‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 28 sur 94 · XI. LA SYNAGOGUE ÉTUDIÉE ISOLÉMENT · texte numérisé non relu

XI. LA SYNAGOGUE ÉTUDIÉE ISOLÉMENT

38. Près de ce trophée où la victoire du Fils de Dieu se consomme, à ce spectacle de l’alliance du Verbe divin avec les enfants des hommes, tout n’est point fête; une scission funeste s’opère, il est un témoin qui s’indigne, et là surtout se manifeste le redoutable oracle (3) qui montrait l’enfant de Bethléem comme devant être la perte en même temps que le salut de plusieurs, et destiné à faire paraître au grand jour les trésors d’iniquité recélés par bien des cœurs. Et, pour qu’on n’y soupçonne point d’arrêt fatal, ce témoin envieux n’a pas seulement les yeux bandés, il détourne encore la tête, et s obstine à courber le front vers la terre (4). Ainsi, le même spectacle trouve des spectateurs tout divers, et selon la disposition des cœurs qu’il rencontre, il transporte les uns d’une sainte allégresse, et les autres d’une jalouse fureur (5).

Presque tout le symbolisme que nous montre ici la figure de la Synagogue est indiqué dans un opuscule attribué longtemps à saint Thomas d’Aquin, comme ayant sa source dans ce texte des Lamentations de Jérémie : «Malheur à nous! Nos péchés ont voilé notre regard, l’angoisse a serré nos « cœurs, la couronne s’est échappée de notre tête (6).» Mais que ce soit ou non le germe primitif du

(1) Joann. XXI, 18. » Quuni autem senueris, . . . alius cinget te, et ducet te quo tu non vis. »

(2) Voici seulement une de ces solennelles paroles dont le Ciel 11'a jamais manqué de se faire garant; elle est d'un pape à un empereur romain, avant même qu’il y eût ni un saint empire, ni une chrétienté. Leon. M. Epist. 44 (ah 4°) ud Tleodosium August. (ed. cit., 1. 1, 918). « Quum enim Ecclesiæ causas, tum regni vestri agimus et salutis, ut provinciarum vestrarum quicto jure potiamini. Defeudite. . . Ecclesiæ staturn, ut et vestrum Christi dextra defendatur imperium.»

Si quelqu’un, doué d'un esprit et d’un cœur droit, niais dépourvu des données que supposent ces sortes de questions, désirait les voir présentées rapidement dans leur vrai jour, il pourrait lire utilement un opuscule du savant Père Zaccaria, qui a pour titre : Rendete a Cesare cià ch’ è di Cesare ; ma si a Dio rendele quel ch’èdi Dio.. .Faenza, 1788,^-8° de 280 pages; et un autre intitulé: Lasciamo star le cose corne stanno. . . . Faenza, 1791, in-8°, • 29 pages. Là sont traitées comme elles le méritent plusieurs théories du siècle passé, qui n’ont point passé avec le xvm® siècle. Aussi ces curieuses mais rares brochures peuvent-elles être encore aujourd hui d'une utilité pratique en bien des points. Mais comme 011 pourrait craindre d'y rencontrer les préjugés de l’école théologique, que l’on consulte l'ouvrage anglais, intitulé : Mores catholici, or âges offaith, t. XI (Londres, 1842), chap. 7 — 10. Ici, c'est un auteur laïque, né, d'ailleurs, hors du sein de l’Église; et qui ne savait pas encore, lorsqu'il traçait d'aussi nobles pages, que la torche dun incendiaire s'apprêtait à montrer en sa personne combien la liberté de la foi est odieuse aux enfants de ténèbres. «Et omnes qui pie volunt vivere in Christo Jesu persecutionem patientur» (IITim.,III, 12).

(3) Luc. II, 34.

(4) Ps. XVI, 11. Cet opiniâtre aveuglement, né d'une volonté coupable que le Ciel abandonne à son sens réprouvé, les artistes semblent avoir pris à tâche d'empêcher qu'on ne l'attribuât à une

sorte de détermination fatale, imposée par les décrets divins. Ainsi, non contents de peindre la Synagogue qui écarte la tête, ils nous la montrent ailleurs aveuglée par les traits de l’enfer, ou les yeux dévorés par le serpent infernal , etc.

(5) Laissons encore parler saint Augustin sur le mystérieux épithalame que le prophète chantait à l'Oint du Seigneur et à son Église.

Augustin. In Ps. XLIV ( t. 14', 382 ). «Gaudeat sponsa amata a

Deo Veniat jam ipse inverbis propheticis; ecce ipse sponsus

procédât nobis, amemus ilium; aut si invenerimus in eo aliquid fœdi, non amemus. Quia et hoc ipsum quod carnem indutus est, ut de illo etiam diceretur ( Isai. LIII, 2): Vidimus eum, et non habebat speciem neque decorem , si considérés misericordiam qua factus est, et ibi pulcher est. Sed Judæorura personam gerebat propheta quum diceret : Vidimus eum, et non habebat speciem, etc. Quare? Quia non in intellectum ( Ps. XLIV, lit. ). Intelligentibus autem Et Verbum caro factum est (Joann. I, 14), magna pulchritudo est. Mihi autem absit gloriari , dixit unus amicorum sponsi (Gai. VI, 14), nisi in cruce Domini Jesu Christi. Parum est ut non inde erubescas, nisi etiam et glorieris.

« Quare ergo non liabuit speciem neque decoremPQuia Christus crucifixus (ICor.,I, 23) Judœis quidem scandalum, gentibus stultitia. Quare autem et in cruce babuit decorem? Quia quod stultu/n est Dei, sapientius est quam homines ( Ibid. 25); et quod infrmum est Dei,Jortius est quam homines. Nobis ergo jam cre-

dentibus ubique sponsus pulcher occurrat Pulcher ergo in

cœlo, pulcher in terra, .... pulcher in miraculis, pulcher in flagellis; pulcher invitans ad vitam, pulcher non curans mortem; pulcher deponens animam, pulcher recipiens; pulcher in ligno, pulcher in sepulcro, pulcher in cœlo. In intellectum audite canticum, neque oculos vestros a splendore pulehritudinis illius avertat earnis infirmitas, etc.»

(6) S. Thomæ Opuscula omnia (Paris, 1 634; c'est l’édition que j’ai sous les yeux). Opusc. 58, de Sacramento altaris , cap. 3i. «Ilinc in locis ( quibusdamP ) a dextris Crucifixi depiugitur puella

fi6 VITRAUX DE BOURGES.

langage figuré dont nous avons à Bourges l’expression la plus simple à peu près, il est clair qu’une foule de développements accessoires et d’allusions compliquées ont été présentes a la pensee qui a xe d’abord, et puis varié ce type dans l’art chrétien. Les monuments écrits sont tellement pleins de commentaires sur ces données fondamentales, qu’il serait fastidieux d’en prétendre faire une revue, même légère. Nous ne pouvons que désigner à la hâte un petit nombre de ces faits, pour passer rapidement au reste du vitrail.

Ce bandeau sur les yeux, symbole cent fois reproduit par la poésie chrétienne (i) des les premiers siècles, n’est pas un trope littéraire, une allégorie de rhéteur ou de peintre; c’est un type biblique, expliqué par le même Esprit de Dieu qui l’avait d’abord consigné dans l’histoire sainte (2). Moïse,

hilari vultu et pulchra facie et coronata, designans Ecclesiam, quæ sanguinem Christi reverenter in calice suscipit; et a sinistris Synagoga, oculis panno ligatis, tristi facie, inclinans caput, et corona decidente, quæ ipsum sanguinem l'undit et adliuc contem-

nit Hinc dicitur (Thren. V, 16, 17) : Vœnobis quia peccavi-

mus! ideo obtenebrati sunt oculi nostri, mœsturn factum est cor nostrum, cecidit corona capilis nostri , etc. »

Bien que je ne trouve point péremptoires les conclusions d'Oudin (III, 342) sur cet opuscule, l'auteur me parait évidemment trop occupé des monuments figurés, comme nous aurons occasion de le faire remarquer ailleurs encore , pour pouvoir être un docteur scolastique.

(1) Prudent. Apotheosis , v. 421 (ed. Arevalo, 1. 1, 44 1 )•

« Hæc, Judæa , tuas vox non pervcnit ad aurcs !

Pervenil; mentent sed non penelravit egenant

Lucis, et a prirnis foribus disclusa refugit. »

Hymne de la Pentecôte à matines, attribué à saint Ambroise :

«Judæa tune incredula,

Vesana torvo spirilu ,

Etc. »

Autre hymne pour la fête de saint Etienne ( Daniel , Thésaurus hymnolog., I, 90) :

«Hic, quum supremis vocibus Verbum salutis ederct ,

Judæa claram ciecitas Viam veritatis repolit. »

Chant pour la fête de Noël , attribué à saint Bernard (ed. Mabillon, 1690, 1. 11,904):

Synagoga meminit;

Nunquam tamen désuni

Credat vel gentilibus,

SibyUinis versibus Hæc prædicta.

«Infolix, propera,

Crede vel vetera;

Cur damnabei'is gens misera ! »

Anshelm , de Sacramentis novi sacrijicii,

« Visis lot signis, nondurn Judæa movj Pcrfidiæ sed adliuc tenebris male ctcca ten ) er's Etc.»

Dès le m' siècle, ce caractère de réprobation est exprimé par un poète chrétien, qui fait passer dans son vers rude, mais nerveux et plein de foi, l'opposition biblique de l'Église et de la Syuagogue figurées par Rachel et Lia.

Commodianus, Instruct. adv.gentium Dcos (Galland , III 535)

« Inspice Liant lypum Synagogæ fuisse,

Tant infirrais octdis, quant Jacob itt signo recepit;

El tamen servivit mrsum pro minore dilecta :

Mysterium verunt et typum Ecclesiæ nostræ. »

1 — - — ~ vvpioi. mystique ava exposee par les plus anciens organes de la science chréti.

saint Cyprien , Tertullien et saint Justin. Le point de passage entre cette littérature primitive du christianisme et les interprètes du moyen âge peut être déterminé par les laborieuses compilations de saint Isidore.

Isidor. Allegor. 28, 29 (t. V, 122). «Lia Synagogæ figuram liabuit; quæ, infirmis oculis cordis, sacramenta Dci speculari non potuit. Rachel vero , clara aspectu , Ecclesiæ typum tenuit; quæ contemplationis acie Christi mysteria cernit. »

Le docteur de l'Église d’Espagne accorde ailleurs plus de développement à ce type ( in Genes., cap. XXV, t. V, 32g) ; et parmi les auteurs anciens qui l'avaient traité avant lui, il indique saint Victorin de Petau. J'avoue que je ne connais point ce trait dans ce qui nous reste des œuvres de ce martyr, dont la manière, du reste, est si conforme à celle du moyen âge.

(2) Exod. XXX. XXXIV, 33. — H Cor. IH, i3. «Sicut Moyses ponebat vclamen super faciem suam, ut non intenderent filii Israël in faciem ejus; quod evacuatur. Sed obtusi sunt sensus eorum; usque in hodiernuui enim diem id ipsum velamen in lectione veteris Testamenti manet non revelatum, quoniam in Christo evacuatur. Sed usque in hodiernum diem, quum legitur Moyses, velamen positum est super cor eorum. Quum autem conversus fuerit ad Dominum , auferetur velamen. »

Cs. Origen. in Jerem., Homil. V (ed. Delarue, t. III, i54). — Augustin. Serm. CCC ( al. de Diversis, 109), in solemn. Machab. (t. V, 1219). — Cyrill. Alexandrin., Epist. ad Acacium (concil. Ephesin.,ed. Coleti,t. III, p. 1652). — Etc., etc.

Prudent. Apotheos., v. 327 (ed. Arevalo, 1. 1, 432).

« Dux populi peccantis adest de monte corusci Luminis, alloquioque Dei; tabulasque tremendo Incisas digito cæca ad tentoria defert.

Sed cadit in faciem plebs non visura profundæ Lcgis in efligie scriptum per enigmataChrislum.

Infelix, quæ luce oculos præstricta pavenles Texeril, elpresso faciem velarit amictu!

At nos detecto (al. rejecto) Christum velamine coram Cernimus, etc. . »

Id. Peristephanon Hymn. II, v. 36i (ed. cit.,918, t. II).

« Illi ( laurentio ) os décoré splenduil Eulgorque circumfusus est.

Talem revertens Legifer De monte vultum detulit;

«Judæa quem plebs, aureo Bove inquinata, et dccolor Expavit, et faciem rétro Detorsil, impatiens Dei.»

u,ucuac,e, rappelle plus partieuherement la forme même que re- .eut cette prophétie antique dans la personne de Moïse, quand d repose le moment de la Passion, où saint Marc (XIV C5; nous montre les valets couvrant le visage de Hotre-Seigneur’pour l'insulter L auteur y réunit, avec une concision remarquable, et lavenglement pervers du peuple, qui semble seul occuper Prudence, et le voile du maître, dont le poète ne parle pas.

Gloss, ord.nar. m Matth. XXVI, 67. . Velaverunt faciem élus

ut a ,e ,ps,s gratiam cognitioni, ejus abscondant. Sicut vélum fuit super faciem Mo, si, quod usque hodie manet,.

L auteur du poeme de Sacramentis novi sacrificii ue fait qu’une allusion rapide a ce symbole historique; mais il développe, d'une maniéré utile pour I, suite de notre travail, le parallèle figuratif de Moïse avec Noire-Seigneur.

figure en ceci du peuple qu’il guidait, comme nous l’apprenons de saint Paul, s’apercevant que les Hébreux ne pouvaient supporter l’éclat de son visage, couvrait sa tête d’un voile toutes les fois qu’il sortait de ses communications avec le Seigneur pour paraître devant les tribus, et exercer les fonctions de sa haute magistrature. Mais, de même que le Législateur, la Loi aussi était enveloppée de mystère, ou plutôt elle était ce voile même jeté devant les yeux du peuple juif, couvrant et masquant, pour ainsi dire, le Messie par les propres figures quelle employait à l’annoncer. En sorte qu’à l’apparition du Christ promis, 1 aveugle Israël, étreignant les figures sans vouloir s’en dessaisir, s’en tint aux symboles et refusa de reconnaître leur réalisation. C’est ce que le grand Suger voulait faire comprendre dans ses verrières de Saint-Denis {Étude VI, fig. D), quand il y montrait Jésus-Christ mettant fin à la mission de la Synagogue par le simple fait de sa venue et de son sacrifice. L’Église, placée à la droite du divin Médiateur, reçoit de lui la puissance et la communication de l’Esprit saint dont la plénitude réside en lui. La main gauche du Verbe incarné soulève le voile qui couvrait la vieille Loi; et, par là même, les institutions de Moïse perdent leur valeur, toute renfermée dans la fonction de préparer et de promettre. Mais là, la Synagogue n’est point humiliée, c’est un envoyé qui vient d’accomplir son message. Le programme n’envisageait que l’action divine, sans s’occuper du démenti que lui donnent certains hommes; rien d’amer par conséquent ne pouvait s’y mêler. On a pu remarquer précédemment (1) les motifs qui auront fait varier en cela les points de vue pour les expressions diverses de ce même moment historique.

C’est encore ce même instant de l’histoire religieuse que la littérature et l’art ecclésiastique ont voulu mettre en relief, quand ils ont appelé les esprits sur le prodige qui sécularisa, pour ainsi dire, le sanctuaire de Jérusalem, lorsqu’à la mort de Notre-Seigneur le voile du temple se déchira comme de luimême (2). L'Hortus deliciai'um qui groupe autour de la croix tant de figures importantes {Étude IV),

o Gratia nunc melior quam Liltcra quæ perim j Sub qua justifiai sol, ceu sub nube , lati al ' Gratia Messiam jamjam venisse propb I Aspera quæ Legis removet juga, nosque qui I Et tnmen exspectas aliura! Sed disce, requ). Scripta prophetarum; Christuin potes hic reper |

Ecce, quid exspectas? Sed mystica quæque retra) Verum Messiam vel per miracula spe)

Et quia nuda patent velaminis interi I luira nobiscum; Crucifixi numen ad)

Pone lui Moysis densum velamen ab|

Cultus disce novos, cullu cessaute pri |

Si Moyseu quæris, Moysen jam perspice Chr) .

Nil Pharaonis omis oberit tibi si colis J IS,um Ille fuit typicus , verus nos Iste rcd )

Et Pharaoniticam gentem crucis enseper|Cmi1 Hic verus Moyses nos duxit per mare R j ^

In fidei lavacro veterem perimendo col) ’

Hic paschale sacrum statuit melius celebr)

Agnum pro nobis se passum sacrifie) "

empruntons ces extraits pouvait déjà nous aider quelque peu. Mais d'autres rapprochements encore, faits par le moyen âge et l'antiquité chrétienne, s'offraient à nous guider plus loin. Et, cependant, nous avons choisi une route moins aplanie, pour mieux répondre aux exigences du vitrail de Bourges, dont le problème ne nous paraissait point résolu suffisamment par ces interprétations faciles. Nous en exposerons les motifs dans l'article troisième, quand nous reviendrons sur nos pas, afin d'embrasser l'ensemble plus en masse.

(1) N“ 3a, 33 (p. 5i,sv.).

(2) Matth. XXVII, 5i.

Sedulius, Carmen. paschale, lib. V, v. 269 (ed. Arevalo , p. 3/] t ..

“ Subitoque fragore

Illud ovans templuin, majoris culmina teinpli Procubuisse videns, ri tu plangenlis alumni Saucia discisso nudavit pectora vélo ;

Interiorasui populis arcana futuris

Jam reseranda docens : quia Lex, velamine Moysi

Tecta diu, Chrislo nobis veniente patescit. »

Pascha tuum quondam fuit timbra figuraque)

Sol Deus effulsit, tenebrasque monet remojVen Qui nos muudani deserti per régi |

Pascit , et ad lactis mellisquc trahit stati ) onem Pascit in Ecclesia quotiens evangeli)

Verba recenseutur nobis virlusque sacrl°rUm Pascit in altari, dum vivificis ali I Esurientis eum reGcit pia viscera ) meDtls Etc.

Le symbole du Thau ( Études I, VI) avait été développé pré. cédemment.

« Crux Domini thorus est cœli , barathrique cal |

Crux cœli clavis , via vilæ, mortis bab)6"3’

Crux pénétrât cœlum , replet orbem , scindit abyss |

Eronlibus in nostris crux impressit crucifix jUm Jam Tliau nullius inscriptum fronte vid 1 Ex quo signa crucis uobis impressa ten jemus Mystica signa crucis sacer ille cbaracler liab)^

Qui gladium mortis pestenique malam proliib)

Nunc quia nos rediinil vitalis gloria II. .

Deletur typici sub signo littera sj1®*11'

Des groupes de types bibliques tout formés nous eussent été faciles à trouver, s’il n'avait été question que des figures prophétiques de la croix. On voit que le poème singulier auquel nous

Paulin. Nolan. Poem. XXII, De obitu Celsi pueri (ed. Lebrun Desmarettes, 1. 1, P. II, p. i83 ).

Tune et discusso nudata allaria vélo Amisere sacri religionem adyli,

Ut monstraretur vacuandum numine templum Et fore ab hostili sancta profana manu ;

Quod duce romano docuil posl exilus ingens :

Eversis templo, civibus , urbe , sacris.

Fas etenim ut Judæa cui suus hostia Christus Non erat , et per quam victima Christus erat,

Sede locoque simul veterum viduata sacrorum,

Inficiata fidem perderel omne sacrum.

Finis enim Legis Christus; quia , Lege fideli Prædictus, Legi lex veniendo fuit :

Præscribens veteri finem legemque fidei,

Legem perfectam gentibus instituens.

Unde magister ait ( 1 1 Cor. V, 1 7 ) : Vetera efHuxere , peractis Temporibus subeunl omnia ubique nova ;

Jamque revelata facie speculamur apertum In Christo propriæ lucis honore Deum.

Et puto quod scissi in templo mysteria veli Id quoque signarinl Gratin quod tnbuit;

Nam veluti rupto paluere sacraria vélo ,

Sic reserat nobis Legis operta (ides, bide sub antiquo legitur velamine Moses

f « ggHSBSBri

bN

68 VITRAUX DE BOURGES

l ,1 ,m cette manifestation des décrets divins,

n’a pas manqué d’y retracer celle-là entre antres sans tache confié à l’Église

l’expression dn sacrifice antique des an, maux efface pa continuer celui du

... « ». “tri*:

donnée à ce. enseignent par ceux qui ont dirigé les peintures sur

xlii" siècles dans la cathédrale du Mans. On y reconnaît encore dans deux gra ) , .

grandes figures qui personnifient le plus naturellement le sacerdoce d attente et celu, de a reahsauon. Lmn et sain, Pierre. Mais deux fragments plus anciens, jetés aujourd’hui à

et comme à l’aventure, dans une verrière qui semblerait avoir été pr.se pour déchargé, parlent un langage bien plus explicite. Si on les rapproche par la pensée (M AI, fig G H) pour rendre leur rapport plus saillant, on verra d’une part la Synagogue s’évanouissant dans les bras d Aaron (,) qu, s’efforce avec une compassion impuissante de rendre sa chute moins lourde e, moins funeste. Ma, s de l’autre coté, l’Église debout et nimbée, revêtue d’un manteau à la couleur royale es. couronnée par celui qui a reçu de la vérité éternelle la promesse d’un pontificat indéfectible (»), • f» res.de l'unité du sacerdoce nouveau. Ici la perfidie ne tramera pas accès (3), comme elle 1 eut chez les pont, es d’Israël, qui concoururent avec un effrayant oubli d’eux-mêmes à précipiter la chute de leur mm, stère en se faisant les meurtriers de la grande victime, comme ils avaient été les ministres de autel figurât, .

Cette suppression du sacerdoce lévitique me paraît avoir pu motiver l’usage observé assez constamment, si je ne me trompe, de représenter la Synagogue sans manteau, quand on a voulu marquer sa déchéance. Ce symbolisme ne serait point prêté gratuitement aux monuments figurés; il est trop fréquent dans les monuments écrits pour n’avoir pas été traduit dans le langage de l’art. Tantôt c’est a propos du grand prêtre déchirant ses vêtements, lorsque Jésus-Christ déclare devant lui sa divinité(4); tantôt c’est en interprétant divers faits de l’Ancien Testament dans un sens mystique. Mais plus d’une fois les écrivains les plus influents du moyen âge se transmettent presque invariablement l’exposition

Judatis nebula cordis opertus ndliuc,

Quant de liiininibus mentis trahi creditus aufert Christus ,adumbra!as discu tiens species ;

Setjue docet prisca velatum Legis in umbra,

.lamipie revclatum corporis in facie.

Qualem præmissi cecinernnt adfore votes,

Qualis apostoiieis coram oculis patui.1 :

Qualem etJudtei non perspexere videntes ,

Meutibus obtusis i m pietate sua ;

Et qualem , quamvis non visum in eorpore nobis ,

Credendo interuo lumine conspicimus. »

(t) Ce qui reste de l’inscription (peTJtUS , ECLESIA) dans l’un des médaillons, suffirait pour restituer à coup sur les caractères perdus dans l’autre ( Aaron , Synagoga) , à l’aide surtout du parallèle que fournissent dans la même église les deux ligures colossales de saint Pierre et d’ Aaron. Mais nous retrouverons encore le chef du sacerdoce lévitique dans les vitraux de Bourges ( PI. VI) avec un costume fort semblable à celui-ci.

(a) Mattb. XVI, 18. «Tu es Petrus, et super hane petram ædificabo Ecclesiam meam, et porta; inferi non prævalebunt adversus eant, etc. »— Luc. XXII , 32. «Ego autem rogavi pro te ut non deficiat lides tua; et tu aliquando conversus confirma fratres tuos.»

(3) Cyprian. Epist. LV, ad Cornel. «... Post ista. . . navigare audent, et ad Pétri cathedram atque ad Ecclesiam principalem, unde unitas sacerdotalis exorta est, a schismaticis et profanis litteras ferre; nec cogitare eos esse romanos, quorum fides Apostolo prædicante laudata est, ad quos perfidia habere non possit accessum. »

Id. Epist. XL, ad plebem. «Deus unus est, et Christus unus, et una Ecclesia , et cathedra una super Petrum Domini voce fuudata , etc. »

Si le grand évêque de Carthage suffit à lui seul pour résumer le langage des premiers siècles en ce point, voici saint Chrysostome qui pourrait passer pour avoir suggéré l’idée de peindre saint Pierre comme on la fait, au Mans. De Sacerdotio, lib. II, cap. i (ed. Montfaucon, t. I, 372). Acà tL xoù xi afpa {Çgjpev ■ fva xa icpiSaxa y.T^(jT,Tat Taùta â tm üérpco , jwn toïç |ut’ èy.eivc,v, êve^etpure v,

y., t. Ces paroles sembleraient écrites exprès pour ce médaillon , s’il se trouvait près de Jésus-Christ mourant sur la croix. Mais, dans toute autre supposition , nous aurions les expressions de saint Bernard, parlant au nom du siècle qui a produit cette verrière. De Considérât, ad Eugenium papam, lib. II, cap. 8 (ed. cit., t. I, 422). « Quis es? Sacerdos maguus, summus pontifex. Tu princeps episcoporum, tu hæres apostolorum, tu primatuAbel, gubernatu Noe, patriarchatu Abraham, ordine Melchisedech , dignitate Aaron, auctoritate Moyses, judicatu Samuel, potestate Petrus, unctione Christus. Tu es cui claves traditæ, cui oves créditas sunt , etc, «

(4) Leon. M. Serm. LVII ( al. LV) , de Passione Domini 6 (ed. cit., t. I, 21 5 ). «... Caipbæ tamen dicenti (Matth. XXVI, 63 ) : Adjuro le per Deum vivum ut dicas nobis si tu es Christus Filius Dei; ita veraci ac provida auctoritate respondit, ut iisdem verbis et infidelium conscientias cæcaret et credentium corda firmaret : ad omnem interrogationem ejus referens (Ib. 64) ; Tu dixisti. . . . Caiphas autem ad exaggerandam auditi sermonis invidiam scidit vestimenta sua; et, nesciens quid hac significaret insania, sacerdotali se honore privavit.

«Ubi est, Caipha, rationale pectoris tui? ubi continentiæ cingulum ? ubi superhumerale virtutum? Mystico illo sacratoque amictu ipse te spolias, et propriis manibus pontificalia indumenta discerpis; oblitus præcepti illius quod legeras de principe sacerdotum(Levit. XXI, 10); De capile suo cidarim non deponet, et vestimenta sua non disrumpet. Tu vero, a quo jam alienabatur hæc dignitas, ipse tibi es exeoutor opprobrii ; et, ad manifestandum finem veteris instituti, eadem disruptio sacerdotalem aufert ornatum quæ mox et templi discidit vélum, u

Isidor. Allegqr. 243 (ed. cit.V, 1 5o )« Princeps sacerdotum qui scidit vestimentum suum in Domini passione, indicat hebræum populum nudatum sacerdotio et evacuatum regno scisso. »

Cette figure est réunie plus tard par un écrivain du ix° siècle à celle du manteau de Samuel se déchirant entre les mains de Saul, et à celui de Saiil lui-même, coupé par David.

Angelom. Slromata in libr. Reg., cap. XV (Bibl. PP., t. XV,

de ces faits comme de prophéties en action, qui annonçaient l’exhérédation future d’Israël. La glose ordinaire, dont la portée est grande sur tout le moyen âge, et qu’il faut bien se garder de confondre avec les explications de Nicolas de Lire, qui l’accompagnent ordinairement dans nos éditions, a pu -vir à maintenir assez constamment cette exégèse (i) depuis le ix' siècle. A cette fureur, qui porte le pontife de Jérusalem à déchirer ses vêtements, elle oppose le respect des soldats même pour la robe du Pontife éternel, dont le sacerdoce doit être immuable.

Ce fait, emprunté à l’histoire de David en rappelle un autre, qui pourrait bien avoir contribué pour sa part à déterminer les accessoires principaux de la représentation que nous avons à étudier. Poursuivi par Saül, David avait pénétré durant la nuit jusqu’à la tente de son persécuteur. Pressé par celui qui l’accompagne de trancher enfin tout d'un coup les longues inquiétudes d’une vie sans cesse menacée, il refuse cette facile (a) vengeance; et se contente d’emporter, en se retirant, la lance et la coupe

p. 3a8 ). «Et convenus est Samuel ut abirct ; ille autem (Saul) apprehendit summitatem pallii ejus , quœ et scissa est ( I Reg., XV).... etc. Nota mysterium quod sicut in passione Domini , pontifex vestimeutum suuin scidit (Matth. XXVI), ita rex Saul vestem prophetæ nunc scindere describitur. Per utraraque enim potestatem, et regaleni scilicet et sacerdotalem , scissio vestimentorum facta est. Ut demonstraretur stabilitatem regni et sacerdotii in populo Judæorum fieri non posse; qui verum Regem et saeerdotem ad se venientem, Dominum videlicet Chrislum, rccipere

noluerunt Ipsius namque populi gerebat personam /igurate

homo iste (Saul); qui populus regnum fuerat amissurus, Cliristo Domino nostro spiritualiter regnaturo. Etc.»

Id. , Op. cit. cap. XXIV ( ibid. p. 364- ) « Quid ergo est quod iste ( Saul) fugiens Etc.

" Sed quia banc sententiam diffuse superius, prout auctores exposuerunt, digessimus; nunc breviter replicabimus.

«David, persecutionem Saulis declinans (I. Reg. XXIV), in spelunca latuit; simili ter et Christus Dominus, divinitatem suam sub spelunca carais celans, a Judæorum cordibus reccssit. Saul, quum ventrem purgaret, abscissa chlamyde dehonestatus est; similiter et populus Judæorum , poslquam nequitiam quam mente conceperant in Chrislum Dominum effuderunt clamantes : Crucifige, crucifigc ; ab indumento fidei et regali dignitate atque sacerdotio exspoliati sunt. Et tamen occisi non sunt, sed reservati pro eis qui de illo populo in fine mundi crcdituri sunt Cbristo. »

Le passage que j’ai supprimé, en le remplaçant par des points, est tout simplement pris de saint Isidore. Nous signalerons, en citant le texte d'Arevalo, les variantes que pouvait indiquer la leçon d'Angelomus. Souvent insignifiantes , elles sembleraient quelquefois mériter la préférence , ainsi que nous l avons fait observer e autre occasion. Nous les indiquerons par des italiques comprises entre parenthèses.

Isidor., in I Reg. cap. 17 (ed. cit. V, 5a3, sq.) « Quid ergo est quod iste fugiens a facie Saul, in spelunca latuit? Quarc autem latuit, nisi ut oceultaretur et non invenirctur ?... Quare ergo Dominum gloriæ non invenerunt? Quia speluuca se texerat; id est carnis iufirmitatem oculis objiciebat, et majestatem diviuitatis, corporis (Ang. add. in) tegmine tamquam speluncæ abdito, occultabat (A. contegebat). Illi ergo, non cognoscentes Deum. persecuti sunt hominem; nec mori potuit nisi in homme (A. add. nec crucifigi poluit nisi in homme) , quia nec teneri potuit nisi in homine. Opposuit ergo, male quærentibus, terram; servavit, bene quærentibus, vitam.

« Fugit ergo seeundum carnem in speluncam a facie Saul; quia passus est, usque adeo se occultans Judæis ut moreretur. Sed quare usque ad mortem voluit esse patiens ut fugeret a facie Saul iu speluncam ? Etenim spelunca, inferior terræ pars potest accipi. Et certc... corpus ejus in monumento positum est quod erat excisum iu petra. Hoc ergo monumentum spelunca erat; illuc fugit uoster David a facie Saul.

« Tamdiu enim persecuti sunt ilium Judæi quoad usque poneretur in spelunca.... Sed tamen David Saulern oecidere noluit; et quum eitm , in abdito occultatum antro, haberet in potestate (A. quum in abdito occultatus antro , haberet in potestatem ), reservarc (A .servare) potius quam oecidere maluit. Ita et Christus, dum esset in spelunca carnis, persecutorem populum in potestate habuit, et non occidit. Scriptum euim erat de eis (A. add .perpro-

phetam ) : Ne occideris eos (Ezech. IX? — Ps. LVIII, 12. )

« Tantum denique David summitatem chlamydis ejus silenter abscidit, ut ostenderet prophetia Christum Judæos non occidisse, sed eis tantum regni gloriam abstulissc; sicque eos persecutione sua vacuos sede vel iinperio reliquisse. Chlamydis enim abscissio, regni est amputatio. Hoc etiam alio loco idem Saul, quum per inobedientiam peccasset, ostendit. Nam quum veniam precaretur, rogaretque (A. et rogaret) Samuelem ut reverteretur cum illo ad placandum Deum, et noluisset atque convertens faciem suam abnsset (A. abirct), tenuit Saul pinnulam (k.penulam) vestimenti ejus et disrupit eam.

« Et dixit ad eum Samuel : Disrupit Dominus regnum Israël de manu tua hodie, et dabit illud proximo tuo. . . Populi (A. omitt. ) ergo Israël (A. 1 s raelis) personam figurate (k. figurât im) gerebat rex iste, qui (A. quia) populus amissurus erat regnum dum persequitur Christum.

« (Cap. 18.) Quod et sequenter iterum demonslratum est, etc..»

Nous aurons incessamment l’occasion de compléter ce texte.

(1) Gloss, in. Matth. XXVI, 65. « Furor qui fecit de solio surgere, facit et vestem scindere. Magno mysterio, quum vestis Domini nec a militibus scindi potuit. Significat enim sacerdotium eorum pro sceleribus pontificum esse penitus solvendum. Sed soliditas Ecclesiæ , quæ vestis Dei dicitur, usque in finem sæculi indirupta manebit. »

Quant à ce que dit la Glose sur le manteau de Saül coupé par David (I Reg. XXIV), ce n’est évidemment qu’une réduction du texte de saint Isidore, que nous avons trouvé transcrit par An^elomus. Les mots même de l’auteur primitif y sont le plus souvent conservés.

(2) I Reg. XXVI, 7 — 12. Voici comme saint Isidore (loc. cit. cap. 18) nous montre Jésus-Christ et la Synagogue dans ce trait de l’histoire sainte, qu’il tient pour un complément du symbolisme exposé par lui dans le texte que nous rapportions t l'heure. Nous n'avons qua reprendre ses expressions au point oii nous les avions interrompues.

« ( De hasta ablata Sauli a David. ) Quod et sequenter iterum demonstratum est quando idem David fugiens a facie Saul ingressus est in castra regis; et quum dormientem invenisset, percussit, non occidit. Sed solam laneeam quæ erat ad caput eju; et lenticulam (nnss urceus, etc.,) sustulit, dormientibusqui tis egressus de castris, transivit in cacumine montis.

« Quid est hoc ? Persequebantur namque Judæi Christum , sed persequendo dormiebant, quia non vigilabant corde. Dormiunt in vitam veterem, non evigilant in novam. Venit Christus, r eos occidit; sed tulit ab eis scypbum aquæ, id est gratiam Legis. Tulit et sceptrum regale, regni scilicet potestatem quam pro maximo babebant, et unde se protegebant temporalitcr; etc. »

Angelomus n’a poiut transcrit ce chapitre de saint Isidore, s le retrouvons copié par Raban Maur, et, après lui, par la Glose. Dès lors, on peut considérer l'idée qu’il exprime, comme jetée dans la circulation pour toute la durée du moyen âge.

Il est, en outre, extrêmement probable, que cette lance brisée entre les mains de la Synagogue fait allusion à une expression fréquemment répétée dans l'Ecriture sainte, surtout lorsque Dieu

de cet ennemi mortel, dont le sort avait été entre ses mains. Il ne veut point d’autre marque de ce qu’il aurait pu faire, et de la mansuétude qui vit en son cœur parmi les amertumes dont il est abreuvé chaque jour. Si l’on considère l’application que font de ce récit les commentaires écrits d’abord, puis inspirés par saint Isidore, on comprendra que cette bannière qui échappe aux mains de la Synagogue ait pu avoir précisément ce point de départ biblique(i).' C’est toujours la vérité passant des Juifs aux nations; mais le peuple lui-méme conservé à cause de ses pères, et en vue de ceux qui doivent un jour dans son sein revendiquer avec un cœur droit l’héritage des bénédictions promises aux patriarches.

Si nous poussions plus loin l’examen de ce symbolisme, nous le retrouverions bien plus saillant dans l’explication de la coupe (comme parle la Vulgate ) enlevée par David à son compétiteur. Elle figu l’intelligence de l’Écriture sainte, enlevée au peuple prévaricateur pour passer entre les mains des Gentils avec la vraie foi (2); et nous avons vu la coupe que porte l’Église substituée à la Synagogue.

40. A ce môme ordre d’idées appartient la table de la loi, qui tombe des mains de la Synagogue, et dont on s’est servi à Bourges comme d’un cartouche pour inscrire le nom de l’Âncienne-Loi personnifiée. Ici, c’est une seule tablette, soit pour indiquer que la Loi ne devait point se compléter entre les mains des Juifs (3), soit, ce qui n’est guère que la même pensée sous une autre forme, pour montrer qu’ils tronquent eux-mêmes l’Écriture, en refusant d’admettre l’Évangile qui est son complément nécessaire, et sans lequel les prophéties sont vaines (4). Ailleurs on n’a point affecté cette distinction; les deux tables sont représentées telles qu’on les donne à Moïse. Mais outre qu’on les voit s’échapper, pour ainsi dire (5), ce ne peut être sans un motif bien compris que l’on a placé ce livre entre les mains d’un aveugle. Cette opposition, d’ailleurs si frappante dans l’existence même du peuple juif, toujours conservant et lisant la Bible sans y reconnaître Jésus-Christ, a constamment excité l’admiration et l’effroi des hommes attentifs à cet étonnant spectacle (6). Aveugle, il porte le flambeau qui éclaire les

(1) L'auteur du commentaire sur les Psaumes, attribué à saint Jérôme, pourrait donner quelque lumière, si je ne me trompe, sur le motif qui fait ordinairement tomber cette bannière de la main droite. Expliquant, ainsi queBède (?) et saint Augustin , les malédictions du psaume CVIII comme une funeste prophétie c tre le peuple juif, il montre Israël personnifié dans cet homme à la droite desséchée, qui se tenait devant la Synagogue (Luc. VI , 6) galiléenue, lorsque Notre-Seigneur y entrait un jour de sabbat, pour annoncer la Bonne nouvelle du royaume de Dieu.

Pseudo-Hieronym. in Ps. CVIII, 6. « Et diabolos stet a dextris ejus. Quoniam a dextris ejus stetit, propterea Synagoga siccam habebat manum dexteram; sicut scriptum est in Evangelio (Luc. 1. cit. — Matth.'Xn, io. — Marc. EU, i). »

Il n’est pas besoin de pousser bien loin les recherches sur cette interprétation. On la retrouve dans saint Isidore (Allegor. i63) et dans la Glose (Gloss, in Matth. XII, Marc. III, Luc. VI ); cela suffit: elle avait prescrit évidemment.

(2) Nous le lisions, il n'y a qu'un moment , dans saint Isidore (in libr. Reg. I., cap. 18. )

Les commentateurs du psaume LXXI V nous ramènent vers cette même pensée par une allusion constante au même symbolisme.

Bed. in Ps. LXXIV, 8, 9 (ed. cit. t. VIII, 835. ) « Jiunc humiliât et hune exaltai; quia calix in manu Domini, vini meri plenus mixto, et inclinavit ex hoc in hoc , etc.

" Calix est in manu Domini quo potet quemeumque velit.... Calix est Sçriptiira tota veteris Testamenti, in qua latet spiritualis iulellcctus velut in fæce carnalium sacramentorum ; et inde eliquatur merum vinum, id est spiritualis intellectus.... Calix prædictus est in manu, id est in potestate Domini ; calix , dico , vini meri: id est continens spiritualem intellcctum tamquam vinum merum. Et est tamen plenus mixto, id est carnali intellectu , qui est quasi mixtum, id est turbulentum vinum.

« Et hune calicem inclinavit prius ipse in hoc vas, id est in superbum judaicum populum; et infudit ibi mixtum. Et ex hoc e inclinavit in hoc aliud vas, id est in humiles de gentibus; et inludit ibi merum. Sed quamquam etiam hoc inclinasset, tamen fœx ejus non est exmanita ; sed resedit potius fæx, quia remanserunt Judæis et littera et carnales observantiæ. »

Ce même développement, avec plusieurs modifications qui laist subsister l’exégèse fondamentale, reparaît, au XIIe siècle, dans le commentaire de Gerhoh de Reichersperg ( D. Pez, t. V , i5aa), et dans un discours de Guerric, abbé d'Igny (S. Bernardi

opp. 1690, t. II, 99.4 ). Mais en remontant vers la source, nous le retrouvons dans Cassiodore (ed. Garet, t. Il, 255); et saint Augustin, qui occupe ordinairement le sommet de cette série, s'y rencontre en effet (t. IV, 790), comme on avait beu de s'y attendre — Cs. Guibei t. Tractat. contra Judœos (ed. d'Acbery , p. 273).

(3) Nous avons transcrit, n° 9 (p. i3), cette moralisation , d'après un manuscrit de la Bibliothèque royale. Les deux miniatures qui l'accompagnent sont gravées dans notre quatrième planche d 'Etude , fig. E, F.

(4) Cs. Leon. M., Serm. LV (al. LUI), de Passione 4 (t. I, 209). — Id., Serm. XXIX (al. XXVIII), In Nativitate Domini 9 (t. I, p. 104). Isidor., contra Judœos, lib. II, cap. 21 (t. VI, io3). — Gerhoh, in Ps. XXI (D. Pez, V, 388). — Etc., etc.

(5) Leon. M., Serm. XXXII (al. XXXI), In Epiphan. 2 (t. I, 1 1 5). »... Quantam enim gratiarum aclionem debeamus Domino pro illuminatione gentium, probat obcæcatio Judæorum. Quid enim tam cæcum, quid tam lucis alienuin , quam illi sacerdotes et scribæ Israël itarum fuerunt ! Jam ergo ad eruditionem gentium propheticus sermo transibat, et prænuntiatum antiquis oraculis Christum ahenigenarum corda discebant. »

Cs. Origen., InJerem., Homil XIV (t. III, 2i5, 295.)

(6) Leon. M., Serm. XXXIII (al. 32). In Epiphan. 2 ( 1. 1 , 1 19). t lu notitiam venit quod fuerat prophetatum : veritas illuminât magos, infidclitas obcæcat magistros; carnalis Israël non intelligit quod legit, non videt quod os tendit; utitur paginis quarum non crédit eloquiis. Obi est, Judæe, gloriatio tua (Rom. ITT, 27)? Ubi de Abraham pâtre ducta nobilitas? Nonne circumcisio tua prœputium facta est ( Rom. II, 25)? Ecce major servis ininori ( Gen. XXV, 23); et alienigenis in sortem hæreditatis tuæ intrantibus, ejus testamenti quod in sola littera tenes recitatione famularis. Intret, intrel; in patriarcharum familiam gentium plenitudo;

et benedictionem in semine Abrahæ,

e ûlii carnis abdicant,

filii promissionis accipiant. . . Quoniam hanc electi generis dignitatem sicut iufidelitas in suis posteris convincit esse degenerem, ita fides omnibus facit esse communem. »

Cette application en grand d’une prophétie qui paraissait bornée à la destinée de deux hommes: E aîné sera le serviteur de l'autre, saint Augustin l'avait développée à plusieurs reprises; et d'autres, après lui, l'ont rappelée avec plus de détails que ne fait saint

Augustin, /ri Ps. XLI, 14 (t. IV, 353). « Bencdictus Dorninus Deus Israël. Ille est enim Deus Israël Deus noster : Deus Jacob,

pas d autrui; ennemi de Jésus-Christ, il conserve religieusement les titres de cet Homme-Dieu à l’adoration des hommes; arrêté à mi-chemin, il indique la voie, et montre qu’il faut passer outre. Saint Augustin nous le peint comme un serviteur chargé de conserver nos archives et d’en produire les actes au besoin , comme un plaideur qui se porte témoin pour la partie adverse. Les prophéties témoignent d avance de ce que devaient être les évangélistes; elles les appellent, elles ne diffèrent de leur texte que par 1 emploi grammatical du futur; mais comme le mystère d’iniquité que recèle le cœur de 1 homme pourrait lui inspirer de prétexter la trop grande lumière même du récit, contre sa réalité, voici un peuple de témoins que Dieu nous a mis en réserve : s’il est pour nous, ce n’est point la partialité qui le rendra suspect. Interrogez-le, ces livres sont sa propriété, c’est un patrimoine dont il a 1 héritage transmis par ses pères, contemporains de la promesse. Qu’il vous dise l’âge de ces livres prophétiques; ils le condamnent, mais n’importe; c’est pour nous qu’ils concluent, et il nous déteste, mais rien ne 1 engage à se démentir. Toute son existence est basée sur ces écrits merveilleux, et, pour les nier, il lui faudrait se nier lui-même. Que son arrêt y soit écrit, et qu’il le méconnaisse, cest à la fois un mystère de justice terrible qui terrasse l’âme, et un providentiel recours pour le fidèle, qui la transporte. Mais en présence de ce prodige, que pourrait alléguer celui qui doute? La lumière lui manque -t- elle, ou n’est-ce pas vraiment qu’il détourne la tête pour éviter la lumière? L’existence des prophètes et le texte de leurs paroles sont des faits hors de toute atteinte. Ce qu’ils ont dit porte avec soi la garantie de leur mission divine, dans les événements plus rapprochés qu’ils annonçaient, et que le temps a réalisés. L’histoire évangélique serait donc à peine nécessaire, puisque tout, jusqu’aux époques même, était désigné d’avance avec un caractère irréfragable d’intervention céleste. Mais parce que des témoins oculaires viennent, après l’accomplissement, couronner par leur déposition cette histoire prophétique de l’avenir, ce serait trop de lumière! et cet excès de clarté deviendrait un prétexte d’hésitation! Du moins qu’on ne s’enorgueillisse pas pour cet aveuglement désespéré; il n’a pas même la nouveauté pour relever les emportements de son délire par l’intérêt d’un phénomène récent (i).

4i. Poursuivons. Origène, beaucoup plus étudié au moyen âge qu’on ne le pense peut-être, nous autoriserait à voir la répudiation (2) de la Synagogue dans ce symbole de la Bible, qu’elle tient à la main. Mais quelque chose d’équivalent apparaît d’une manière plus incontestable dans cette couronne qui tombe. Si je ne me trompe, il faut admettre une pensée commune dans la chute de ce diadème et dans la suppression des mots roi des juifs, qu’on a retranchés à l’inscription de la croix. Le peuple de Jérusalem proteste hautement devant Pilate qu'il n’a (Vautre roi que César (3). C’est déclarer en un seul mot que le temps du Messie est arrivé (4) , et qu’ils n’en veulent point. Ailleurs, les prêtres avouent également que l’heure est venue (5), et qu’ils soupçonnent l’arrêt du Ciel prêt à éclater sur leurs

Deus minoris filii, Deus minoris populi. Nemo dicat : De Judæis hoc dixit, non sum ego Israël. Magis Judæi non sunt Israël; major enim ülius ipse est major populus reprobatus; minor, populus dilectus. Major serviet minori (Gen. loc. cit.) modo impletum est; modo, fratres, nobis serviunt Judæi: tamquam capsarii nostri sunt, studentibus nobis codices portant. Audite in quo nobis Judæi serviunt, et non sine causa. Cain ille frater major qui occidit minorem fratrem, accepit signum ne occideretur; id est ut maneat ipse populus. Apud illos sunt propbetæ et Lex , in qua Lege et in quibus propbetis Christus prædicatus est. Quando agimus cum paganis et ostendimus hoc evenire modo in Ecclesia Christi quod ante prædictum est de nomine Christi, de capite et corpore Christi ; ne putent nos finxisse illas prædictiones, et ex bis rebus quæ acciderunt, quasi futuræ essent, nos conscripsisse ; proferimus codices Judæorum. Nempe Judæi inimici nostri sunt, de chartis inimici convincitur adversarius.

« OmniaergoDominusdistribuit, omnia pro salute nostra ordinavit. Prædixit ante nos, implevit hoc tempore nostro; et quæ nondum implevit, impleturus est. Itaque tenemus redditorem, ut credamus debitorem; quia et ilia quæ nondum dédit dabit, sicut ea quæ nondum dederat dédit. Si quis probare vult ubi sint scripta, légat Moysen et prophetas. Si aliquis perstrepit inimicus, etdicit: Vos vobis prophel ias finxistis; proferantur codices Judæorum , quia Major serviet minori. Ibi legant ista prædicta quæ modo videmus impleta , etc. »

Id. inPs. LVIII, 1 a (t. IV, 568). — In Ps. XL VIII, 9 (t. IV, 419).

— Contra Faustum, lib. XII, cap. 2 3 (t. VIII, 238). — Etc.

Cs. Maxim. Taurin., Homil. LIV, in festo Paschæ 1 (Romæ. 1784, p. 171). — Petr. Blés. Contra perfidiam Judæorum , cap. 1 (Bibl. PP. XXIV, 1189). — Etc.

Saint Augustin a pu faire entrevoir d’avance comment le meurtre d’Abel prend place dans les verrières de Tours et du Mans [Etude IV, fig. A, B), sans rompre en rien le plan général que suit celle de Bourges. Mais cette variante mérite une attention plus sérieuse; nous la réservons pour l’article troisième.

(1) David avait déjà vu l'opiniâtre endurcissement de l’homme lutter, par un excès de ténèbres volontaires , contre la profusion des clartés célestes; et opposer, comme une égide fatale, la fausseté de son cœur aux rayons de la vérité divine. « Quam terribilia sunt opéra tua, Domine! In multitudine virtutis tuæ mentientur tibi inimici tui [Ps. LXV, 3). » Quant à la pensée de saint Augustin, qui était notre point de départ, elle montre que le quatrième siècle avait précédé le rationalisme moderne dans ce que l’on a pris pour une ressource extrême de l'incrédulité agrandie.

(2) Origen., in Mattli. Homil. XIV (t. HI, 63g, 641, 644 j-

Cs. Cyrill. Alexandrin., de Adoratione in spiritu , lib. XII (ed.

Aubert, p. 43 1). — Pseudo-Bed., Qiucst. sup. Levitic., cap. XII (t. VIII, 3o7 ).

(3) Joann. XIX , i5, 21.

(4) Gen. XLIX, 10.

(5) Cs. Mattli. II, 5, 6. Joann. I, 19. — Luc. II, 25, 26. — Joseph. de Bello jud., lib. VT, cap. 5.

têtes (i); mais ils sont en repos si l’orage ne gronde pas contre eux à Rome. Et c’est précisément Rome que Dieu doit charger de leur châtiment! Rome qui les a réduits à l’état de province, pour constater l’époque de l’envoyé du Seigneur; Rome qui doit les disperser dans le monde, pour montrer la consommation de leur ministère et le poids du sang qu’ils ont appelé sur eux-mêmes (2). C est donc la nation juive dépouillée de ses institutions et bannie de sa patrie, pour avoir refusé le règne de Jésus- Christ; c’est Vespasien et la dévastation de Jérusalem que cette couronne tombante fait pressentir (j). L’art et la littérature du moyen âge tracent volontiers cette sévère perspective au fond de la scène du déicide. Nous pourrons indiquer plus tard divers exemples de ce rapprochement; pour le moment, il importe de marcher rapidement à d’autres objets. Nous ajournerons donc également, jusqu’au chapitre VIe, les développements que pourrait réclamer la représentation de la lune et du soleil près de la croix.

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