PLANCHE CINQUIÈME. — PASSION DE JÉSUS-CHRIST
104. Le symbolisme n’occupe ici qu’une faible place, et, nous l’avons dit(l), c’est, à notre avis, ort bien pense. Le s.mple exposé d’une grande série de faits concentre ainsi toute l’attention sur un spectacle qui est destiné surtout pour le cœur. En même temps le champ demeure libre pour détailler tontes les circonstances saillantes du grand fait de notre rédemption (a). Aussi, quoique les onateurs (les pelletiers) aient pris une large part pour leur signature (3) , il est resté vingt-trois médaillons entièrement consacrés à la passion de Notre-Seigneur et à la résurrection qui la couronne. On reconnaît sur-le-champ, dans les cinq premières scènes au pied du vitrail, les détails du commerce et de la préparation des pelleteries. Je soupçonne même que les deux animaux placés dans les angles inférieurs de la bordure sont une allusion de plus aux fourrures qu’exploitait cette industrie. A partir de là, l’œil doit suivre assez régulièrement une marche ascendante par lignes alternativement conduites de gauche à droite et de droite à gauche, sauf très-peu d’exceptions qui pourraient bien n’être dues quà des remaniements postérieurs (4). De la sorte, on rencontrera successivement, en tenant compte de l’ordre qui nous paraît avoir été celui de la pose primitive, l’entrée de Jésus-Christ à Jérusalem (Matth. XXL — Luc.XIX, etc.), la résurrection de Lazare (Joann. XI), le dépit ou les questions insidieuses des Pharisiens (Luc. XIX, 3g, 40; XX, r — y. — Etc.), les vendeurs chassés du temple (Marc. XI, II, i5— 17), le lavement des pieds et l’institution de l’Eucharistie (Joann. XIII, 1— 13, 21— 3o.— Matth. XXVI, 26 28. Luc. XXII, ig — 21. — Etc.), le conseil des docteurs pour perdre Jésus-Christ (Marc. XIV, t, 2. — Matth. XXVI, 3 — 5), ou pour tuer Lazare (Joann. XII, 10, 11), la prière et l’agonie de Notre-Seigneur au jardin (Matth. XXVI.— Etc.), la réunion des prêtres chez Caïphe (Joann. XI, 47—53) pour résoudre la mort du Sauveur ou pour attendre l’effet de la trahison de Judas, le
(1) Cs. n° 57) p. 107, sv.). Les considérations que nous émettions à ce sujet n'étaient pas tellement exclusives que nous ne [missions reconnaître le mérite d’une composition autrement conçue. On a quelquefois réuni dans une même page les idées du vitrail de la Nouvelle-Alliance avec la peinture des traits principaux de la Passion. Ce mélange, outre qu'il exige ime étendue presque énorme, ne laisse pas d'affaiblir chacun des deux effets qu'il voudrait associer; mais il serait injuste de ne pas avouer qu'à la cathédrale de Rouen, par exemple ( Elude XII , fig. F), ou a composé de la sorte un vitrail vraiment beau, où l’histoire évangélique et les figures de l’Ancien Testament alternent sans se mêler. Deux grands médaillons intercalaires sont exclusivement consacrés aux faits prophétiques , et leur forme distincte permet de les isoler par la pensée, pour considérer sans diversion la suite continue du récit des évangélistes. Là nous retrouvons plusieurs des types historiques que nous avons eu lieu d'étudier dans notre premier chapitre : David et le Pélican (N" 5a — 54, p. 96 io4- -— Études I , fig. A, n° 1 9 ; IV, fig. A et B ; XII , fig. C) , la Grappe de la Terre promise (n°3i, p. 49 — 5i. — Étude I, fig- D, n“ 1), le Thau marqué sur les fronts (n° a5, p. 35 — 38 et ia3. — Études I, fig. D, n“ 3, et fig. C; VI, fig. E), les Portes teintes du sang de l'agneau (n05 a3 — a5, p. 3i — 38. — Études I, fig- A, n° 14, et fig. D, n° 5; IV, fig. B; XII, fig. B), Élie et la Veuve de Sarepta (n” a6, p. 38 — 41 2- — Études I, fig. A, n”ai,et fig. D, n° a; IV, fig. B), le Sacrifice d' Abraham (nM ao — aa,p. a7 — 3i. — Études I, fig. A, nM 17, 18, et fig. D, n" 4; VIII, fig. 4), le Serpent d'airain (n" 43, p. 75 77 .—Etudes I, fig. A,u° i3,et fig. D, n«7; IV, fig. A et B; VII, fig. G; VIII, fig. 4). Cependant, il est arrivé, comme on pou-
vait s'y attendre, que, malgré la hauteur de la lancette et la petitesse des figures, ni le symbolisme, ni l'histoire, n'ont pu recevoir un développement bien complet. Je trouve qu’on a été bien mieux avisé à Saint -Quentiu, à Cologne ( Étude XII, fig. H), à Laon {Étude XV), à Troyes, etc., lorsque, voulant faire marcher de
front l'histoire évangélique et l’histoire prophétique, on a fait choix de l’enfance du Sauveur. Le sujet principal n'exigeait pas aussi impérieusement ce recueillement de l'esprit qui est nécessaire au pathétique; et, près d'une suite de scènes où le Fils de Dieu se montre faible enfant, pauvre, ignoré, proscrit et fugitif, il était bon de rappeler au fidèle que ce nouveau-né était l’attente des siècles et le grand objet des conseils éternels.
(a) A Bourges, bien loin de s’exposer à diminuer l’espace consacré à la Passion, en admettant des tableaux d'un autre ordre, on a pris soin de multiplier le nombre des scènes, en recourant à un artifice habilement conçu. On a multiplié les petits médaillons qui forment comme un plan reculé dans l’aspect général de la verrière, et les faits d’une importance secondaire ont été relégués dans cette série inférieure, où ils demeurent assez apparents, tout en cédant l’espace au développement des tableaux dont l’intérêt est plus grave. Pour donner cependant de la légèreté au vitrail, que tant de médaillons semblaient devoir charger outre mesure, on a fait choix d’un système d’ornementation sobre, varié, plein de simplicité et de grâce.
(3) Il est aisé de lire : «Istam vitram dederunt pellipari», Les pelletiers ont donné cette vitre.
(4) Je suppose que dans le placement primitif , les vendeurs chassés du temple et la résurrection de Lazare, actuellement posés audessus de la cène et du lavement des pieds, pouvaient bien, au contraire, avoir été mis sous ces médaillons qu’ils surmontent aujourd’hui. Peut-être aussi que la trahison de Judas et le dresscment de la croix ont pris chacun la place de l’autre. Mais, en supposant même quelques restitutions de ce genre , on ne serait pas dispensé de se rappeler une observation que nous faisions (n° 84, p. 147) au sujet de saint Thomas, en renonçant à trouver une continuité parfaitement régulière. Quoi qu’il en soit, la marche générale indique que les petits médaillons se suivent de gauche à droite; au lieu que l’ordre est inverse pour les grands.
VITRAUX DE BOURGES
baiser du traître, les derniers apprêts du supplice lorsque le Fils de Dieu va être dépouillé pour monter en croix, la flagellation, la sentence de Pilate, le désespoir de Judas qui rapporte 1 argent, la mort de Jésus-Christ, la descente de croix, l’ensevelissement, la descente aux limbes, la résurrection.
io5. Quand j’ai paru écarter toute idée de symbolisme, j’ai voulu seulement faire entendre qu il figure ici d’une manière totalement subordonnée à l’histoire, et pour la relever seulement, mais non pas pour conduire l’esprit dans une région en quelque sorte plus haute que ne serait le récit. Le moyen de prétendre trouver un sujet plus haut que les souffrances et la mort du Fils de Dieu! Pour les faits de l’Ancien Testament et pour les paraboles du Nouveau, à la bonne heure : nous l’avons vu dans l’histoire de l’Enfant prodigue, et nous l'allons voir dans celle du Samaritain; mais dans les actions de Notre-Seigneur nous sommes au terme de toute figure, nous tenons la réalité même, et chercher quelque chose au delà, ce serait leur ôter cette valeur de consommation que la foi nous y montre. Cependant, toujours persuadés du sens profond que la Sagesse divine sait donner aux faits aussi bien qu’à ses paroles, les anciens docteurs n’ont pas manqué de creuser avec un pieux respect les moindres détails de la vie du Rédempteur, pour y étudier, avec la réalisation des prophéties anciennes, l’annonce des conséquences que devait avoir sa mission divine par le ministère de l’Église. Nous voulions les suivre dans ces interprétations souvent naïves, presque toujours majestueuses par la portée des vues, et imposantes par l’accord des grands maîtres; pour certains points, même, nous l’avions presque promis à nos lecteurs. Un autre genre de recherches semblait commander aussi notre attention. Exposer, par la comparaison des monuments, la manière adoptée à diverses époques du moyen âge pour représenter les principaux détails de la Passion, signaler les variantes plus saillantes qui ont prescrit dans l’art sur quelques-unes des circonstances laissées dans l’ombre par les évangélistes (i), indiquer les motifs qui ont présidé à cette détermination, etc., c’était une tâche propre à exciter l’intérêt des connaisseurs, et qui promettait d’ailleurs de curieux résultats pour l’histoire de l’art. Les développements qu’eût entraînés une semblable étude, pouvaient nous conduire au delà des limites qu’il faut nous imposer. En outre, une réunion considérable de représentations fidèles et bien classées était un préliminaire indispensable; et nous ne pouvions que l’ébaucher dans ce volume. Nous franchirons donc cette fois un sujet trop grave pour être traité en passant, et trop étendu pour s’accommoder de l’espace où il nous faudrait le réduire. En attendant que nous puissions le traiter à part, nous suppléerons seulement quelque peu à notre silence par le langage des monuments euxmêmes que nous réunirons dans nos planches d 'Etudes. Une telle manière de nous abstenir aura son prix pour les vrais juges; ils comprendront sur-le-champ que si nous étions imités par plusieurs dans cette façon de compenser notre silence, la question aurait bientôt gagné à une vingtaine de planches, tout autrement qu’à de nombreuses pages de texte dépourvues de cet appui.
(i) Par exemple, la verrière de Bourges nous montre la croix dressée déjà avant que Notre-Seigneur y ait été attaché. La même manière de peindre ce moment de la Passion se retrouve dans VHortus deliciarum , et la grande publication de M. le comte Auguste de Bastard l’a reproduite dans la même page qui nous a servi à réduire le détail D de notre Étude TV. Mais on peut dire que dans le manuscrit d’Hohenbourg cette représentation est parfaitement en harmonie avec tout le reste; au lieu qu’à Bourges elle ne correspond plus avec certaines formes qui commencent à être adoptées. Ici, ce n’est plus que le vestige d’un programme qui s’efface, tandis que pour la miniature d’Herrade rien n’est en désaccord, tout est à sa place et en son temps. Mais cette incohérence même importe extrêmement pour l’histoire de l’art. On y aperçoit que les peintres-verriers de notre cathédrale sont dans un de ces instants d’indécision où quelque chose de nouveau s’est fait jour sans que les anciennes prescriptions aient encore totalement cédé : elles conservent un reste d’empire, et l’on voit que cependant elles perdent le terrain, et vont incessamment disparaitre. Saisir à la fois dans les monuments de l’art et dans les
textes anciens, le temps et le progrès de la lutte entre une forme qui naît et une forme qui meurt, c’est un sujet d’études délicates qui demandent autant de précision que d’abondance. Aussi ne peut-on bien les traiter que dans un travail spécial , étayé de preuves nombreuses choisies avec discernement, et présentées avec une critique nette et convaincante.
Quant aux poissons qui se voient sur la table de la Cène, aussi bien à Strasbourg {Elude XI) qu’à Bourges et dans le Psautier de saint Louis, l’inspection des monuments de ces âges eût sauvé à M. l’abbé A.Guillon de Montléou une conjecture à la fois fausse et bizarre, lorsque, supposant à Léonard de Vinci l’invention de ce plat {le Cénacle de Léonard..., Milan, 1811, p. i63 — 1 65) , il lui prête la curieuse pensée de placer ainsi dans un réfectoire monastique une consolation pour Y ichthyophagie quadragésimale. On voit que la connaissance des vieilles peintures du moyen âge peut éclairer la critique sur les motifs qui ont dirigé les grands artistes de la renaissance : nouveau motif pour ne point traiter ces matières à la hâte, et pour réunir soigneusement les matériaux avant de rien prononcer qui puisse être démenti par les faits.