — Petr. Damian. , Serin, de inventione s. crucis. — Rupert., in libr. Reg. IV, 16. — Etc., etc.
11 n'est pas besoin de citer Raban Maur, qui n’est, au fond, qu’un infatigable compilateur. C’est ce qui fait que ses œuvres auraient besoin , plus que celles d’aucun autre , qu'un éditeur laborieux en fit le dépouillement en présence des textes originaux dont il s’entourait. Cette étude , toute sévère quelle est , serait pourtant nécessaire dans la publication des monuments écrits du moyen âge ; sans quoi nous ne ferons que tâtonner dans l'histoire littéraire de cette époque. Mais les Anglais devraient bien rompre cette glace en faisant exécuter un travail de ce genre sur leur Bède , qui jamais, chose incroyable, n’a été publié complet dans sa patrie. Serait-ce que l' Eglise établie craint le parallèle de son christianisme avec celui qu’apportèrent aux Saxons les hommes apostoliques envoyés par saint Grégoire le Grand? Si ce n’était un motif aussi délicat, comment la Grande-Bretagne eût-elle pu laisser prendre d'abord l’initiative par la France; et puis ces premiers
exemples passer à d'autres nations encore, sans quelle -même s’émut jamais d’une puissante émulation ?
(2) Præf. de cruce : « Qui salutem humani generis in ligno crucis constituisti; ut unde mors oriebatur, inde vita resurgeret; et qui in ligno vincebat , in ligno quoque vinceretur. »
Le bel hymne généralement attribué à Fortunat, mais que plusieurs témoignages semblent réclamer pour Claudien frère, de saint Mamert, exprime exactement la même pensée.
« l’ange Imgua gloriosi
El super crucis irophico Die triumplium nobilem Qualiler Redemptor orbis Immolalus vicerit.
De parentis protoplasti Fraude Factor condolens , Quando pomi noxiulis
Ipse lignum tune notavil Damna ligni ut solveret.
Et medelam ferret inc Hostis unde la'serat.
Hoc opus ne Ordo depopos Multiformis proditor:
Arte ut artein fallercl
Sola digna tu fuisti Ferre pretium sæculi, Atque portum prseparar
Fortunat, dans un autre petit poème , que personne ne luit teste, reproduit ce même parallèle (ed. Luclii, P. I , p. 3g).
Hoc pius in ligno reparans deperdila pridern Quod vetiti ligni poma tulere boni, s
saints (1) de l'Ancien Testament proclament que le bois sera le signe de salut pour les nations, et l’étendard du règne de Dieu sur elles. Les auteurs ecclésiastiques grecs (2) et latins (3) ne laissent échapper
(1) Ps. XCV, 10. Cs. Justin. Dial, cum Tryphone, -]Z (ed. Maran., p. 170). — Tertull. Adv. Judæos, i3, etc. Adv. Marcionem, III, 19.
Tout le monde connaît cette strophe de Fortunat :
« Implela sunt quæ conduit Dicendo natiombus
David, fideli carminé, | Regnavit a ligno Doits. »
(2) Justin., Dialog. cum Tryph. , 86 (ed. cit., i83). — Cyrill. hierosolymit. , Cateches. XIII, de Christo crucifixo ( ed . Touttée, 192). — Gregentius , Disputatio cum Herbano judœo (Galland, XI, 654). — Cosmas hierosolymit. (Galland, XIII, 252). — Joann. Damasc., Orthod. fid., lib. IV, cap. 12 (ed. Frohen, p. 307). — Etc.
(3) Citons au moins, parmi les anciens, Firmicus Maternus; ne fût-ce qu’à cause du peu d'usage qu’on en fait ordinairement.
Deerrore profanar. religionum (à la suite du Tertullien de Le Prieur, p. 16; et dans la collection de Galland, t. V). « Virgam virlutis tuæ emittet Dominus ex Sion ( Ps. CIX).. . . Quumhominem primum, id est Adam, ad imaginent suam Deus faceret, certam illi mandatorum dédit legem. . . . Lignum erat in paradiso, quo promissorum a Deo præmiorum perdidit gratiam. . . . Arbor ligni pestiferum deceptis pabulum præbuit; lignum crucis vitam immortali compage restituit. . . . Divini ac liberantis ligni ordinem disce
« De cataclysmo humanum genus area lignea liberavit. Deinde Abraham ligna unici filii bumeris imponit. De Ægypto recedentem populum Dei plebem lignea virga protexit. Lignum dulcem saporem amaræ myrrhæ (merrhœP) fontibus reddidit (Exod. XIV). Lignea virga ex spirituali petra salu taris unda profertur. . . . Sealæ ligneæ patriarcha (Gen. XXVIII) incumbentem angelum somniat; et per eamdem alios ascendere, alios cernit descendere. Et lex Dei arcæ ligneæ creditur. IJt liis omnibus, quasi per gradus quosdam, ad lignum crucis salus hominum perveniret, etc. »
Cs. Prudence, Perislephanon , Hymn. X, v. 620.
On trouverait quantité de textes semblables dans l’ouvrage du savant et infatigable Gretser, des. Cruce , lib. I, cap. 43-47; mais pour nous rapprocher davantage de l’époque qui a produit les monuments dont nous épelons le langage, indiquons quelques ouvrages rédigés entre le IX' siècle et le XIII0. Dungal, Respons. contra. . . Claud. Taurin. (Bibl. PP. XIV, 207). — Jonas aurelian., de Cultu imagin. ( ib. 182). — Berengos., Op. cit. (Ib. XII, 34g- 376). — Iunoc. III, de Sacrificio misses, lib. II, cap. 3g ( al. 43). — Etc.
Presque tous ces traits se rencontrent dans deux homélies de saint Pierre Damien (XIe siècle), où l’on croirait souvent retrouver le programme de nos peintures. Nous lui emprunterons surtout ce qui rappelle les sujets adoptés par nos trois monuments. Proclamé docteur de l’Eglise par l’un des derniers successeurs de saint Pierre, son enseignement ne saurait manquer d’accréditer les idées que nous avons émises sur l’exégèse des siècles qui l’entourèrent; et nous observerons sans peine dans ses paroles la haute influence de saint Isidore sur le moyen âge , sans qu’il soit nécessaire de la faire remarquer toutes les fois que le modèle perce le calque.
Sermo de Inventione S. Crucis. « . . . Veternosus hostis per lignum primum hominem vicerat. . . .Vcnit autem Filius tanquam gigas ad currendam viam , ut debellaret aereas potestates ; et lignum ligno opposuit dum per crucis amaritudinem exspuit venenatam pomi illius vetiti voluptatem.... Per lignum ergo servi facti, per lignum sumus libertati pristinæ restituti; per lignum de paradiso fueramus ejecti, per lignum sumus in patriam revocati. . . .
«Hoc denique salutis humanæ vexillum non solum Lex per quasdam typicas intelligentias etænigmata præfigurat; sed et omnium propbetarumoracula, et cuncta Veteris Instrumenti veneratur auctoritas. Quæ est enim sacri eloquii pagina quæ crucis mysterium non redoleat; et ad hoc, quasi ad totius humanæ salutis caput atque principium, non iutendatPEx quibus nimirumnon otiosum credimus si aliqua hic testimonia quæ crucis mysterium innuant proferamus ; ut , per ea quæ hic brevi sermone perstringimus , ad ilia etiam quæ tacentur facilioris iutelligenliæaditiun præbeamus.
« Primus Abraham accedat in medium, qui, dum immolare Deo filium voluit , cuncta peue per ordinem passionis dominicæ sacramenta signavit. Sicut enim Abraham {A b ram), qui pater excelsus
dicitur , unicum et dilectum filium offerre Deo non dubitavit ; ita et summus Pater unigenitum dilectumque Filium pro nobis omnibus tradidit. Et sicut Isaac ipse sibi ligna portavit quibus erat imponendus, ita quoque Christus crucis suæ gestavit in bumeris lignum m quo erat pro salute nostra passurus. Duo autem servi illi procul dimissi, Judæos significant; qui, quum servibter viverent et carnaliter sapèrent, non intellexerunt allissimam Iiumilitatem Christi ; atque ideo non ascenderunt in montem, locum videlicet sacrificii. Cur autem duo servi; nisi quia, peccante Salomone, ex una israelitica plebe duo facti sunt populi ? Quibus utique sæpe per prophetam (Jer. III) dicitur : Adversatrix Israël, et prœvaricatrix Juda. Asinus autem ille , quo tune utebatur Abraham , insensata erat stultitia Judæorum. Ilia plane bruta stultitia omnia sacramenta portabat; quæ tamen quid ferret, velut irrationale animal, ignorabat. . . . Etc. ( A peu de chose près comme saint Isidore cité p. 27.)
“ Crucis mysterium idem Jacob
tune etiam patenter exhibuit quando juniorem Epbraim, Manasse primogenito præferens, in modum crucis super eos brachia permutavit. Per crucem namque factum est ut populus gentium. tamquam primogeniti jure prærepto, populum præcederet Judæorum. . . .
« Jam vero quid est quod israelitica plebs postibus domorum de sanguine agni jubetur imponerc; nisi ut nos præfiguret crucem Christi, qui verus est agnus, in fronte portare? Ad vesperam siquidem immolatur agnus , et in vespere mundi passus est Christus. Liniuntur utique postes , ne vastator angélus audeat inferre pemicieui ; et nos crucis vexillum in corde gestamus et fronte , ne repentinus hostis irruens valeat auferre salutem. . . .
« Præterea et illud non inconvenienter occurrit, quod videlicet israeliticus populus in Marath adversus Moysen murmurât ; vociferans scilicet non se posse reperire quod bibat. Tune ostendit Moysi Dominus lignum (Exod. XV) ; quod quum ille misisset in amarissimas aquas, in dulcedinem protinus sunt conversæ. Quid enim amaræ illæ aquæ , nisi quia occidenlis lilteræ ( II Cor. III ) ,
et duras atque insipidæ Legis speciem tenent? Cui tamen
Legi si confessio crucis, et dominicæ passionis mysterium copulatur, protinus quod amarum fuerat in spiritalis intelligentiæ dulcedinem vertitur. . .
« Porro autem nec area ilia Veteris Testamenti beatæ
crucis credenda est caruisse thesauris. Crucis namque incomparabiles divilias occultabat, quia et cruci jam per cuncta fio-urarum suarum atque ænigmatum mysteria militabat. Ejus quippe ex tune jam erat ministra, imago scilicet veritatis et initium plenitudinis
«Per hæc itaque. . . . quæ dicta sunt, liquido colligere possumus quia hoc cœlestis victoriæ signum per quod mundus erat de captivitatis antiquæ vinculis absolvendus, ab ipso mundi principio Patres adorant, prophetæ prænuntiant,omnesque sacrarum Scripturarum paginæ præfigurant. Quippe quod nos adoramus in munere, illi jam venerabantur in fide; et quod apud illos erat quibusdam ænigmatibus figuratum , nos per Mediatoris gratiam jam videmus impletum;ut,quod illi præsagiebantur per spiritum, nos jam per corporalem cernamus et amplectamur obtutum. Etc.»
Id. Homil. de Exaltai.. S. Crucis. «Notandum vero quia sicut duobus signis crux constat, ita duas ejus solemnitales per annalem circulum ecclesiastica traditio célébrât. Hæc nempe duo ligna mulier volebat sareptana colligere. . . . , etc. »
Ici, une imitation, pour le moins, du passage de saint. Isidore qu’on a vu au n° 26 (page 3g).
* Hujus sane belli jam tune minister erat Moyses, quum
pugnaret contra Amalec. Ad quod videlicet bellum non gladios, non tela vibravit, sed virgam Dei in manu detulit, quæ procul dubio lignum crucis dominicæ figuravit. Sed esto ut virgam déférât, ut in ligni sacramento confidat et non armis, sed li<>-no potius armatus bostium cuneos debcllaturum se esse non ambigat; nisi tamen speciem crucis expresserit, nisi triumphale vexillum in sublime levaverit, nullam certe victoriam de prostratis hostibus obtinebit. Habens itaque Moyses virgam in manu, hoc insuper addidit ut brachia sua in modum crucis expanderet; sic-
VITRAUX DE BOURGES
dans l’explication de l’Écriture aucune occasion de faire allusion a la croix de Jésus-Chrtst. 1 1 su , le mot bois se présente à leurs yeux pour qu’ils y soupçonnent le mystère d un symbolisme prophéuque. L’arbre de vie, l’arche qui sauve du déluge, le bûcher du sacrifice qui se prépare pour isaac, la verge de Moïse et d’Aaron, le bois qui corrige dans le désert l’amertume des eaux, etc.; ce sont autant de thèmes dont ils s’emparent avec une affection qui les pousse quelquefois jusqu’à la recherche, mais ou, bien souvent, l’unanimité de leur langage ne permet pas qu’on traite d’affectation tout ce qui Pouriait sembler trop étudié à nos esprits sans élan, et à nos âmes devenues pointilleuses à force dêtre seches.