LES ACTES DE SAINT THOMAS MIS EN SCÈNE
8. Notre tâche pourrait absolument être considérée comme conduite à son terme, s’il ne s’agissait que de faire comprendre la verrière. Nous avons éliminé plusieurs curiosités qui paraissaient réclamer une mention (3), parce que nous abandonnions à nos successeurs le soin de s’étendre sur les monuments écrits ou figurés de l’apôtre saint Thomas. Mais, pour ne pas négliger entièrement un point de vue propre à la ville de Bourges, dont la cathédrale est le sujet de notre ouvrage, il faut signaler la traduction dramatique de cette légende vers la fin du moyen âge.
Les catholiques œuvres et actes des apôtres (4) ont été l’un des drames les plus gigantesques qui aient occupé notre scène française au moment où les pieuses représentations en faisaient encore presque tous
(1) Gai. Il, g. — Apoc. XXI, 19. — Eph. 11,20—22.
Cs. Hieronym., in Mich. VI, 2 (t. III, i53g). — Epiplian.(?), in Cantic.lll, 10 (ed. Foggini, p. 48); et Cassiodor. (?),/« h. /.(t.II, 5 1 3, sq. ). — Ambros., Hexaemer. libr. VI (t. 1 , 1 32). — Gregor. M., Moral., XXVffl, 5 (t. III, 172— 174). — Etc.
(2) I Cor. III, lo.— Eph. IV, 11— 15.
Gloss, ordinar., in Isai. III, 3. «Et sapientem de arckitectis. Ipse Christus fabri filius dicitur; et in Paralipomenon (libr. I, cap. IV, v. 14 ),vallem artificum legimus. Ibi quippe erant artifices quos n inflabat scientia, sed liumiles Christum sequebantur. Unde(I Cor. XV, 9 ) : Ego sum minimits apostolorum. »
Cs. Thilo, op. cit., p. 1 54 - — Barnab. epist., cap. XVI (Galland, I, i36, sq.). — Ignat. Antioch., ad Ephes., cap. IX (Ibid., 267). — Polycarp., ad Philipp., cap. XI (Ibid., 3i3). — Herm., Pastor. libr. III, similit. 9 (Ibid., 96 — 106). — Theodoret., in Ezecli. XLIII (t. H, 526).— Hieronym., in Isai. LVIII, 12 (t. III, 434).— Augustin.,/» Ps. CI, i3 — 18 (t. IV, 1100, sq.). — Rufin., in Symbol. (p. 54, sq.). — Joann. Damasc., in / Cor. (ed. Lequien, t. 11, 71, sq.); etc. Mais saint Jean Damascène, comme Théophylacte, travaille d'après saint Chrysostome. — Etc., etc.
C'est un rapprochement qui ne manque pas d'une certaine grandeur au fond, malgré son apparence un peu recherchée, que ce parallèle établi par Rufin entre l’œuvre des apôtres et l’entreprise des architectes de Babel. Ici, l’orgueil et la présomption rêvent un monstrueux édifice, qui devient la source de la confusion et de la dispersion générale; là, c'est Dieu qui veut réunir le genre humain séparé : la multiplicité des langues qu'il accorde a voyés de son Fils doit réunir ceux que la tour de confusion avait rendus étrangers les uns aux autres. Par leurs soins un édifice s'élèvera, qui, sans folie, pourra prétendre à monter jusqu’au ciel; et au lieu de braver le Seigneur, il sera la réconciliation du monde avec son maître. Cette pensée, chez Rufin, n'est donc qu'une sorte d'écho de ce que disent les âges apostoliques au sujet des apôtres fondateurs de l’Église; mais elle a un rapport tout particulier avec notre sujet par celte allusion spéciale à une construction matérielle bien caractérisée.
Ces expressions de Rufin semblent avoir été paraphrasées par le prétendu Abdias (ap. Fabric., Cod. apocr. P. I, p. 640 — 642) dans le discours qu’il prête à saint Matthieu parlant avec l’eunuque de la reine de Candace. C’est cette amplification que je copie dans VHortus deUciamm, où elle a trouvé place (fol. 3o r°) sans nulle mention d’auteur. J'y rencontre de légères variantes en la compat avec les éditions d'Abdias que j'ai sous les yeux, et il m'a semblé que rien ne devait être négligé de ce qui tient à l'histoire
« Sermo Malthœi apostoli ad Candacem eunuchum , de turri Babel.— Totus mundus unam sermocinationem omnium hominum habuisse cognoscitur; sed nata est præsumptio generi humano talis quæ eos turrim tantæ magnitudinis facere hortarctur ut cacumen ejus perveniret ad cœlum; et hanc præsumptiom lientium Deus hoc ordine pressit (sic , al. répressif ), ut nullus ullum posset sibi loquentem advertere. Facta sunt autem phu linguarum généra, et divisa est ilia conspiratio quæ per unam linguæ intelligcntiam consistebat.
« Bona quidem voluntas ut fieret turris cujus cacumen perveniret ad cœlum , sed mala præsumptio quæ non sanctis meritis ire volebat ad cœlum. Veniens autem Filius Dei omnipotentis, ostendere volens quo ordine perveniamus ad cœlum, nobis duodecim discipulis suis misit Spiritum sauctum de cœlo : qui , quum sederemus in uno loco, venit super unumquemque nostrum; et inflammati sumus sicut ferrum inflammatur ab igné. Post hæc, quum nobis pavor simul et splendor abseessisset, cœpimus variis linguis loqui gentibus magnalia nativitatis Cliristi : quo ordine sit nalus Deus qui originem non liabet; qualiter sit natus cum homme ab iutacta virgine; et lactatus et ablactatus; et enutritus et eruditus; et tentatus et passus, et mortuus et sepultus; et die tertia resurrexit, et in cœlos ascendit, et in dextera Dei Patris omnipotentis sedet, venturus ut judicet omne sæculum per ignem.
« Nunc ergo ædificatur turris : uon de lapidibus, sed de virtutibus Christi. Omnibus enim qui baptizantur in nomme Patris et Filii, et Spiritus sancti, aperitur turris quam Christus exstruxit; et per ipsam tamdiu ascendunt ædificantes, usque quo ad regnum cœlorum ait ingant. »
Si l'auteur, comme Oudin l’affirme, appartient au x° siècle, il faut convenir que cette tirade n’est pas mal du tout; et l’époque en accroîtrait le mérite.
(3) Pourquoi, par exemple, le costume de saint Thomas est-il presque toujours dans ce vitrail celui que le peintre-verrier avait donné à Notre-Seigneur quand l'apôtre était livré à l’envoyé du roi indien? Cette affectation parait tenir à une particularité plus ou moins grave, sur laquelle insistent assez constamment les monuments écrits; circonstance que les artistes ont traduite en bien des manières, parfois même d’une façon un peu bizarre. Mais il nous semble, et ce sera souvent notre règle, qu’im silence absolu en fait d’érudition est ordinairement préférable à une explication étranglée. Or, nous nous étions circonscrits, pour cette légende, dans le strict nécessaire, afin de n’effleurer point ce que l'espace ne nous permettait pas d’approfondir.
(4) Voyez les frères Parfaict, Histoire du théâtre Jrançois, t. II.
— Thaumas de la Thaumassière , Hist. de Berry, p. 1 80. Etc.
les frais. Bien d’autres ont parlé de cette période de l’art dramatique chez les peuples modernes, et je na, point la prétention d’engager avec ces scrutateurs du temps passé une lutte d’érudition curieuse(i)mais, dans un livre consacré à la métropole de l’Aquitaine, nous ne pouvions passer sous silence les titres d’une cté qu, peut se vanter d’avoir été comme la marraine de ce drame colossal. L’édition pnneeps de cet énorme mystère pourrait à elle seule en faire foi, puisque e’est pour Guillaume Alabat * Bourges qu’elle a été imprimée (a); et le privilège d’Alabat domine toutes les éditions, en dépit des entrepreneurs parisiens qui voulaient lui faire concurrence. Cette entreprise du spéculateur berrichon avait été inspirée sans doute par l’enthousiasme que la représentation de la pièce venait d’exciter l’année précédente (l 536) parmi ses compatriotes (3). On a publié il y a quelques aimées la Relation de l'ordre de la triomphante et magnifique monstre qui servit d’annouce et de prélude au Mystère dans la capitale du Berry; et s’il est vrai que cette triomphante monstre
71 été réSuite
De point en point selon la tinte ïToeil,
comme 1 affirme le témoin qui nous 1 a transmise, il fallait que la passion de nos aïeux pour ces pieuses fêtes fût portée au dernier terme de tout ce que nous pouvons imaginer. Aussi était-ce une réjouissance publique dans toute la force de l’expression. Il ne s’agissait point d’une maigre composition en quelque quatre ou cinq actes, exécutée en une soirée par une troupe à gages. Le Mystère des saints actes des apostres n’est rien moins qu’une sorte d’épopée dialoguée, en neuf livres; non pas, à la vérité, de quelque huit cent mille vers pour le total, comme le voudrait Catherinot dans ses Annales typographiques (5) , mais, ce qui est déjà très-suffisant, de soixante-six mille vers seulement. Je dois cette rectification à l’érudition inexorable de M. Chevalier de Saint-Amand, bibliothécaire de la ville de Bourges, lequel a relevé en outre la mention de cinq cent trente personnages, dans les documents compulsés par lui sur la représentation de ce mystère en i536.
Aujourd’hui que l’égalité, dont nous parlons tant, consiste surtout à pouvoir se coudoyer les uns les autres d’un air rogue dans les rues (6), imaginera-t-on aisément de quelle bienheureuse cohue, de
(i) Le théâtre du moyen âge attend encore son historien , après les recherches partielles qui lui ont été consacrées çà et là. Jusqu'à présent nous ne possédons sur ce point curieux d'histoire littéraire que des données incomplètes et presque toujours extrêmement vagues. Ceci soit dit sans déroger aux éloges que méritent les tentatives de plusieurs antiquaires pour reconnaître ce terrain. Du reste, il faut convenir aussi que le moyen âge semble avoir affecté une sorte d'avarice dans les renseignements qu’il nous a légués à ce sujet. On dirait que, jaloux de ces fêtes, il se soit malicieusement plu à nous en découvrir uniquement ce qui pouvait piquer notre curiosité sans la satisfaire. Quelques mots, de loin en loin, permettent d'apercevoir que le drame sous diverses formes coulait, pour ainsi dire, à pleins bords à travers ces âges naïfs et joyeux; mais comment reconnaître les traces de son passage avec quelque continuité, de manière à pouvoir en signaler le cours, même approximativement? Nous sommes a peu près réduits à des signaux demeurés debout sans liaison certaine; et, quand nous prétendons rattacher entre eux ces points clair-semés, nous n’avons plus que des analogies et des conjectures pour combler les intervalles qui séparent nos jalons.
Quant à moi, je ne puis songer en ce moment à faire une excursion dans ce domaine un peu écarté de ma route. Je m eu tiens donc à saint Thomas et à la ville de Bourges. Encore même me renfermerai-je dans un seul fait autant que possible.
(a) Paris, Nicolas Cousteau, i53y; deux vol. in-fol.
On trouve en maint endroit des détails plus ou moins circonstanciés sur les frères Gréban (Arnoult et Simon), auteurs (ou traducteurs , comme on veut bien les qualifier) de cette composition singulière, et sur les modifications que subit après eux cette oeuvre du xvr siècle. Une notice de l’habile critique qui préside à la bibliothèque de Bourges donnera bientôt, sans doute, au public le dernier mot de ces questions historiques.
(3) A Paris ce Mystère ne fut joué qu’en i54i- Cest le cri ou
annonce, qui est de i54o (16 décembre), et l'on y assigne le jour de Saint-Etienne (26 décembre) pour la distribution des rôles entre les prétendants. La troisième édition des Actes (Paris, Les Angeliers, i54i, in-fol.; augmentée de X Apocalypse saint Jean Zébddée ) dit positivement qu'ils viennent d'être représentés cette aunée-là même en l’hôtel de Flandre.
Pour ne point paraître usurper une priorité absolue en faveur de la ville de Bourges, avouons qu’elle a été précédée par quelques villes de province dans la représentation de ce drame. C’est ce que l'on verra dans la notice de M. Chevalier de Saint-Amand, lorsqu'elle sera livrée au public.
(4) Bourges, i836, in-8°; avec quatre autres documents ou opuscules plus ou moins anciens, relatifs à l'histoire de Berry : le tout recueilli par M" labouvrie, notaire honoraire. La relation a été dressée par Jacques Thiboust, sieur de Quantilley, secrétaire du roi. L'homme de plume y a mis une forme d'inventaire qui garantit sa véracité, en écartant du narrateur tout soupçon d’artifice. Je crains que l'éditeur ne reproduise pas complètement l'orthographe de l’original; pour moi, je ne pouvais que suivre l'imprimé, sans me permettre autre chose que de simplifier parfois sa ponctuation. Encore l'ai-je copiée scrupuleusement lorsque le sens devenait douteux.
(5) Cs. Labouvrie, op. cit., p. 7; et les frères Parfaict, p. 387.
(6) Platon (de Republ. VIII) connaissait avant nous cette manière d’entendre la dignité individuelle; et, tout républicain qu’il était, il ne lui avait pas semblé que les vœux d'un grand politique dussent être comblés pour si peu. Il est une disparité de conditions que tous les progrès du monde ne feront pas évanouir, et l’espace entre ces degrés ne se comble ou du moins n'adoucit sa pente abrupte que par une certaine union des cœurs dont le secret n'est point dans les théories sociales. Un ancien l'a dit , et il n'avait pas besoin de le dire : Un même vouloir, les mêmes antipathies, voilà, au fond, l’amitié forte. Réglant nos jugements sur ce principe,
VITRAUX DE BOURGES
quels transports de joie furibonde, de quelle mêlée pleine d’ivresse à demi folle, devaient être précédées, accompagnées et suivies ces sortes de réjouissances? Plusieurs centaines de citoyens: chanoines(i),
nous comprendrons que les sociétés les plus épanouies et les plus heureuses, parce quelles sont les plus unies et les plus aimantes, ne sont pas celles où les hommes s'entre-heurtent et se croisent avec le moins de façon , mais celles où les cœurs ont le moins de divergence et se touchent par plus d’endroits. Les passions collectives établissent entre les hommes le seul niveau qui ne soit point une duperie ou un désordre, parce quelles mettent les âmes en contact indépendamment des formes extérieures.
(1) M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de Bourges, et qui prépare depuis longtemps une histoire de cette ville, a bien voulu m'indiquer plusieurs résultats curieux que ses recherches lui ont fournis en ce genre. Malgré l’extrême obligeance avec laquelle il me faisait part de ces trouvailles dont on est quelquefois si jaloux , je mesuisimposé de ne les mettre à profit qu'avec une extrême sobriété, pour qu'on les lise avec plus d’intérêt dans les pièces originales qui accompagneront son ouvrage. Je me bornerai donc à deux ou trois faits énoncés sans nul détail , et sur la foi de ma mémoire à plusieurs mois de distance.
Dans un document du xv° siècle, si je ne me trompe, messieurs de la ville demandent aux chanoines de la cathédrale que la distribution ne soit point perdue pour ceux de messieurs du chapitre que le bien public forçait à s’absenter de l'office canonial afin d 'exercere personagia : soit qu’ils dussent remplir eux-mêmes quelque grave fonction dans le drame , soit qu’ils présidassent aux répétitions des rôles. Ailleurs, un des sieurs de la justice à qui l'on reproche de s'être modelé sur Pilate dans l'exercice de son emploi, répond avec une désinvolture très-calme, qu’en effet il a joué ce rôle dans le dernier jeu de la Passion, et qu’il ne s’en est pas mal acquitté. Une autre fois (toujours à Bourges et d'après M. L. Raynal, sauf les inexactitudes de mes souvenirs), un clerc déjà dans les ordres est réprimandé et mis aux arrêts pour s’être permis des paroles impertinentes dans un rôle qu'il remplissait à l’occasion d’une fête publique.
Ce dernier trait est fort scandaleux, j'en conviens; et n’est-ce pas aussi un horrible manque de respect envers la majesté royale que ce tison jeté à la face de François I", lorsque, en l’honneur de l’Epiphanie, le roi très-chrétien donnait l'assaut au logis du roi de la fève P Le menton du prince en conserva , dit-on, une empreinte que tout l’art d'Esculape ne put effacer, tant le jeu avait été animé! et l'on ajoute que la harbe dut alors sa fortune à cette cicatrice.
Tels étaient ces âges : on était bouillant au risque de quelque pétulance ; et non pas flegmatique ou assoupi de peur de donner dans quelque incartade. Le cas échéant , on rappelait l'étourdi à l’ordre avec plus ou moins de sévérité ; mais on se gardait bien d’enlever aux âmes leur ressort , et aux individus leur physionomie, par mesure de police générale. Je ne canonise point cette manière detre, je la constate. J’ajoute, pour netre pas trop incomplet, que dès lors il se rencontra des censeurs qui prévinrent notre vertueuse indignation contre ces réjouissances, et les qualifièrent trèssévèrement avant que nous fussions au monde. L’abus était vieux, et l’improbation ne s’était pas fait longtemps attendre; car nous la trouvons exprimée de bonne heure avec une amertume qui pourrait nous faire envie. Pour nous rapprocher sur-le-champ de l'époque où nous rappellent nos verrières, voici le langage d’un auteur qui a trouvé place dans la compilation de YHortus deliciarum (fol. 3i5 r°). «Milita mala exempta de bonis orta sunt. Quod ah Ecclesiæ rectoribus ex antiquo , sancta intentione quæsitum (et?) inventum, ad posteritatem erudiendam permissum est; quod pro augenda fide vel religione christiana in mysticis exemplaribus .... positum et deeretum est; a successoribus eorum, vel eorum subditis et modérais, aut immutatum , aut ordine incompetentiori diversificatum , vel eerte penitus obliteratum est.
« Postquam Deus homo factus est, et mundo apparuit qui in forma Dei semper invisibilis fuit ; oblatamgratiam primitivus Ecclesiæ populus tanto amoris fervore suscepit, ut quidquid de ordine illo divino (id est de gradibus susceptæ humanitatis Christi) vel scriptis vel exemplo transmittere posteritati poterat, modis omnibus iutenderet; ut si deessent alicubi scripta, ad fidem sæcula secutura firmarent vel exempla.
« Igitur de nativitate Christi, de ejus manifestatione (hjpa-
panti) et Magorum mysticis muneribus; de circumcisione ; de ejus, in laude popùli et palmis virentibus, Jerosolymam itinere in asino; de Passione ejus, diurnis et nocturnis boris (id est in crucis salutatione et luminum extinctione) ; de cœna Domini , de resurrectionis nocte vel die , et de duobus Emmaus discipulis; quædam imitandi vestigia Eeclesia præfixit per exempla. Quæ in quibusdam , juxta traditionem antiquorum, digna veneratione, celebrantur ecclesiis; in quibusdam, aut pro voluntate aut pro necessitate, vel mutata sunt vel neglecta. Et, ut superiora repetamus quod sæpe ex bonorum exemplorum radice mali fructus prodierunt, oportet osteudi de paucis; ut, de paucis, excessum et neglectum cognoscamus in multis.
« (Fol. 3x6 v°) De sancta die vel octava Epiphaniæ ab antiquis patribus religio quædam imaginaria (de Magis Stella duce Christum naturn quærentibus, — de Herodis sævitia ex ejus malitia fraudulenta, — de militibus parvuloi'um obtruncationi deputatis, — de lectulo Virginis, — et angelo Magos ne redirent præmonente, — et de cæteris diei illius appendiciis) præfinita est , per quam fides credentium augeretur, gi'atia divina magis coleretur, et in ipso spiritali officio etiam incredulus ad culturam divinam excitaretui'.
« Quid nunc, quid nostris agitur, in quibusdam ecclesiis, temporibus? Non religionis formula, non divinæ venerationis et cultus materia; sed irreligiositatis (et P) dissolutionis exercetur juvenilis lascivia. Mutatur habitus clericalis, incolxatur ordo militaris, nulla in sacerdote vel milite differentia ; domus Dei permixtione laicorum et clericorum confunditur; comessationes, ebrietates , scurrilitates, joci inimici, ludi plausibiles, armorum strepitus, ganearum concursus, omnium vanitatum indisciplinatus excursus. Hue accedit quod aliquo discordiæ genere semper turbatur hoc regnum; et si aliquo modo pacifice inchoatur , vix sine dissidentiurn gravi tumultuterminatur.
« Hæccine , vos o genus electum , regale sacerdotium , gens sancta , populus acquisitionis (I Petr. II, 9), religio divinis placebit obtutibus! ubi clericalis ordo ( profanalur? ), Deus exbonoratur, proximus non ædificatur , incredulus scandalizatur. Nonne multo melius esset taie penitus exemplum intermitti, quam in hoc trangressibili cultu offensionem pro gratia (peregrinamP) promereri! Excessus populi ordinis defectus sanctæ religionis est, et spes mercedis vacuatur, ubi pro pietatis cultu vanitas exercetur.
« Beatos igitur Ecclesiæ principes spiritales dixerim qui , talia prohibendo , malunt evangelica lectione quæ in ortu Christi gesta sunt ad memoriam revocare, quam hujusmodi spectaculis fundamentum fidei resolvere.
« Quid (quod in Cœna Domini in conventu canonicorum ipsi sumus experti), quod multis coram positis personis laicalibus (et P) religiosis , peracta juxta mandatum Domini pedum lavatione, miræ magnitudinis panis circunifertur ; ex quo singuli, sumptis partibus suis, coram facie altaris comedunt et bibunt! Hoc ri tu cœnam dominicam memoi'iæ posteritatis repræsentare, quid aliud est quam quadragesimæ vel jejunii summam accepto cibo vacare ( vacuare? ) ! Figuram , inquiunt, cœnæ dominicæ causa religionis exercemus; non corporali indigentiæ satisfacimus; sicut a patribus accepimus. Sed in omnibus hujusmodi legibus locus dandus est rationi; quia minus erudita antiquitus sæcula multa posteris observanda transmiserunt , quæ perspicacioris intelligentiæ sancti aut non multum attenderunt , aut in melius mutaverunt.
« Igitur videndum est Ecclesiæ filiis qua religionis forma Christum iinitentur; ut, sive in verbis sive in rationalibus exemplis, Christi gloria semper dilatetur; nec cultor veritatis débita mercede privelur. »
Le bon moine (car tout le sujet et tout le langage de ce traité annoncent un moine) qui nous fournit ces documents en prétendant émouvoir notre bile contre les auteurs de ces scènes, réussi! bien davantage, si tout le monde est comme moi, à exciter notre impatience contre lui-même. Combien nous lui aurions su gré d'avoir accordé un peu moins de place à son zèle impétueux , et de nous avoir mis un peu plus dans la confidence des motifs de sa plainte! Mais voilà bien le moyen âge : De paucis excessum cognoscamus in multis ! Ils sont toujours comme cela en ce genre de
gens du roi et de la commune, hommes d’église et hommes de loi, personnages publics et prudhommes, associés aux simples bons hommes du modeste populaire; jeunes clercs du Chapitre (i) et jouvenceaux de la cité, etc., etc., enrôlés et préparés de longue main à la mise en oeuvre, puis équipés avec une merveilleuse fierté et gorgiasement habillés de tous les plus riches paremens de la province, pour faire chacun selon sa qualité bonne mine (2) ; et enfin poursuivant durant quelque trente ou quarante jours consécutifs la représentation du jeu (3), qui n’atteignait sa fin que moyennant cette espèce de session.
89. Abordons ce drame du xve siècle, groupe énorme où nous n’étudierons que les parties relatives
curiosités : après avoir soulevé discrètement un coin du rideau , ils nous laissent sur l’envie. Nous nous serions bien chargés du commentaire, mais il ne fallait pas nous dérober le fond.
Bien des conciles ont partagé l’opinion du moine sévère dont on vient de lire la mercuriale , mais tout le monde sait cela. Ce cju’on ne sait pas assez , c’est que les conciles et les décrétales ne blâment ëri ceci que les excès et les abus; mais non pas le fond des choses.
(1) Nous faisons remarquer à dessein cette participation des jeunes clercs que l’on a pu observer déjà dans la note précédente. C’est pour en prendre occasion de conjurer ceux qui écriront désormais sur les joies dont l’Eglise était souvent le théâtre au moyen âge , de vouloir bien nous épargner les fades homélies de leurs devanciers sur la sainteté du lieu et de la profession ecclésiastique que l’on y profanait , à ce qu’ils disent. Zèle attendrissant surtout dans la bouche de quelques-uns de ces messieurs dont il était permis d’attendre autre chose que de saintes et édifiantes doléances. Leurs successeurs sont priés de vouloir bien faire attention que les enfants et les jeunes gens du moyen âge n’étaient pas obligés plus que les nôtres d'être des barbons. Donc ces enfants de chœur (scholares , parvuli chorales , infantes ecclesiœ, subdiaconi, etc., etc.) qui étaient la partie principale des séminaires d’alors , et dont les fonctions étaient habituellement si graves pour leur âge, il faut bien tolérer qu’ils pussent à certains jours se relâcher un tant soit peu de la contrainte ordinaire (Cs. Concil. Salisburg., A. 1274, Can. XVII; ap. Canis., Thesaur., t. IV, 90). Et il ne faut pas nous dire qu’ils pouvaient bien célébrer de joyeuses solennités tout à leur aise, mais non pas dans l'église; car où voudriez-vous qu ils eussent choisi un lieu plus propre à des fêtes publiques P Je m abstiens même de faire remarquer que l’origine et la fin de ces pompes naïves étaient beaucoup plus religieuses qu’on ne l’a dit ou même compris. Mais songez que dans les temps et dans les lieux où la religion est le tout de l’homme, le temple est le tout du peuple. Établir et prétendre maintenir en ce genre ces démarcations qui paraissent si importantes à ceux pour qui la religion est une affaire entre autres, c’est prétendre que le peuple se conduise par des idées métaphysiques; et, pour parler plus net, c’est vouloir que la religion soit impopulaire. Ce serait faire penser au peuple qu’il y a des moments, ou bien des choses, où la religion doit le quitter, où il peut (et même devrait, par hypothèse) en faire abstraction. Idée fausse! et incompatible, par le fait, avec une civilisation vigoureuse.
Aussi, au moyen âge , nous voyons des églises préluder à la fondation des musées de tout genre (même d histoire naturelle), et à l’institution des chaires publiques de littérature; enfin, ce qui doit bien obtenir une certaine sympathie dans notre siecle, nous les trouvons abritant des assemblées délibérantes.
Je sais que tout cela serait un contre-sens aujourd hui ; et nonseulement dans les mœurs, mais aussi dans le (ond des choses. Pourquoi? Parce que la chose laïque envahirait alors et submergerait inévitablement son hôte ecclésiastique. Mais au temps dont nous parlons, ce n'était point cela. Il n'y avait pas alors deux mondes qu’il fallût guider à force d’expédients dans leurs orbites respectives pour éviter les chocs, et sauver à l’un d’eux le sort du pot de terre en voyage. Jadis le monde 11e se composait que d une grande sphère, et l’astre du foyer ne jalousait point ses satellites ; voilà tout.
Si l’on vient nous dire après cela qu’il y avait des abus , c grands abus; c’est ce qui est impatientant. Nous avons les conciles pour nous le répétera satiété, avec cette différence qu’eux, du moins, se mêlaient en cela de leurs affaires. Mais aujourd lnn que nous sommes d'une perfection à en être presque ennuyeux, laissons donc les abus, qui ne nous regardent pas, pour appré-
cier en observateurs calmes et réfléchis ce qui se mouvait sous cette surface. Le reste a pour moindre inconvénient, celui d’etre rebattu et parfaitement inutile.
(2) Cette prétention à la bonne mine n’était pas tellement réglée par la qualité du personnage, que les convenances du rôle n’y fussent outrepassées quelquefois. C'est ce que fait remarquer la relation du sieur de Quantilly au sujet d'un groupe d’aucuns malades comme aveugles , boiteux, de'moniacles , fiebvreux et bélistres , tous vestus de drap de soye, trop mieux que a. leur estai nappartenoit (p. 23). Plus loin (p. 62), les vêtements de taffetas que porte un mareschal du roy Migdeus pourraient faire prendre le change sur la condition de ce personnage accompagné d’un varlet. Mais c'est un forgeron, tout simplement; si bien que lui et son varlet portent des barres de fer et marteaux sur leurs cols (Cs. n01 90, 91 ; p. i58, etc.).
Il y a tout lieu de croire que les familles des figurants mettaient chacune à la toilette des siens une émulation de luxe qui n’était pas toujours au profit d'une graduation bien exacte dans la mine des divers personnages mesurée sur leur importance dramatique.
Mais pour qu'on se forme une idée de la somptuosité qui présida au choix des costumes dans cette fête de province au xvi" siècle, je mettrai dès maintenant par anticipation sous les yeux des lecteurs Yévesque (païen) de la loy d’Ynde (p. 49) monte sur une mule housse'e de drap dor , ensemble le harnois. « II estoit vestu d'une longue robe écarlate doublée de veloux noir, et pardessus ung rocliet de toile tissue à bandes d’or et soye blanche, fort beau. Il avoit pardessus ung capuchon de satin verd, dont le collet et tout l'entour estoit bordé de pierreries et frangé de franges d’or. Il portoit une mitre de satin cramoisy , doublée de satin blanc; elle estoit semée de pierreries et de perles en grand nombre. Il avoit en ses doigts des anneaux d’or où estoient enchâssées diverses sortes de pierreries de grosse valeur, etc. »
L’antiquité reprochait aux Athéniens d'avoir dévoré tout l’argent de la Grèce pour combler l’abime de leurs fêtes, et d’avoir plus dépensé à leur théâtre qu’à toutes les guerres contre les barbares. Si l'on fait attention qu'ici c'est l’œuvre du duché de Berry tout seul, je ne sais comment les économistes expliqueront ce phénomène de magnificence provinciale. Ajoutez que l’on sortait des guerres d'Italie, et que Bourges avait été dévasté par d’effroyables incendies à la fin du xvc siècle.
(3) Ce mot jeu (ludus) semble avoir été l'une des plus anciennes et des plus durables dénominations dont on ait fait usage pour désigner les représentations dramatiques chez les modernes. On la retrouve avec ce même sens depuis le xi” siècle , pour le moins, jusqu’au xvi”. Saint Pierre Damien suppose déjà l’emploi de cette expression bien établi, quand il compare l’appareil du crucifiement et de la résurrection de Jésus-Christ à la pompe d un plaidoyer dramatique, sous le nom de Ludus judiciarius (P. Damian. Scrm. XII , de Resurrectione). Et actuellement encore 1 e jeu conserve sa trace dans notre langue, qui continue à dire jouer une pièce de théâtre.
L’invective transcrite dans 1 ’Hortus deliciarum, que je rapportais précédemment, dounerait à penser qu'on employait aussi le mot regnum. C’était comme une cour plénière, un cortège triomphal, etc. Et dans le fait, je ne vois pas ce que les rois auraient pu faire de plus. On s’efforcait d'atteindre le maximum de pompe et de richesse , sans que les princes songeassent à se formaliser de cette rivalité, ou à la comprimer par des arrêts somptuaires. Je trouve qu'à Lyon, vers le temps de Louis X II, un acte consulaire fait prêter aux acteurs des beaux mystères , pour la décoration de leur théâtre, les pièces de décoration qui avaient servi pour les entrées solennelles du roi et de la reine. Cs. Colonia, Hist. littéraire ... de Lyon, t. II, 428, sv.
VITRAUX DE BOURGES
à saint Thomas. Voici d’abord, d’après la relation de Bourges (i), un spécimen du luxe dramatique déployé dans cette circonstance. Je la choisis dans la description de quelques-uns des personnages qui nous intéressent.
«Gondoforus roi de Ynde-la-Majeure estoit monté sur ung grand cheval couvert d’ung caparasson de satin changeant, a frangé de riches franges. Il estoit vestu d’une robe de satin cramoisy faite à la turquesse, toute pourfilée d’antique « ouvrage d’or; le pourpoint de même drap et façon. Il avoit ung chapeau de veloux cramoisy violet faict à pointes, « à chacune desquelles pendoit une grosse houppe d’or sous boutons de perles. Il estoit pourfilé d’or et semé de « diverses espèces de pierreries, et par le rebras (rebord ou retroussis) enrichi de chaisnes d’or et autres qu’il portait a à son col; et sur le chapeau une couronne d’or.
«Le roi Dampdéomopolys (2) venoit après, monté sur ung grand cheval couvert de caparasson de veloux noir
« bandé. . . de satin cramoisy pourfilé de broderie et pendoient houppes à chacune des pointes. Il estoit vestu
« d’une robe de drap d’or sur champ bleu, à collet fait en pointes à chacune desquelles pendoit une houppe d’or; « et pendoit à sa ceinture qui estoit d’une grosse chaisne (3) un malchus (4) qui avoit le fourreau de veloux bleu garni
Quant à la distribution du Mystère des actes des aposlres en une trentaine de fragments successifs pour la représentation , c’est ce qu’on trouvera discuté et calculé par le menu dans la notice que prépare M. Chevalier de Saint-Amand. L’habile bibliothécaire de Bourges nous apprendra sans doute, à cette occasion, si le pauvre peuple faisait trêve avee son appétit durant ce mois de vacances; ou si le long chômage des métiers causé par une telle fête, entraîna quelque mortalité parmi les prolétaires. Je soupçonne qu'il n’en sera rien dit dans les auteurs contemporains; nouveau problème d’économie politique : Le peuple en fêtes, et point aux abois cependant. Si quelqu’un crie à la fainéantise, nous ne disputerons pas sur les mots. Il est certain qu’alors on ne regardait point le travail comme le but ou la grande occupation de la vie. On croyait que X homme , même l’homme terrestre, ne vit pas seulement de pain, et qu’il lui fallait d’autres jouissances que celles du corps. Pour ce qui est du labeur, ou le considérait seulement comme la peine du péché; et, dans cette persuasion, l'on n'en prenait que juste ce qu’il fallait. Mais depuis lors les choses ont bien changé , et je ne dis pas que ce soit mal fait. Dieu qui, même dans les châtiments de ce monde, songe au bien de 1 homme, a permis que quand les nations perdent de vue le ciel, l’avidité les poussât aux travaux forcés comme la justice humaine y attache les hommes dangereux. Par là , en même temps que les passions se déchaînent dans les cœurs, l'intérêt leur forge des fers; et le loisir décroît proportionnellement au développement des désirs mauvais. C’est ce qui arrive pour les peuples , aussi bien que pour les individus , et c'est providence eu même temps que sévérité.
(1) Labouvrie, op.cit-, p. 43-47) 61.
(2) On ne devinera pas toujours sans quelque hésitation les noms primitifs de la légende à travers les travestissements successifs des diverses traductions. Les variations des copistes et des imprimeurs viennent s’y joindre pour aggraver la mésaventure. Gad , frère de Gundoforus, parait sous les formes Agat, Agath, Agab. Un même roi d'Arménie est nommé tantôt Polonius, tantôt Polémius ou Polinius. Andrapolis, Andrinopolis, Antripolis, Andéomopolys , etc., même chose. Ici je n’oserais pas affirmer que le xvc siècle ait pris un nom de ville pour un nom d'homme. L'apostrophe netant guère d’usage à cette époque, on pourrait lire : Le roy d’Ampdéomopolys. Autrement il faudrait lire Gondo-
forus roy Dinde, comme on le trouve écrit plus d’uue fois dans les exemplaires imprimés ou manuscrits de ce même mystère. Cependant il faut avouer que nous rencontrons ailleurs le roi Andéomopolus, sans nul moyen d'excuse dans l'orthographe ancienne.
(3) Je ne sais s’il faut supposer que cette grosse chaisne fût d'or. Il serait permis de le croire, quand on remarque dans cette même description TVaradachduc de Babylone (p. 41) « portant en escharpe une grosse cordélière d’or émaillée de noir , du poids de trois à quatre cents escus; et ceint d'une autre grosse chaisne d'or plate à laquelle pendoient autres trois moindres chaisnes auxquelles étoit attaché un malchus qui avoit un fourreau de veloux verd et ses garnitures d’or. »
Saulus (saint Paul , avant sa conversion) n'est pas moins éclatant dans X ordre de la Synagogue (p. 34).
« Il avoit en escharpe une grosse chaisne d’or , et estai t ceint d’une autre chaisne d’or à laquelle pendoit sur trois autres un bracquemart {sorte de çâoyavov) qui avoit le fourreau de veloux blanc semé de feux faits de broderie, et la poignée dudit bracquemart estoit d’un jaspe vert enrichi de petits cercles d’or. »
« Ung chevalier nommé Denys, époux de.Pélagie (fille de Gondoforus ), avoit une grosse chaisne d’or en escharpe (p. 47)- “
« Félix, prévost de Césarée . . .(p. 5o) avoit au col une chaisne d’or du poids de deux cents escus, à laquelle pendoit une bague de diamans en façon de croix; en avoit une autre en escharpe, faite à grandes boucles rondes, du poids de six cents escus.
Antipas, femme d’IIérode . . . (p. 53) « La chaisne dont elle estoit ceinte pesoit plus de trois cents escus, à laquelle pendoient de petites gentillesses. »
Etc., etc.
(4) Il est facile d’apercevoir que ce mot, répété plusieurs fois dans le compte rendu de ce défilé des personnages , pour désigner une espèce de sabre, a pris naissance dans l’histoire de saint Pierre abattant l’oreille de Malchus (Joann. XVIII) au jardin des Olives. Les grandes guerres des derniers siècles, et la tactique quelles ont fait naître, n’avaient pas encore répandu dans nos langues européennes de la famille latine certaines expressions slaves (souvent même tartares , si l’on veut remonter plus haut) qui nous sont venues de l’Europe orientale avec le développement tout moderne de la cavalerie légère.
Ce serait le sujet de considérations curieuses que de montrer l’Europe latine recrutant parmi les peuples germaniques et slaves des mots d’équipement militaire et de la langue du soldat, mais transmettant en échange presque tout l’idiome de la stratégie et de la tactique. D’après les données de la linguistique, le quartier général des nations civiüsées est évidemment établi dans les contrées sud-ouest de l’Europe. Et il ne faut pas que le patriotisme nous aveugle, on ne saurait méconnaître la grande part que l’Espagne et l’Italie réclament dans ce vocabulaire d’État- Major. Ainsi c’est toujours Rome (la Rome de César, par la langue; la Rome de saint Pierre, par la religion) qui préside aux batailles. J'abandonne ceci aux militaires philosophes : ils le réfuteront s’ils peuvent, et l’expliqueront s’ils veulent.
J’ajoute une autre circonstance empruntée encore à X ordre de la triomphante et magnifique monstre. Les divers trains défilent par compagnies ou groupes composés d’après les rapports historiques des personnages. Pour les mieux distinguer, on donne à chacune de ces escouades un certain nombre de musiciens : trompettes, clairons, fifres, tabourins de Souysse ; le tout proportionné a la pompe qu’exige la splendeur des rôles. Les trompettes semblent être le grand moyen de graduation : on en voit depuis une jusqu a six , selon la dignité ou magnificence du train ; et quelquefois elles disparaissent absolument. Les hautbois sont extrêmement rares, les clairons un peu moins, et les fifres avec tabourins de Souysse sont tout ce qu’il y a de plus commun en frit d instruments.
Puisque j’ai hasardé un mot sur les faits d’histoire militaire constatés par le langage, voici la Suisse qui marque de son empreinte chez nos pères le régulateur (j’ai presque dit : le balancier) de
de petits cercles d or. Son chapeau estoit assez haut, il estoit de veloux incarnat enrichi de chaisnes et de bagues, et
« au fait une grosse houppe de perles pendante, et par le bas un gros bourrelet de même et par dessus ledit
« bourrelet, une couronne d’or bien riche de pierreries(i) et de perles. Il avoit une perruque fort longue, approchant a de la mode judaïque (2), etc., etc.
« Pélagie (3) sa fille estoit après, montée sur une haquenée blanche couverte d’une housse de satin violet frangé de . franges de soye blanche, et toute parsemée de papillottes dorées. Elle estoit vestue d’une cotte de drap d’or et pour- • fil assis sur veloux violet, sous une robe de drap d’or et de satin blanc, autant dessus que dessous; et estoit le satin a découpé, par où apparoissoit le drap d’or ainsi découpé, par où apparoissoit le satin(4). Etc n
90. Outre ces premières données, nous pouvons, grâce à M. Chevalier de Saint-Amand, compléter cet échantillon de la grande représentation de i536, par les fragments d’un mémorial contemporain pour la mise en scène (S). Voici la partie des préparatifs requise pour les sections relatives à saint Thomas (Mystère des Actes, livres lU” et VH').
a F. 16. Fault un chameau et ung dromadaire pour Abanès(6), qui seront chargés d’argent et autres besongnes. Et « peu après fauldra que le dit Abanès descende en ung lieu où il ne soit veu.
«F. 52. Fault lever deux tables où en l’une sera le roy Andéomopolus, la royne et sa fille Pélagie, et en l’autre a sainct Thomas (7) et plusieurs autres.
« Le somellier du dit Andéomopolus bailla sur la joue à sainct Thomas, et pour pugnition Dieu permet que ung
l’infanterie moderne. Toutefois le fifre est allemand comme le lansquenet , mais non pas le tambour ; et il est certain que l’Espagne, dès le commencement du xvi° siècle, présentait une infanterie respectable. Est-il bien vrai que l’adoption du tambour, comme instrument de précision dans la manœuvre, soit due à Emmanuel Philibert? Il serait assez singulier que le développement de l’infanterie, cette grande révolution dans la guerre, eût pour principaux points d’élan deux cardinaux : Schinner et Ximénez.
(1) Les pierreries ruissellent dans les toilettes de ce mystère de province. Les hommes rivalisent en cela avec les femmes, au point que le narrateur désespère de pouvoir tout décrire. Ce sont « bagues et chaisnes d’or dessus et dessous , en tel nombre que le récit en seroit trop long et ennuyeux (p. 53). » Et pourtant si le costume et le cortège d’Anne et de Caïphe, ou celui des empereurs romains (Tibère et Néron) n’étaient pas étrangers à la légende de saint Thomas, mon lecteur serait bien autrement ébloui de ce bouquet de l’artifice.
Quant aux personnages de la monstre qui peuvent nous intéresser, je trouve « la royne Dampdéomopolys . . . vestue d’une cotte de drap d’or, sous une robe de damas cramoisy bordée de chaisnes d’or ; et à la pièce de devant , une riche bordure de pierres précieuses, rubys et diamans, de la valeur de plus de deux mille escus ; et à son col un carcan {Al. carquan) d’autres pierreries fort riches. » — Pélagie sa fille * à son col avoit ung riche carcan de pierreries, émaillé de noir, où pendoit une riche bague de rubis et la pierre de devant .... et par-dessus , ung autre gros carcan
fait de coquilles d’or Et autour de la teste ung gros chapeau
de perles semé de diamans et saphirs, avec une passe d’or enrichie de bagues et d’autres pierreries ; et sur son front , une perle orientale pendant aux petits filets d’or. »
Etc., etc.
(a) Selon la mode judaïque, a la mauresque, de façon antique, a figure d’ouvrage antique ou approchant de la mode ancienne , h la mode de Turquie ou a la turquesse, chapeau (de Néron) d’une façon tyrannique , etc., etc.; ces manières de parler annoncent plus de tendance à la vérité du costume que nous ne le supposons communément dans les esprits de ce temps-là. Si leur envie détre historiques ne réussit pas toujours entièrement, comme quand ils donnent à Anne le pontife une chappe de satin faite en forme de recteur , fourrée dune panne d'hermine, il faut cependant leur tenir compte de la bonne intention. Us voulaient peindre le premier des docteurs de la Loi; et, pour le spectateur, la réussite était complète. On avait trouvé le moyen d’être historique et. populaire; et comme la popularité devait avoir le premier rang, l’autre qualité fléchissait un peu au profit de celle-là.
(3) Pélagie; et Denys sont les noms que la légende donne à la
fille du roi d’Andrinopolis et à son fiancé. Leur histoire n’intéresse le vitrail de Bourges que pour la noce, la bénédiction de saint Thomas , et leur baptême. C’est pourquoi nous ne leur avons consacré que peu de mots. Cs. Orderic. Vital., ap. Thilo, p. 85. — Jac. de Varag., h. I. — Vincent. Bellov., Specul. hist., libr. VIII, cap. 64. — Etc.
(4) Voilà une des plus bizarres exagérations, que je connaisse, de la mode des crevées (découpures à taille ouverte) ou grandes tailles par où apparoissoit et floquetoit la doublure qui estoit d’une autre toile. Mais je me connais trop peu en modes élégantes pour me permettre des observations sur cette classe de faits. Ce que je puis dire, c’est que toute la richesse des crevées n’a pas semblé néanmoins quelque chose d’assez grave pour qu’on les fit entrer le moins du monde dans les costumes des apôtres (p. oS).
Tout ce que j’ose ajouter en fait de toilette, c’est de signaler dans l'ordre de la monstre l’apparition d’une sorte de palletoc (sic) parmi les vêtements de ces brillants personnages (p. 32). Mais c’est pour habiller un messagier.
(5) Le manuscrit original, ayant pour titre : Extraict des fainctes qu’il conviendra faire pour le mistère des actes des apostres , appartient à la bibliothèque de Bourges. Tout annonce qu’il est du xvi” siècle ; les pages du texte auquel il renvoie ne correspondent à aucune des éditions imprimées, et font voir que ce programme a été rédigé sur un manuscrit. Il est donc extrêmement probable que ce mémorial aura été le protocole ou le souvenir , ne varietur, de la représentation de Bourges. Le peu que j’en citerai est pris sur une copie faite tout entière de la main du bibliothécaire luimême , qui a bien voulu me permettre de m’approprier cette primeur, en attendant qu’il publiât la totalité des fainctes. La plupart des éditeurs d’anciens mystères n’ayant trouvé, à ce qu’il parait, sur la mise en scène que des détails maigres et mutilés, le peu que nous livrons au public pourra n’être pas sans intérêt pour les antiquaires.
(6) Dans la monstre décrite par le sieur de Quantilly, nous n’avons pas vu figurer le chameau et le dromadaire. Mais il se peut que, pour la représentation, le prévost du roy Dinde ait eu à son service ung grand dromadaire fort bien fait, qui mouvoit la teste, ouvroit la bouche et droit la langue. Cette intéressante machine servait de monture au prévost de Hierapolis (p. 39), dans le défilé des personnages, et c’était une économie bien entendue que de ne point lui donner un rival. Quant au chameau, il pouvait bien être construit de façon à figurer passablement sur la scène , sans se prêter assez complaisamment aux évolutions jTune longue marche par la ville.
(7) Cette prescription des deux tables est sensiblement conforme aux dispositions adoptées par le vitrail de Bourges qui montre saint Thomas assis à part. Mais à Chartres, et dans les
VITRAUX DE BOURGES
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« lyon vient soubdainement qui l’estraugle et lui arrache la main, qui demoure à terre. Puis vient ung chien qui la a doibt emporter.
«F. 54. Se doibt trouver soubdain ung rameau de palme, auquel il y aye des dattes, ès mains de Denys epoux « de la dicte Pélagie.
«F. 57. Fault qu’il y ait un parquet (baquet?) 'auquel soient baplizez le roy, la royne(i), Denys, Pélagie, et tous « de la maison. Ce faict, se doibt esvanouyr par soubz terre sainct Thomas , et retourner où est Abanès.
<r.F. 91. Est baillé argent à sainct Thomas par Gondoforus pour bastir un chasteau.
a F. 97. Fault une ame faincte (2) de Agat. . . mort, que Dieu envoie quérir par ses anges; et est portée en paradis « veoir le palais édifié par sainct Thomas. Puis est renvoyée au corps, et se liève le dict Agat pour parler.
« F. 98. Fault une robe de pourpre que Agat porte à sainct Thomas en prison, qui la refuse (3).
—Septième livre.— «F. 11. Fault une prison pour sainct Thomas.
«F. 16. Fault des barres de fer pour sainct Thomas (4)-
«F. ig. Doibt cheminer sainct Thomas sur les dictes barres ardentes; et incontinent doibt sourdre eaue pour les faire «fumer et estaindre.
«F. 20. Fault une fournaise en laquelle sera jecté bois, paille et feu; et y sera mis sainct Thomas et estoupe en « icelle, et puis en yssir après quelque temps tout sain.
«F. 3o. Fault un temple auquel soit ung charriot mené à chevaulx(5), et un soleil d’or dessus; et derrière le dict a soleil faut un diable nommé Bérith.
«Fault au dict temple une autre ydolle qui se puisse fondre en pouldre quand temps sera.— Doibt cheoir le temple « quand le dict ydolle fondra. — Fault ung Cousteau (6) fainct pour levesque (7) d’Inde, duquel il frappe sainct Thomas « en l’estomac et le tue.— Fault une ame faincte (8) que Michel tiendra en paradis.— Fault ung monument pour sainct « Thomas.
« F. 35. Fault que tous les diables se mettent en ung rondeau davant enfer, et Sathan au milieu, et veulent consti- « tuer ung autre roy que Lucifer(g). »
91. Présentons maintenant un aperçu de la forme que revêt la légende de saint Thomas lorsque «Les deux Grébans au bien résonnant style,» la font monter sur le théâtre du xvc siècle (10).
Au tiers livre des actes (selon le partage des Grébans), Gondoforus tient conseil avec son frère Agat
fragments dispersés de l’ancienne verrière de Sens, on a suivi un autre programme. Là, le saint est au bout de la table, où siège le roi avec les deux époux.
(1) Il ne faut point que ce baquet nous rebute au milieu de tant de pompe. C’est toujours un cuvier qui sert de baptistère dans les nombreuses peintures de baptêmes que renferme YHortus deliciarum ; et nous en trouvons des exemples fréquents dans les vitraux des xn”et xm° siècles , soit à Bourges, soit ailleurs.
Pour ce qui regarde le baptême du roi et de la reine, que le metteur en œuvre associe aux deux époux, c’est ce qui n’est justifié ni par le texte du drame , ni par les légendes. Communément il n’en est rien dit; mais le faux Abdias et les iteptoSoi expriment formellement le contraire, puisqu'on y voit l'apôtre se dérobant à la colère du roi qui le fait poursuivre comme magicien. C’est seulement après avoir entendu parler des conversions et des merveilles opérées par saint Thomas dans l’Inde ultérieure , que ce prince rentre en lui-même et se fait chrétien. Cs. Fabric., /. cit., p. 695, sq. — Thilo, p. 27-29, 85. — Jac. de Varag. — Vincent. Bellov. — Etc.
(2) Bien que les arts du moyen âge n’aient pas adopté une forme absolument invariable pour la représentation des âmes, le symbole le plus ordinaire est celui d’une petite figure nue s'échappant par la bouche, comme une lame qui sortirait du fourreau. Nos vei'rières reproduisent fréquemment ce type, et la léthargie ou la mort de Gad est accompagnée de ce signe; en sorte que Y âme faincte du drame pouvait y trouver son modèle.
(3) Circonstance racontée par la légende , mais omise ordinairement par les peintres-verriers, à cause de son peu d'importance.
(4) Avant de faire enfermer saint Thomas dans la fournaise , la légende rapporte que le roi le fit placer pieds nus sur des plaques de fer ardentes. Mais une source, qui jaillit à l’instant, les
éteignit avant que l’apôtre eût rien souffert. Ces plaques (ou bassins) seront devenues des barres de fer , par la transmutation du mot latin lances en celui de lanceœ. Les textes écrits ont ensuite répandus cette altération dans l'histoire récitée , et l’auteur du mystère des actes a suivi cette version (Cs. n° 91).
(5) Le culte des Perses aura pu valoir à tous les Orientaux la réputation d'adorer les astres; et puisqu'il s’agissait d'une idole du soleil, rien n’était plus simple que d’en faire le Phœbus des auteurs classiques.
(6) Un glaive , ou une pique ; nous avons indiqué la différence des textes eux-mêmes à ce sujet. Cependant les plus autorisés sont pour la pique ou la lance, comme le vitrail de Bourges.
(7) Les vieux mystères s’accordent à nommer évêques tous les pontifes, aussi bien chez les païens que chez les Juifs. Par une conséquence assez naturelle, on leur donnait la mitre à tous.
(8) La verrière de Bourges n’a point donné place à la réception de saint Thomas dans le ciel , ni à la gloire de son tombeau ; mais ces sujets occupent divers médaillons dans la verrière de Chartres.
(9) Cette révolte des diables, qui trouvent que l'ouvrage menace de leur manquer en enfer depuis la prédication des apôtres, est un agrément dû au dramaturge, qui ne se fait pas faute d’incidenter sa pièce par les conversations très-peu amicales des démons entre eux.
(10) Je suivrai, dans les extraits de ce drame, la troisième, édition donnée en 1 54 1 - Cette réimpression parait avoir été faite sur une révision et correction de Maistre Pierre Curet (ou Cueuvret). Je ne la donne point comme préférable aux éditions antérieures, mais je l’avais à ma disposition; c’est là tout mon motif de la citer. J'indiquerai seulement quelques variantes d’après un manuscrit de l’Arsenal (Belles-Lettres fr., in-fol., n° 271).
PLANCHE SECONDE, SAINT THOMAS. lSg
et Abanès, prévost. Préambule énorme, au milieu duquel Agat place ces paroles, entre autres :
.Jamais nul par conseil nempire, Conseil n’est pas chose petite,
Mats sans conseil tout bien dédnict; Conseil garde le corps et l’âme,
Conseil tient en paix un royaulme,
Etc. »
Gondoforus, exposant la grandeur de son règne, trouve qu’il lui manque une chose seulement : les magnificences de l’architecture.
«Mais, qui nous est chose ennuyeuse,»
l’Inde , bien que pouvant fournir à Part de bâtir toute espèce de matériaux, ne possède pas un seul homme capable de les mettre en œuvre. Bref, la question est celle-ci :
«Si nous fault sçavoir et enquerre En quel pays ny en quel terre Trouverons par quelque adventure Tous qui en Part d’architecture Soyeut instruictz parfaitement Et où pourrons pareillement
Trouver massons et entailleurs, Charpentiers , painctres , émailleurs Pour mettre à exécution Le vouloir et intention Du maistre qui devisera. »
L’un propose Jérusalem, à cause de son temple; l’autre indique Rome. C’est vers Rome qu’on expédie Abanès, lequel monte à l’instant sur un dromadaire, suivi d’un valet qui mène un chameau.
Cependant, saint Michel est envoyé du ciel à Césarée pour préparer Thomas au ministère que Dieu lui destine. Saint Thomas commence par se défendre d’une telle commission.
Michel.
a Thomas je te viens advertir De par Jésus nostre Seigneur Que le prévost et gouverneur Du roi dinde(i) Gondoforus Vient en ces parties , sans plus ,
Pour recouvrer quelque grant homme Qui selon l’ouvrage de Romme Sache ung palais édifier Pour son vouloir paciffier Et pour faire œuvre méritoire Passant tout art architectoire.
Avec ce prévost t’en yras,
Et cest ouvrage entreprendras;
Le Créateur le veult ainsi.
Thomas.
« Jésus je te requiers mercy Et te prie de cueur dévost Que point n’aille avec ce prévost Que le roi faict transmettre icy.
Le peuple est d’erreur endurcy D’idolâtrie tout noircy,
(i) Sauf cet exemple pour justifier ce que j'ai dit au sujet du roi d'Ampdéomopolis , j’ai pris la liberté d’introduire des lettres majuscules, des apostrophes, des accents et quelques nouveautés de ponctuation. Le reste est conforme à l’imprimé.
(a) Cette intercalation de mots latins n’étonnera pas ceux qui connaissent le Dante; mais en cet endroit j’oserais penser que
De cruaulté plus dur qu’ung os,
Car à Dieu il tourne le dos (al. an vroyDiea tourne, etc.); Retourner nous n’en pourrons vifz, a Domine mitte me quo vis « Prêter ad crudeles Indos» (2).
Michel.
« Selon que j’entends par tes mots Thomas tu doubtes grandement Les Indoys; vas y (al. mais va) seurement Car Jésus te mande par moy Que tousjours sera avec toy En quelque lieu que tu seras.
Les Indiens tu convertiras.
Et quant ilz seront convertis,
Avec Jésus au sainct empire A tout la palme du martyre Viendras (al. venras) en la gloire parfaicte.
Thomas.
«Sire ta volonté soit faicte,
A. ton bon plaisir me submetz(3).
l’auteur enchâsse dans son mystère français un fragment populaire d’un mystère latin antérieur. Cs. n°94.
(3) Contrairement à la légende, le Fils de Dieu ne U’ausmet à Thomas sa volonté que par un ange. Mais ce n’est pas la seule différence entre le dramaturge et les légendaires. Du reste , saint Thomas répond comme s’il s’adressait directement à Dieu.
VITRAUX DE BOURGES
Cependant arrive Abanès, après une course de trois heures et demie (i). Son valet, personnage de repoussoir, dont la fonction est évidemment d’égayer le parterre, trouve que c’est jeûner fort longtemps, et que ce voyage a duré suffisamment; en sorte qu’il sera bon de trouver à Césarée ce quon les envoie chercher à Rome. Abanès ne dit pas non; et voilà que Thomas, dirigé par l’archange, aborde le prévost. Il sait ce que YIndois cherche, et il est son homme (2).
Abanès.
«Pour Dieu, doncques, maistre venez Avec moy, car je vous proraectz Que riche serez à jamais
On déjeune, et si bien, qu’il en coûte
(A son valet).
Voici le plus habile Ouvrier qui soit en ce monde.
Toute science en lui habonde Touchant l’édiffication.
Ainsi l’abréviation Se fera de notre voyage. »
trente talents. Mais ce sont trente talents
« Qui valent deux sicles dorez (3).»
L’hôte payé, on part. En enfer on augure mal de ce voyage, qui coïncide avec la conversion de saint Paul. Aussi Lucifer commande-t-il une levée en masse pour remédier à ces contre-temps. Là-dessus se rencontre au port de Césarée la nef de Palinurus (homme de mer, comme il convient à un tel nom), qui tout à l’heure ramenait saint Jacques Zébédée d’Espagne en Palestine (4)- Abanès ne pense plus ni à chameau ni à dromadaire, et fait marché avec le patron pour être mené en Andrinopolys. Pendant qu’ils naviguent, conseil chez le roi d’ Andrinopolys sur la manière de rendre solennelle la noce de sa fille. Les deux chevaliers appelés à s’expliquer sur ce cas, donnaient hier l’avis de marier la princesse avec le jeune chevallier Denys; ils votent à présent sur la noce qui va se faire ce jour-là même, et le poète a compris (rendons-lui cette justice) qu’il y fallait moins de longueurs qu’à la cour de Gondoforus. Il n’y a qu’une voix sur le moyen à prendre : c’est
« Que l’on recœuvre Des gens en grosse quantité. »
Si bien que quand Abanès touche terre, le crieur public est là faisant sa semonce :
« Or escoutez jeunes et vieulx Tant nobles que plébéyens.
Le roy à tous les citoyens Faict huy de par moy assavoir Que chascun face son devoir De venir au palais royal Vestu en habit nuptial,
Ce jour présent, sans différer, Pour compaigner et honnorer La dame de grand renommée
Pellagie sa fille aisnée Qu’aujourd’huy se doit marier.
Pourtant venez sans varier Et sans nulle excusation,
Sinon son indignation Encourrez, soyez en certains.
Et pareillement tous forains Estrangers, pellerins, passans (5), Que nul d’eulx ne passe pas sans Avoir esté à ce convive. »
(1) Cette course de trois heures et demie (même à l'aide d’un dromadaire) , pour arriver de l’Inde à Césarée , comment la faire accorder, je ne dis pas avec la géographie, mais avec les légendes qui parlent de mois et d'années pour le retour , et par mer? Du reste, s’il s’agissait de la question géographique, que dire de cet étrange port de mer qui semble placé au point de communication entre la Méditerranée et l’Océan Indien?
(2) L’exposé que saint Thomas fait de son savoir manque de finesse et de dignité à la fois. On dirait que l’auteur du drame n’a pas eu l'idée de cette conversation où les légendaires font parler l'apôtre en termes à double entente , qui peuvent également indiquer l'architecture ou l’apostolat, des palais matériels ou le royaume des deux. Mais il réservait ce morceau pour une autre occasion.
(3) Pour être exact, sans tant de réduction, il est clair que ces trente talents équivalant à deux sicles d’or, n'équivalent à rien du tout , et désignent tout simplement une grosse somme ronde, sur laquelle il ne faut pas subtiliser. Du reste, le ms. de 1 Arsenal donne dans un vers faux une autre approximation :
« Qui vallent deux cent cicles (rie) dorés, a
(4) Le manuscrit de l’Arsenal écrit Palamons au lieu de Palinurus. Ce pourrait être un autre souvenir classique : un dieu marin , au lieu d’un pilote de Virgile.
(5) Le roi était encore plus empressé quand il donnait ses ordres au crieur public.
“ Que nos subgeclz entièrement,
Tous estrangers et barbarins ,
Pnella hebrea ( qui s’appelle ensuite la Pucdle hé bréo) vient mettre sa musique au service de la joyeuse assemblée.
PtJELLA HEBREA.
œ Vous semble il bien que présent puisse aller Devant le roy, Monseigneur l’eschanson,
Je veuil fleuster ou dire une chanson Pour son plaisir en mieux renouveller. »
Le nom de sa patrie lui est une recommandation puissante. Se déclarer Juive et convaincre les gens de sa capacité, c’est pour elle une même chose. Car, comme dit l’échanson,
<iPour tympaner et pour bien cymballer Le nom hébreu a domination En général sur toute nation,
Qu’on ne sauroit mendrir ni annuler.»
Conduite devant le roi,
La Pucelle en hébrieu chante.
<c A sarahel zadab aheboin Oga sela thanameth thavehel Elyphaleth a der cleaninin,
Etc., etc.» (Seize vers de ce pastiche savant, où le manuscrit donne de nombreuses variantes).
«Puis l’expose la pucelle en francoys (sic) <t chantant ce que s’ensuyt.
« Il est un Dieu des Hébrieux
Éternel et glorieux
Que l’on doit sur tous aymer (i)
Qui a faict air, terre et mer
Tourner et mouvoir les cieulx.
Pourtant je vueil en tous lieux
Le clamer roy vertueux
Et chanter sans rien blasiner :
Il est ung Dieu des Hébrieux
Éternel et glorieux
Que l’on doit sur tous aymer.»
L’apôtre se fait répéter le chant joyeulx, et le someillier lui donne sur sa joue (al. lui baille sur le
visaige. )
Saint Thomas.
a Me do\ s tu battre ou travailler Si j’ay en hault le cueur fiché!
Pugny seras pour ce péché Pour donuer au peuple exemplaire, Et pour l’esmouvoir à bien faire.
Mieulx te vault pour ton purgatoire Endurer peine transitoire Respondant à la forfaicture Pour la rémission future.
Avant qu’il soit passé demain Ravye te sera la main,
Et mourras pour ceste achoison(a/.achaison).»
Le someillier est envoyé à la fontaine par l’échanson; et tandis qu’il s’y rend, la prédiction de l’apôtre est ratifiée dans le ciel , mais toujours avec la pensée de miséricorde qui dictait les paroles de Thomas; en sorte que le sommelier meurt en se recommandant à Dieu. — Grand bruit parmi les convives,
Passans, voyaigers, pellerins,
Autant qu’il s’en pourra nombrer
Viennent sans excusation Sur peine d’indignation,
Et de ma grant haine encourrir. «
Il annonce à sa fille cette réquisition comme la plus belle partie de la fête.
« Car autant qu’on pourra nombrer De gens qui mes subgectz seront ,
Aujourd'huy au disner viendront Vous servir selon leur povoir. »
Or, en bon prince, il prétend que le banquet soit pour tout ce monde. Son maître d’hôtel le publie, et le nouveau marié confirme cette invitation.
ASCANIUS, maislrc «l’hostd.
«Seigneurs, le roy de hault paraige,
Et la royne qu'il tieut sa chère,
Vous mande que facez grant chère Sur tant que luy voulez complaire.