XIII. LES LIONS
. La part du lion est large
(1) Joan. III, 14. VIII, 28. XII, 3a, 34.
(2) Augustin., in Ps. LXV, 3 ( t. IV, 643 sq.) Mis obligali
surit pedes et ceciderunt ( Ps. XIX, 9), nos autem surreximus et erccli surnus. Audi ipsum Dominum nostrum hoc idem dicentem. Ego, inquit (Joann. IX, 3g), veut ut. qui non vident videant ; et
qui vident, cœci fiant Et vere videbant et faeti sunt cæci?
Non videbant, sed videre sibi videbantur. Nam ecce videte, fratres, quum dicerent ipsi Judæi (Joann., loc. cit., 4<*J ■Nurn sumus cœci? ait illis Dominus : Si cœci essetis , peccatum non haberetis ; modo autem, quia dicitis : Videmus , peccatum vestrurn in vobis rnanet. Ad medicum vènisti; videre te dieis! Cessabunt collyria, semper ræcusremanebis.Confitere te cæcum, ut illuminari merearis.
u Attende Judæos, attende gentes. Ipsum Dominuin nostrum Jesum Christum in carne videbant Judæi, gentes non videbant : ecce qui viderunt, crueifixerunt; qui non viderunt, crediderunt. Ergo quid fecisti, o Christe, adversus superbos?. . . Abscondisti Deum, objecisti hominem. Quare boc P Ut cæcitas ex parte Israël fieret, etpleuitudo gentium intraret (Rom. XI, 25). Etc.»
Plusieurs expressions de saint Augustin en cet endroit peuvent rappeler au lecteur la citation de saint Isidore et d'Angelomus, dont nous nous servions en parlant de la Synagogue dépouillée de son manteau ( 110 39, p. 69). Il n'y a point lieu de s'en étonner, puisque saint Isidore avait transcrit presque tout ce passage dans
saint Augustin. Cs. Augustin., in Ps. LVI, 1 ( t. IV, 53i,sq. ).
Sur l'aveuglement d’Israël, Cs.Gregor.M. A/oraé, lib. XXIX , in Job. XXXVIII (ed. Galliccioli , t. LU, p. 192). — Id., in I Reg. III , 9 (t. XIII, 5 1 ). — Berengos.,0^. cit. (Bibl. PP. XII, 367,370).— Gerbob. in Ps. XXXIX, 7 ( D. Pez, V, 802). — Id., in Ps. LXVIII, 24 (Ib. 1 399, sq. ). — Etc.
(3) Mattb. XXI, 42— 46.— Joan. XIX, 7. X, 36. IX, 22. XII. >0, 11, 19, 37—49. XI, 45— 53.— Etc.
(5) Cs. Justin. M. Dialog. curn Tryph., cap. 94 — 97 (Galland, I, 55o— 55a). — Cyrill. Ilierosol., Calèches. XlII(ed. cit. 1 92). — Cyrill. Alexandr., Glaphyr. in Numer. (t. I, 407—4 10).— Joan. Damascen. Orthod.fid., lib. IV, cap. 12 (ed. Froben., 3oq). — Anastas., contra
J udœos, disput. 3. (ap. Mai, Nova collectio vatic., t.VII, p. 225, sq.)
Cyprian., Testimon., lib. II, adv.Jud., cap. 20 (ed. Baluze, ag3
Tertullian., adv.Jud., cap. 10, 11, i3 (ed. Leprieur, 195, 197,199,. — Lactant., Divin, institut, (ed. Lenglet-Dufrcsuoy, 1. 1, 3a5). — Etc.
Qu'on juge si le moyen âge a dû rester en arrière après une telle impulsion.
(6) Numer. XXI, 8, 9.
Cs. Maran, Not. ad Justin. M. Apol. I, 60 (p. 79). — Id. , ad Dialog. cum Tryph., 94 ( p. 191 ).
(7) Élude VII, lig. G.
l’emploi fréquent de cet emblème dans les monuments ecclésiastiques, il lest beaucoup moins d en rendre raison dans les divers rôles que lui attribuèrent nos devanciers. Que chacun de ceux a qui échoit une partie de cette tâche s’efforce d’y satisfaire de son mieux; pour nous, voici comme il nous a semblé que la nôtre pouvait être accomplie.
Le lion de Juda(i), figure du triomphe de Jésus-Christ, rappelle la force divine et la souveraine puissance de celui qui, s’immolant pour nous dans son humilité, s’est fait l'agneau de. Dieu charge des péchés du monde (a). L'agneau de Dieu, c’est la miséricorde et la justice s’unissant; le lion de. Juda, rejeton de David, c’est la vertu divine avec les misères de l’humanité; c’est le Fils de Dieu devenu fils de l’homme; c’est l’agneau égorgé qui, après son sacrifice, a été revêtu de force, de grandeur et de gloire (3). La formidable colère, l’inévitable vengeance succèdent ainsi a la débonnaire mansuétude du Crucifié (4). Ces types apocalyptiques des deux natures réunies en une seule personne par I incarnation du Verbe, ont été souvent reproduits par les miniateurs; et la peinture sur verre s en était emparée, à Saint-Denis, dans un médaillon de Suger que nous ne possédons plus (5). Mais il importe d’observer que le lion considéré comme symbole de Notre-Seigneur, représente à presque tous les auteurs ecclésiastiques qui l’interprètent, la résurrection bien plutôt que la puissance divine proprement dite. Depuis que la prescription s’est établie d’attribuer à chacun des quatre évangélistes celui des quatre animaux d’Ézéchiel (6) qui les caractérise actuellement, on voit souvent les écrivains chercher à rendre raison du lion de saint Marc, parce que, disent-ils, c’est celui-ci qui est l’historien de la résurrection (7). Cependant, il est aisé de voir que sur ce point son récit ne dépasse nullement l’étendue de celui que nous a laissé saint Matthieu; tandis que saint Luc et saint Jean, au contraire, donnent beaucoup plus de détails sur la vie glorieuse du Sauveur ressuscité (8). L’unique moyen, ce semble, d’expliquer cette assertion, c’est que l’Évangile du jour de Pâques est pris dans le texte de saint Marc. Mais on reconnaît aisément que les esprits étaient préoccupés d’un symbolisme relatif à la résurrection dans cette mystérieuse figure du lion, et qu’il ne s’agissait plus que de l’appliquer. Presque personne n’allègue la dignité du roi des animaux; c’est la victoire sur la mort qui fixe les esprits, et c’est la source de cette persuasion, à peu près générale, qu’il nous faut rechercher.
Nous trouvons encore cette allégorie en pleine valeur deux siècles après l’époque où fut exécutée la verrière de Bourges. La Mer des histoires (q) ou Chroniques de France, décrivant l’entrée du duc de
(1) Apoe. V, 5. « Ecce vieil leo de Iribu Juda, radix David. »
(2) Joaun. I, 2.9, 36.
(3) Apoc. V, 12. « Dignus est Agnus, qui occisus est, aceipere virtutem,. . . et fortitudinem, et honorem, et gloriam.»
(4) Apoc. VI, i5, 16. «Et reges terra:, et principes, et tribnni, et divites, et fortes, . . . absconderunt se in speluncis et in pétris montium; et dicunt montibus et pétris : Cadite super 110s a facie sedentis super thronum, et ab ira Agni. »
Ibid. XVII, 14. «Hi cum Agno pugnabunt, et Agnus vincel illos; quouiam dominus dominorum est, et rex regurn, etc. «
(5) Suger., de Rebus in adminislralione sua gestis (ap. Duchesne, liistoriœ Francor. scriptores , t. IV, p. 349). " I 11 eadera (vitre a) , ubi solvunt lihrum Leo et Agnus :
Qui Deus est magnus , librmn Leo solvil cl Agnus ;
(6) Ezech I,5-n. — Apoc. IV, 6, 7.
(7) Durand, Rationalc, lib. I, Rubrica de picturis. — Id., lib. VII, Rubrica de evangelislis. — Rupert., in Apoca/yps., lib. IV.— Etc.
Pour suppléer à une longue énumération d'auteurs, transcrivons les vers techniques rapportés dans YHortus deliciarum (fol. 220 r°), où ils semblent placés comme une sorte de dicton proverbial. Les expressions que nous traçons en italiques entre parenthèses, sont tirées de la glose même qui accompagne le texte dans le manuscrit d’Hobenbourg.
« Johannes volital ( ut aqui/a), Matlneus ul ambulel (sicut hanta) aplat ( optai ? ).
Principiuiu Verbi Johannes prodidit orbi,
Vos de carne (. humamlate ) Dei procedil ab oie Matliæi.
Ecce leo vicit ( Ch ri s tus remrrexit) quem Marcus prætilulavil (/ inesignaiût );
Lucæ verba bovi , Marcum similabo leoni. »
(8) Cs. Marc. XVI. — Matlh.XXVIlI. — Luc. XXIV. — Joanu. XX,
(9) Paris, 1 5 1 8, quatrième livre; cinq paragraphes avant la fin du règne de Charles VIL
Je n’ai pas réussi à trouver un exemplaire complet de cet ouvrage; mais la citation m’a été garantie par un jésuite belge, qui a bien voulu me la communiquer. Du reste, V Histoire des ducs de Bourgogne par M. de Barante (livre X) signale cet emblème, mais sans s’arrêter à en faire ressortir la pensée.
Au xjv' siècle, Jean de San-Gimignano, dominicain, revient ;t plusieurs reprises sur cette figure emblématique, quoique avec une brièveté qui approche, de la sécheresse, dans sa Somme des exemples. Je me sers de l’édition donnée à Bâle en 1499 par Pierre de Langendorff et Jean Froben; et, s’il m’est permis d’accorder quelque place à une question d’histoire littéraire assez chétive, je ferai remarquer qu’un simple coup d’œil jeté sur le premier prologue de ce livre, aurait utilement simplifié l’article consacré à cet ouvrage dans les écrivains de l ordre de saint Dominique (t. I, p. 529). Ilehvik ou Hclvvich, dominicain lui-même, comme il le dit fort clairement, nous apprend qu’il a remanié le travail de son confrère, et lui a donné son titre actuel. Ce n’était donc ni un compétiteur qui prétendit enlever à Jean l’honneur de son travail, ni un pseudonyme adopté par le religieux italiei dérober aux regards de la postérité. C’était tout simplet auteur de plus, qui réclamait une place parmi les scriptores ordinis prœdicalorum, et qui n’avait point mérité le mauvais accueil que les PP. Quétif et Échard ont fait à son nom.
Donc, Jean de San-Gimignano (libr. Vil, cap. 36) dit : Christus vocatur leo in visione beati Johannis. ... Ut leo fuit in resurrectione; quia mortuus, tertia die virtute Patris, quasi virtule vocis ejus, suscitatus fuit.
Cs. Legcnda aurea, de sancto luca.— On reconnaît le même point de départ dans une prose attribuée à saint Anselme (Bibl PP. XXVII, 458).
1 pour s
«Passionis Domini finito agone,
El ex Judæ généré rugiente leone ; Suscitait) filio, devicto dracone, fu, V irgo ebristifera, doloreru depone.»
PLANCHE PREMIÈRE, NOUVELLE ALLIANCE. -if)
Bourgogne Philippe le Bon dans la ville de Garni, le avril r4S8, après ia sounrission des Gantois
retraCei1°: r q"‘ T èFem 13 réC°nCilia‘i(>" *• flamands avec leur prince. La clémence
e Philippe et le bonheur publ.c qui en devait être la suite, étaient représentés sous divers emblèmes Voie, celu, qu, rappelle notre médaillon : Ohm n, faisant «sait un, f„„r, où U ,, „„ lww Mitf0 ^
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. rt ranfolatioii. «rt ,1 y apoit n rfmpt : Quasi ko rugiras te formidabunt pm. „
Si nous cherchons l’explication de cette singularité, nous la rencontrons partout au moyen âge de pu, s les best, aires et les sermo, maires (n) jusqu’aux ouvrages ascétiques et aux commentaires de’ l’Écriture (3). L unanimité se maintient d’une manière impatientante sur celte bizarre doctrine Le lion sujet assez réfractaire pour l’observation, dut rester longtemps dans une sphère de mystérieux qui per-’ mettait de lui prêter une histoire naturelle fortement mélangée d’extraordinaire. Entre autres propriétés privilégiées que l’on accordait à cette nature merveilleuse du noble animal, il avait la réputation de dormir les yeux ouverts. Etait-ce parce qu’un sommeil léger le rend difficile à surprendre durant son repos? Le fait es, que cette faculté lui a valu les honneurs de plusieurs mentions dans la symbolique des temps passés; et quelques auteurs cherchent dans ce privilège le motif qui lui a fait comparer Jésus- Christ au tombeau (4). Mais la forme maintenue par les vitraux de Bourges, de Tours et du Mans, exige que l’on ait recours à une invention plus merveilleuse encore; c'est, d’ailleurs, la plus généralement invoquée à cette occasion.
Pour nous rapprocher davantage de l’époque qui recèle la source de cette singulière histoire naturelle du bon, négligeons tous les auteurs qui ne se présentent que comme un redet de quelque écrit précédent. Saint Épiphane paraît être l’auteur d’une physiologie mystique qui rendrait raison de tout (5), si l’on voulait se contenter d’une origine quelque peu reculée. Alors \e Physiologus, si fréquemment cité à propos du lion, et que le Bestiaire français de l’Arsenal traduit, sans broncher, par : Filiosoge un des bons clers d'Athènes ; ce Physiologus, dis-je, ne serait rien autre chose que saint Épiphane ou son livre. Mais Origène, bien antérieur à saint Épiphane, détruit cette illusion : pour lui, le Physiologus existe déjà (6), et, dès cette époque, 1 histoire fabuleuse du roi des animaux paraît complète dans tous ses points. Jusqu’où faut-il donc remonter pour rencontrer l’ouvrage principal d’où découle cette zoologie poétique? Vouloir la rattacher à Pline, puis à Aristote, c’est se méprendre, ce me semble. Pline prête déjà beaucoup au naturaliste grec, lorsque, décrivant le premier état des lionceaux, il se réclame de son devancier (7). Aristote, dont on s’est beaucoup trop moqué, et qui n’est plus ridicule aujourd’hui
(1 ) Ce lion et sa couleur avaient ici le mérite particulier de renfermer une allusion au blason des comtes de Flandre. Les Flamands aimaient à mentionner leur lion noir, comme on le voit dans ces vers cités par Warnkœnig (Hist. de la Flandre, traduite par Gheldolf, t. I,p. 4o6) sur la bataille de i3o4, àMons en Puelle.
«Ad montes mrsum Rex Pabulæ lilia duxit ,
Ejus in occtirsum leo niger cum grege fluxit Yerbera inox dira longo certamine danltir.
Antra leo suhiil, rex lilia sparsa i-elegit.
Etc.»
(a) Cs.Hilar. Dauich , Sermones capilulares (ap. D. Pez ,Biblioth. ascelica, in-ia, t. I, p. 383). — Hug. a S .-Vie tore (P), de Bestiis , t. U, p. 4 18. — Etc.
Le passage de l’ouvrage attribué à Hugues de Saint-Victor que je viens d’indiquer, accuse, même par la forme, une source qui lui serait commune avec un Bestiaire français delà bibliothèque de l’Arsenal ; seulement, l’auteur ascétique est uu peu moins absurde que le Bestiaire.
(3) Cs. Gcrhoh. Reichersperg. , in Ps. XXVII, i (ap. D. Pez, Thésaurus, t. V, 568). — Petr. Blés., Contra perjid. Judœor. (Bibl. PP. XXIV, 1 1 98). — Berengos. , de Mysterio ligni dominici (Bibl. PP. XII, 370).— Etc.
(4) Cs. Gregor. M. , in Ezechiel. Homil. IV (ed. Galliccioli, t. IV, p. 1 5a). — Rupert., in Gènes., lib. IX, cap. 28. — Etc.
Le lion et le lionceau que l’on voit bondir dans la verrière de Saint-Jean à Lyon [Etude VIII), pourraient absolument n’indiquer qu'un simple réveil.
(5) Epiphan., Physiologus , cap. 2 (ed. Pétau, t. II, 191 ). Ôt av
Ts,YiTat tciv aÙTT/î 'T/.mvov ’q Xéatva, àjtvoùv xi y.a.i TJtpXôv Tuy^âvovTa è|z£X£ra)ura. itpowaOfÇsTai izpoatyp'jai tpjrw Tprrçgspov.MiTà Sè -à tj ugirtrtjpwOijvcft Ta; Tpsi; tüv liaîpôiv, itpoajreXàÇwv b â(5py]v Xlwv x.a.1 éixo’jaz'ra: ai)T<ô, xai sùOù; pXlïcsi xcù Çij. t. X.
,6j Origen., in Genes., Homil. XVII ( t. II, 107). « Catulus leonis Juda ( Gen. XLIX,' g), etc. . . Multo convenientius aptabitur huir loco mystica expositio, in qua catulus leonis Cbristus, non solum tropice, verum etiam pbysice designatur. Nam Physiologus de catulo leonis hæc scribit quod, quuni fuerit natus, tribus diebus et Iribus noctibus dormiat; tum deiude pat ris fremitu vel rugitu tamquam tremefactus cubilis locus suscitet catulum dormieutem. . . . Becumbens dormisti sicut leo, et sicut catulus leonis. Manifestissime recubuisse et dormisse dictum de passione morlis ostenditur. Sed videamus quare ut leo et ut catulus leonis dormit. De catuli quidem somno jaui superius dictum est quod valde convcnienter aptatur in Cbristo, qui tribus diebus et tribus noctibus in corde terræ sepultus somnum mortis implevit, etc. ■■
Ce texte d'Origène perce comme à travers un calque dans saint Isidore (m Genes., cap. 3i); dans Bède [in Genes.)-, dans le commentaire sur la Genèse attribué à saint Eucher (libr. I.); dans la Glose ordinaire, etc., etc. Comme Rufin, admirateur, il est vrai, d’Origène, reproduit les mêmes expressions en commentant la Bénédiction de Jacob (ed. Vallarsi, p, 8, sq.), il se pourrait que ce fussent les propres paroles du Physiologus primitif; et peut-être cet écrit singulier serait-il celui-là même qui est classé parmi les livres à rejeter, et désigné comme œuvre des hérétiques, dans le décret attribué à saint Gelase. Cs. Sedulii Opp. ed. Arevalo, p. 424.
(7) Pline. Natur. histor. VHI, 17. « Is ( Aristoleles ■). . . tradit. . . informes miuimasque [leunculorum) carnes magnitudinc mustela-
VITRAUX DE BOURGES
que pour les esprits superficiels, était bien autrement modéré dans ses assertions zoologiques (i), et ne saurait être responsable des amplifications qu’on a fait subir à ses paroles. Si 1 on iecouit à la îessouiet d’inculper les ouvrages du philosophe macédonien qui ont été interceptés pai le temps, 1 excuse naturaliste romain aura quelque chose de trop gratuit. II faudrait quelque motif plus concluant pour taxer d’absurdité le grand observateur de Stagire; et ce que nous connaissons de lui, permet de douter qu’il se soit positivement contredit dans ceux de ses écrits que nous ne possédons plus. Pline n aurait donc subi que la loi du talion, quand le rapprochement qu’il fait de la lionne avec la belette occasionna plus tard de nouveaux embellissements de l’histoire naturelle du lion, empruntés aux propriétés fabuleuses de la belette (2); et dont on aura fait honneur à l’ami de Titus et de Vespasien, comme il avait lui-même compromis le crédit du maître d’Alexandre. Mais quoi qu’aient dit Aristote et Pline, ou Élien (3), le récit de saint Épiphane et d’Origène 11e nous apparaît point dans les temps antérieurs à l’état complet; et nous sommes réduits à de simples conjectures pour assigner la compilation primitive qui aura fait la fortune de ces fables. Dans cette incertitude, n’aurait-on pas quelque droit à soupçonner Tatien d’avoir accrédité la Physiologie mystique, fondée sur des données fabuleuses? Cet auteur du second siècle de Père chrétienne était né dans la Mésopotamie, et rechercha avec une application avide les enseignements de la Grèce. Ses écrits et sa conduite nous le montrent plus ardent que mûr; et l’imagination orientale, toujours voisine de l’exagération, paraît avoir conservé dans son esprit une forte prépondérance au milieu des études empressées qui lui faisaient recueillir de toute main les doctrines grecques sans trop de discernement. Lorsque ce génie emporté quitta le paganisme pour embrasser la loi chrétienne, c’était la fatigue qui l’avait jeté au pied de la croix. La paix de la foi calma quelque temps cette âme bouillante; mais alors même la véhémence de sa polémique a je 11e sais quoi d’exalté, plus fait pour irriter que pour convaincre. On y sent la fougue d’un caractère inquiet et l’amertume d’un cœur impatient, autant pour le moins que l’entraînement du zèle. Puis, sur la fin de sa carrière, conquis par les rêveries gnostiques, il montra que les partis outrés avaient sur lui un ascendant fatal, et qu’il lui coûtait peu de traduire en formules affirmatives les songes les plus extravagants.
Or Tatien, dans ce qui nous reste de ses écrits (4), parle d’un traité qu’il avait composé sur les animaux; et il est permis de croire que dans ce recueil il n’épargnait pas à ses lecteurs la zoologie merveilleuse. Ce n’est pas seulement un soupçon autorisé par le caractère de son esprit et la portée encyclopédique de ses études. Son discours contre les païens réunit plusieurs traits (5) qui peuvent servir comme d’échantillon. Quand, dans une apologie du christianisme contre ses détracteurs, il trouve moyen d’énoncer les remèdes que le cerf trouve dans la vipère, le pourceau ou le sanglier dans le cancre, et le lion dans le sang du singe, que l’on juge s’il devait se donner carrière en rédigeant un ouvrage spécial! qui paraît avoir été un Bestiaire moralisé.
Du reste, que ce soit ou non Tatien qui ait accrédité les contes sur l’histoire naturelle, en les réunissant dans une compilation mystique, les hommes à mauvais vouloir ne doivent point se hâter de conclure, comme on l’a lait si souvent, et comme on le fait encore, que la physique et les sciences naturelles ont été brouillées par les Pères de l’Église et les théologiens. Il y aurait là-dessous trop d’ignorance, pour que la mauvaise foi ne fût pas une explication beaucoup plus simple de ces plaintes chagrines (6).
;redi posse, 1:
i bimestre
(1) Aristot., de Gener. animal., lib. IV, cap. 6. Kœ’t yàp tojtuv
( Ç (d m v) xà (jeèv àSiàfOpwxa [cr^eSiv] YJVTO ,*aMTOp ciXw-Yi' , <2p»xoç , . . . .
§è icàvxa cr^sâôv- — Cs. Id. de Hist. animal ., libr. VI, cap. 3 1 . Tiy.xai SI y. al 6 lia'i itavî) jiucpà ouxw;, üçxe Sipiva ôvxa (Ja&iÇstv.
Il est facile de reconnaître que Pline ne traduit pas exactement, t ce texte en vue; et qu’Aristote est assez explicite en cet endroit, pour qu'on ne suppose pas à la légère un terme de «a; mois substitué ailleurs à celui de deux , qu’il fixait ici. Philé(rf<? Animal, propnelate, XXXIV, v. 7, 10) et Élien (de Animal, na- , IV, 34) ne connaissaient pas plus que nous ce prétendu amendement d’Aristote.
(2) Le Bestiaire français de l'Arsenal, et le texte qu'il traduisait puisait évidemment ( d'une manière plus ou moins immédiate) aux
s documents zoologiques que lepître attribuée à saint Barnabé (cap. 10), quand il écrivait ceci : « fa tirrrl>r ( vertu del lion) tt
est que quant la liounessc enfante son lioncljcl, rie le reni tôt mort par ta boucl)r; e'est une pi'rrl)r île cl)ar en forme îrt lionrljrl, etc. »
(3) Élien ( op . cit., V, 3q) et Pbilé (o/y. cil. Carm. XXXV, v. a5, sqq.) racontent un effet merveilleux du souffle du lion, dont le récit pourrait avoir donné lieu au conte des lionceaux vivifiés par l'haleine de leur père. Saint Épiphane, qui ne parle que du souffle, est donc plus conforme à l’antiquité classique que ne l’était Origène, son prédécesseur, quand il parle de rugissement. Mais cette dernière version était plus pompeuse; un peu d’exagération, même dans les contes, est un élément de succès : la narration d’Origène l’emporta donc.
(4) Tatian., Or. contr. Grœc., n° i5 (Galland, I, 65o.)
(5) Id., op. cit., n" 18 (Ibid., 653.)
(6) Il peut être utile de rappeler à cette occasion les paroles dun luthérien, d autant plus que parmi les protestants 1 autorité des saints Pères n’est assurément pas exagérée. Voici ce qu'écrivait, au milieu du siècle dernier, J. Dictr. VVinckler dans ses Phi-
Ce qu> n’excite que le sourire dans les écrivains latins ou grecs de l’antiquité change-t-il tout à coup de caractère sous la plume des auteurs ecclésiastiques? en sorte qu’il n’y ait plus assez de colère pour chatter dignement dans les disciples ce qui fixait à peine l’attention dans les maîtres! Qu’Êlien, Pline, ou tout autre naturaliste (i) classique, entasse les fables les plus puériles dans des ouvrages scientifiques, cest le malheur des temps; mais qu’un moine ou un évéque, sur la foi de ces doctes modèles, leur lasse quelque emprunt pour un sujet de piété, c’est l’opprobre de leur profession, c’est la honte de l’âge oii ils Vécurent, et (si on ne Particule pas, on le donne à entendre) l’Église de Jésus-Christ est atteinte et convaincue de fomenter, d’engendrer même et d’éterniser les ténèbres (2).
Ae nous faisons point meilleurs que nous ne sommes. Des appréciations de ce genre se publient encore parmi nous, et il ne nous est pas revenu qu’elles aient nui le moins du monde ni à la popularité, ni à la réputation de science dont jouissaient leurs auteurs. II est vrai qu’empressés comme nous le sommes d’être mis au fait de toute espèce de sujet, nous n’avons guère le temps ni de vérifier les enseignements que nous donnent les recueils périodiques, ni même d’en conserver le souvenir apres qu’ils ont fait une fois les frais de nos entretiens; mais la légèreté du lecteur a-t-elle le privilége d’absoudre celle de l’écrivain?
4v> Le sens du tableau qui nous occupait est donc la résurrection de Notre-Seigneur, indiquée dans la prophétie de Jacob mourant (3). Le lion de Juda, invincible jusque dans son sommeil, c’est le Messie, fils de David, Dieu tout-puissant, même au sein du tombeau (4); dissipant le troisième jour les ombres de la mort qui 1 enveloppaient, quand la voix de son Père l’appelle. Cependant, si nous avons bien caractérisé 1 objet de la verrière, il faudra qu’avec cette première expression, réclamée par le sujet de tout le groupe supérieur, persiste l’indice de la pensée générale qui doit être la vocation des Gentils. Pour la faire reconnaître, nous n’aurons point de nouvelle recherche à faire; le texte de saint Épiphane peut nous conduire au terme, comme il nous a mis sur la voie (5). Après avoir exposé la singulière histoire naturelle du lionceau, il supprime brusquement dans son interprétation tout ce qui aurait un rapport direct a Jésus-Christ; et, suivant l’enseignement de saint Paul (6), il compare le baptême au sépulcre du Sauveur. L’eau de la régénération a fait revivre pour le ciel les nations que 1 infidélité retenait assises à l’ombre de la mort : aveugle et impuissant jusqu’à cette heure, l’homme a retrouvé, avec la lumière de la vérité, la force de la grâce dans l’eau sainte où il a été enseveli avec
lologemata lactantiana ( præfat., p. vij ) : « . . . Quoil si eos cogi tennis pios celebresque viros contra quos. . . peccatum sæpe fuit, præ cæteris sane dolendi sunt hoc titulo primi christiauæ civitatis doctores quos Patrurn noinine corapellare moris est. Nec euim eorumdem tumulis insullare haud pauci erubueruut, primis vix labris ipsorum scripta dégustantes, etc.»
(1) Pour ne parler que du texte de Tatien, à quoi nous faisions allusion, Elien ( op. cil., V, 3g ) vante les propriétés médicales du sang de singe contre les indigestions du lion; et Pline (Nat. hist. VIII, 20) parait être du même avis. La chasse aux serpents faite par le cerf se trouve également dans Elien (lib. TI, cap. g). La vertu thérapeutique du cancre a été chantée par Oppien ( Cj~neget.il, 286). Je laisse à d'autres le soin de pousser plus loin ces recherches; l etude des sources et de l’influence des récits fabuleux dans l'histoire naturelle, à diverses époques, serait un travail digne d’occuper quelque savant homme, et jetterait des lumières importantes sur bien d’autres objets. Mais il faudrait apporter à cette tâche le tribut de connaissances si diverses et si nombreuses, que son exécution pourra bien se faire attendre longtemps encore.
(2) ]\Te craignez pas qu’à propos de ces faits on reproche aux écrivains ecclésiastiques d'avoir suivi Lrop aveuglément les auteurs de l'antiquité. Ce serait, à la vérité, une des chances de blâme auxquelles leur crédulité semblerait devoir les soumettre. Mais celle-là ne se x’éalise guère. Il parait que Leibnitz, Spelman, etc., 11e connaissaient pas le moyeu âge, ou bien cédaient au fanatisme, quand ils parlaient de services signalés rendus aux lettres par les moines : car un homme qui se pique de connaissances sérieuses en histoire littéraire, et dont les prétentions semblent légitimées par plusieurs distinctions publiques, s'est pris à affirmer infatigablement le contraire depuis quelques années. On pourrait lui dire avec le chevalier castillan du Romancero :
« Tu viens bien lard.»
(3) Genes. XLIX, 8—10.
(4) Saint Zénon (lib. II, Tract. 43, ap. Galland, V, i5i) applique la prophétie de Jacob à la résurrection de Jésus-Christ sans recourir à nul récit fabuleux; soit que l’histoire merveilleuse des lionceaux fût assez populaire pour n’avoir pas besoin d'être rappelée, soit qu’il voulût écarter ce conte. «Lco autem noster, sicut Genesis protestatur (/. cit. , v. g), leonis est catulus cujus ista pia ( paschalia) sa cra mei 1 ta celebramus: qui ad hoc recubaus obdormivit, ut vinceret mortem; ad hoc evigilavit, ut beatæ resurrectionis suæ in nos miuius immortalitatis conferret. <>
Saint Hilaire (in Ps. CXXXI, 3, ed. Veron., 1. 1, 5o5) voit aussi dans le lion de Juda un symbole de Jésus-Christ victorieux de la mort; mais il évite entièrement de recourir à des détails imaginaires, quand il fait l’application des paroles de Jacob. Raban Maur (adv. Judœos, ap. Martène V, 453 ) et Photius imitent la maturité de saint Hilaire dans l’interprétation de cette figure. Cs. Mai, Nova co/leclio , t. I, 20g, 210.
(5) Epiphan., I. cit. Épj O’jtoj /.ai -ri Æmcrra lOvr, Sià T7jç TfiTipipou toi ; xaî éyépaïü 1; toù Kupiou qjm'iv i/itroù XptcToO àvlêXeiJ/av /.ai cÇwo-o'.zO’fi'jav . dpi yàp toü (2 a— -i'ip.aTüq ve/.po! /.ai TJoAoi (jvop.âÇovT&’ S'.îo).î~0'/to S; ûtto Tïj; liaivflç, toutso^iv ûiïô tq’j dyioj Hveufta-roç... *. r. A.
Cs. Ponce de Leon , not. in h. 1.
(6) Rom. VI, 34.— Col. II, 12.
Maxim. Taurin. Tractat. II, de Baplismo (ed. cit., 716) «Recte tertio mersi estis qui accepistis baplismum in noinine Jesu Christi, qui tcrlia die resurrexit a mortuis. Ilia enim tertio repetita demersio typum domiuicæ exprimit sepulturæ, per quam Christo consepulti estis in baplismo; et cum Christo resurrexistis in fide, ut peccatis abluti, in sanctitate virtutum Christum vivalis imitando, etc. » — Zenon., lib. II, Tractat. 27 (Galland, V, 148 )• »... Scrobein foutem sacrum debemus accipere, qui vero sacramento homines suscipit mortuos, et inspiratos aqua cœlesti inox efficit vivos. » — Etc., etc.
VITRAUX DE BOURGES
son Rédempteur; et le tombeau de l’Homme-Dieu est devenu, par le sacrement de la nouvelle alliance, le berceau de l’humanité transformée. Ainsi, quand Jésus-Christ triomphe de la mort, l’homme avec lui renaît et se renouvelle; plus de Gentil, plus de Juif, plus de barrières entre les fils d'Adam . le Fils de Dieu les convie tous à un affranchissement, à une noblesse commune; et, de même que sa mort
a été la rançon qui brisait les fers, sa résurrection est le gage de l’immortelle dignité que le christianisme veut communiquer au monde (i). La victoire du Sauveur sur la mort est notre victoire sur l’enfer; elle nous appartient si nous voulons nous livrer à l’action médiatrice de l’Eglise.
Dans ce sens secondaire, qui n’exclut point le premier, mais qui, au contraire, le suppose et en dérive, le lionceau prêt à rompre son sommeil de mort, c’est Adam couché près de la croix (2), qui se prend à revivre avec son Sauveur (3); c’est le genre humain renaissant à la lumière par l’Evangile, et retrouvant la vie par la défaite de Satan (4). Mais l’article troisième donnera lieu de compléter ces aperçus, pour le symbolisme aussi bien que pour la forme.