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VITRAUX DE BOURGES
peu initié au mysticisme. Ainsi ressort de tous ces traits réunis un résultat qui paraîtrait d abord étranger à chacun d’eux, et l’artiste atteint une expression qui lui semblait interdite.
Je ne crois pas me tromper quand j’affirme qu’aux xiïe et xiiic siècles ces groupes de scènes, eu apparence divergentes, recèlent le plus souvent un langage de ce genre. Quant à la cathédrale de Bourges, où d’autres preuves encore plus palpables, s’il se peut, appuieront cette conjecture, un vitrail tout entier (i), consacré à la Passion de Noire-Seigneur, montre bien qu’il faut chercher ici un autre sujet pour ne pas attribuer à une époque aussi pleine un double emploi dans une même abside (2).
Ce n’étaient pas d’ailleurs les textes qui nous manquaient pour faciliter notre travail, si nous eussions voulu couper court en ne lisant dans notre première page que les grandes scènes de la Rédemption rapprochées de leurs figures antiques. Seulement, et ceci confirme les vues que nous énoncions tout à l’heure sur le symbolisme des âges de Suger et de saint Louis, ce n’est guère qu’entre le xivc siècle et le xvi" que nous aurions pu rencontrer ces rapprochements réduits à une juxtaposition toute simple, sans nulle intention ultérieure. Or, on a dû s’apercevoir que, pour ne jamais prêter à nos artistes des intentions qui leur fussent étrangères, nous avons constamment pris soin de n’invoquer que des témoignages ou contemporains ou antérieurs. Mais à mesure qu’on avance vers le xvie siècle, il semble que les prédicateurs et les commentateurs de l’Ecriture sainte affectionnent de plus en plus ce parallélisme de l’Ancien et du Nouveau Testament. Enseignement propre, sans contredit, à nourrir la foi, mais qui se dépouille graduellement de la noble exaltation répandue dans les écrits des saints Pères. Ainsi, saint Bonaventure, Jean de San-Gimignano , Meffreth, etc., rappellent, en exposant la Passion, les faits prophétiques de l’histoire sainte (3). C’est Abel, Isaac, Joseph, l’agneau pascal, la grappe de la terre promise, David, l’inscription du thau, etc., près de Jésus-Christ chargé de sa croix.
Paul (Gai. II, 19) : C/iristo conjixus sum cruci. Or, qu’était-il arrivé? Qu'à la longue cette idéalisation .avait pris un corps tout à fait terrestre dans le cerveau du populaire, toujours plus ou moins enclin à tranformer l’abstrait en concret. Il en était donc né, dans les diptyques de la foule, une nouvelle sainte avec sou nom (Scljliwrj, s'il m'en souvient bien, comme qui dirait : Sainte Affliction)-, et probablement aussi avec sa légende, dont je n’ai pas eu le bon esprit de m'informer sur les lieux. Bref, quand cette dévotion locale eut atteint son dernier état de métamorphose et jeté d'assez profondes racines pour attirer l’attention des supérieurs ecclésiastiques, ce fut à grand’peine que l’évêque obtint la sécularisation de cette malencontreuse image; si bien que, pour réussir au moins à la faire bannir de l'Église, il fallut fermer les yeux sur sa translation dans l’ossuaire de la paroisse.
Voilà une indication de ce que peut amener l’art religieux dirigé sans une véritable intelligence de son action. Si l'on y réfléchit, on comprendra comment de saints évêques et abbés du moyen âge ne dérogeaient point du tout à leur mission quand ils se mêlaient aux ouvriers de leurs églises pour régler directement les travaux par eux-mêmes; et pourquoi les conciles ont voulu que les représentations exposées aux yeux des fidèles fussent soumises à la censure des évêques. Pour la doctrine et l’édification, le moindre inconvénient que puisse encourir une œuvre d’art religieux, quand elle s’isole de ses régulateurs naturels, est d’être complètement inutile; et ce n’est déjà pas un mince ridicule, à moins qu’on ne veuille faire d’une église un garde-meuble.
(1) Chapitre V.
(2) De même à Chartres, la verrière de la Passion, qui est placée au-dessous de la grande rose du portail principal, se trouverait également bien rapprochée de sa répétition, s’il fallait ne pas voir autre chose dans le vitrail de la Nouvelle Alliance. Car ces deux grandes compositions sont l’une et l’autre dans la partie inférieure de la croix dessinée par le plan de l'édifice.
(3) Bonaventur., in Luc. XXIII. « Et quum ducerent euni. . . Erat autem hic locus ( Calvariœ ) extra civitatem, quia consuetudo hæc inolevitab antiquo utmalefici extra castra occiderentur. (Le-
vit. XXIV, i4) Quod tune fiebat propter spectaculum, sed
nunc fit propter mysterium ; ut significaretur quod bis qui erant
extra Hierusalem profuit Passio Cliristi Fuit autem ista
eductio præfigurata in educlione Abel, in eductione Isaac, in eductione Joseph, in egressione David de Hierusalem.
«In hoc igitur loco pœnarum, acerbissima pœna crucis crucifixus est; secundum illud (Zacb. XII, 1 o) : Aspicient ad me quem
confixerunl Tune impleta est figura de serpente suspenso
in palo; tune impletum est illud (Deuter. XXVIII j : El erit vita
tua quasi penclens ante te Et illud (Isai. LIII, 7) : Sicul
ovis ad occisionem ducetur. Etc. »
Joann. a S. Gemiuiano, Summa de exemplis, VII, 36. » Christus
vocatur Ieo Ut leo fuit in resurrectione; quia mor-
tuus, tertia die virtute Patris, quasi virtute vocis ejus, suscitatus fuit.
«Tertium ( sigillum ) est Passio, quæ figurala fuit in morte Abel (Gen. IV), et in immolatione vitulæ rufæ (Numer. XIX) el agni (Exod. II); et propbetata Esaiæ LUI : Si eut ovis ad occisionem ducetur, Hieremiæ XI : Ego quasi agnus mansuctas qui porlatur ad victimam.
« Quartum est descensus ad inferos, qui fuit figuratus in Samsone qui tulit portas Gazæ (Judic. XVI); et prophetatus Zacbariæ XIX : Tu autem in sanguine Testamenti eduxisti vinctos de loco carceris, etc.
« Quintum est resurrectio, quæ figurata fuit in resuscitatioue filü mulieris Sareptanæ (III Reg. XVII); propbetata Osee VI : E ivificabit nos post duos dies, et in die tertia suscilabil nos. »
Meffreth, Serm. in d/eparasceves. * Et bajolans sibi crucem, exiit in eum locum qui dicitur Calvariœ locus. . . . Tune verificabatur
illud Isaiæ IX : Faclus est principatus ejus super humerum ejus
Hic etiam implentur hæ figuræ. Nam hic verus Isaac Christus in humeris suis ad montem Calvariæ ligua liolocausti portavit ( Gen. XXII ). Et Ezechielis IX : Vir quidam vestitus lineis, et atramentarium scriptoris ad renes ejus; et vocavit eum Domiuus dicens : Transi per mediam civitatem Hierusalem , et si<ma thau super frontes virorum gementium et dolentium
« Secundo in hac hora ( quinla ) est Simon Cyrenensis. . . ad
portandum crucem Christi angariatus Tanti opprobrii pro
tune erat crux quod nullus Judæorum eam contingere voluit, sed gentilis angariatur per Judæos coactus. Tune verificatum est dictuin psalmi XVII : Populus quem non cognovi se/vivit mi/ii. Et tune impleta est etiam ilia figura Numerorum XIII, ubi legiturquod duo viri portabant vectem de terra promissionis : quæ ad litteram fuit Jérusalem, de qua duo viri, scilicet Christus et Simeon Cyrenensis portabant vectem sanctæ crucis. In vecte pendebat palmes divinitatis una cum palmite humanitatis quæ in torculari sanctæ crucis undique fuit circumpressa , et vinum nostræ redemptionis expressum.
« Tertio in hac hora Christus est a mulieribus lamentatus et lacrymatus. Et hoc factum est ut implerentur figuræ infra II Reg.
Le crucifiement leur donne lieu de reporter nos regards vers le serpent d’airain. Près de la résurrection du Sauveur ils placent Samson chargeant sur ses épaules les portes de Gaza, le lionceau rendu à la vie par le cri de son père, le fils de la veuve de Sarepta ressuscité par Élie, etc. Toutefois, si dans ces diverses expositions on retrouve quelques vestiges de l’ancienne manière, ce ne sont guère que des restes et comme les lambeaux d’un symbolisme qui, pâlissant progressivement d’une manière sensible, s efface jusqu à dégénérer parfois en une froide combinaison de faits symétriques.