‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 67 sur 94 · PLANCHE ONZIÈME, LA JUSSIENNE · texte numérisé non relu

PLANCHE ONZIÈME, LA JUSSIENNE

1 on se rendait pour y adorer la croix durant le temps pascal. Mais la piété entre pour si peu de chose dans les projets de \ Égyptienne, qu’elle offre de s’abandonner au patron du navire pour payement de son passage à bord (i). Cependant, au terme du voyage, la curiosité la pousse à visiter 1 Eglise où les pèlerins se pressent pour rendre hommage à la sainte croix. Elle s’efforce en vain d’y parvenir; et tandis que les fidèles entrent et sortent autour d’elle, une force insurmontable s’oppose à ce qu elle arrive jamais au delà du seuil (2). Repoussée ainsi à plusieurs reprises, malgré tous ses efforts, elle reconnaît qu une main céleste l’empêche de franchir la porte du saint lieu, et que les souillures de son âme sont la vraie cause de cette exclusion insurmontable. Confuse, et rentrant en elle-même, elle aperçoit une image de la Mère de Dieu; elle se prosterne avec larmes, implorant 1 assistance de la Vierge sans tache, et recourt à son intercession pour obtenir accès près de la croix du Sauveur.

Après qu’elle a détesté sa coupable vie, et réclamé le secours de celle qui est le refuge des pécheurs, rien n’arrête plus ses pas : elle parvient jusqu’auprès des gages sacrés de notre salut que l’on honore dans le sanctuaire, et puise en ce lieu une nouvelle douleur de ses crimes. Une voix du ciel lui a dit de se rendre au monastère situé sur les rives du Jourdain, et de s’enfoncer dans la solitude au delà du fleuve; elle va donc confesser ses péchés et se faire absoudre dans l’église des moines; après quoi, trois pièces de monnaie que lui donne un pèlerin lui servent à acheter trois pains, qui forment toute sa provision (3) pour le reste de ses jours.

i58. Sans autre souci de l’avenir, elle se fait transporter sur le bord opposé, et pénètre dans le désert, où quarante-sept années se passent sans qu’elle rencontre âme vivante. Cependant, ses vêtements n’avaient pu fournir une durée si longue, et elle n’était plus défendue contre les injures de l’air que par une peau désormais durcie à l’intempérie des saisons, et noircie par les ardeurs du soleil.

Une année que l’abbé Zozime, l’un des plus saints moines de la Palestine, avait pénétré au fond de ce désert pour y passer le carême dans toute la rigueur de mille privations, il aperçoit quelque chose de semblable à un homme qui semble fuir devant lui. Persuadé qu’il a rencontré l’une de ces âmes d’élite qu’il désirait étudier de près pour se former à une sainteté plus parfaite, il court vers cet hôte mystérieux de la solitude. Mais comme il s’efforcait d’atteindre cette espèce d’ombre, il l’entend prononcer ces paroles, sans se détourner dans sa fuite : «Abbé Zozime, je suis une femme, et ne puis «paraître devant vous si je n’ai quelque vêtement pour couvrir ma nudité.» Le solitaire lui jette son manteau (4), et apprend d’elle-même sa merveilleuse histoire. Puis la pénitente le conjure de lui apporter la sainte eucharistie, quelle n’a pu recevoir depuis le jour de sa conversion.

Zozime se rend à son désir, et lorsqu’un an après lui avoir donné la communion il veut chercher encore dans la solitude la trace de cette repentie, il trouve le cadavre de la sainte, qui semblait n’avoir attendu la seconde visite de Zozime que pour recevoir de sa main le viatique, et atteindre enfin le terme de sa longue pénitence.

Comme le solitaire se mettait en devoir d’ensevelir le corps (5), la terre desséchée de ces solitudes arides opposait un obstacle insurmontable aux efforts d’un vieillard qui ne pouvait s’aider que d’une branche d’arbre pour ouvrir une fosse. Mais un lion s’approcha, qui creusa la terre avec ses ongles, et se tint respectueusement près de là jusqu’à ce que les restes de la sainte pénitente fussent recouverts par le cénobite (6).

(1) On n’a pas manqué de faire de sottes plaisanteries sur cette circonstance, à propos d’un vitrail qui existait autrefois à Paris. Mais les auteurs de ces moralités ignoraient ou feignaient de ne pas savoir qu’il s’agissait là d’une action antérieure à la conversion de la Jussienne. Il leur paraissait piquant, sans doute, de citer ce trait comme l’une des curiosités édifiantes de la légende.

» Ce que c’est qu’à propos toucher la passion ! »

(a) Le peintre de Bourges a suivi la version du Ménologe de l’empereur Basile (Urbin., t. III, p. 39), qui dit uni à-p[slo-j ym\u- 0eï<ra sweMeiv; mais les légendaires se contentent communément de suivre l'ancien auteur grec de cette vie (AA. SS., toc. rit., p. xvii), dont l'expression est moins précise : Èjzs Sè Ma. vt; èxûîvœv $ôvcqu«.

(3) Ces trois pains sont devenus le caractère iconologique de la sainte, quand on la représente isolément.

(4) La pantomime de cette scène peut surprendre au premier

coup d’œil, mais elle s’explique bientôt si Ion réfléchit. Zozime détourne la tête par décence, et la pénitente, placée derrière un arbre, saisit le vêtement qui lui est présenté.

(5) Le vitrail nous représente X Égyptienne ensevelie aussi complètement que l’était Lazare dans la verrière voisine; mais Sophronius (AA. SS., loc. rit., p. xx) dit positivement que le corps fut mis en terre dans l'état où Zozime l’avait trouvé, à demi voilé par le morceau d’étoffe que la sainte s’était fait donner deux ans auparavant.

(6) Sophronius (/. c.) dit que le lion se tint là jusqu a la fin, mais non pas qu’il aida à déposer le corps dans la fosse. Rutebeuf (/. rit., p. 148, 149), je ne sais d’après quelle autorité, est ici d’accord avec le peintre de Bourges :

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VITRAUX DE BOURGES

Tl n’est personne qui ne reconnaisse au sommet de la verrière l’âme de la sainte se reposant dans le sein d’Abraham, après ses longues expiations; et les anges qui, du haut du ciel, prennent part à ses obsèques.

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Plusieurs imprimeurs du xv' siècle et du xvie terminent assez singulièrement une publication principale par quelque opuscule tout à fait inattendu, donnant pour raison les feuillets que, sans cette ressource, il eût fallu laisser blancs. Tant on était loin encore de cette éclatante prodigalité de pages blanches où l'imprimerie moderne a vu la splendeur des éditions de luxe (non sans quelque complicité des écrivains, sans doute)! Au risque de sembler méconnaître le progrès, je me range ici à l’exemple des premiers typographes, en comblant le vide de cette page par un petit poëme grec sur sainte Marie l’Égyj) tienne (Bibl. R. Suppl.gr., i3ç), fol. i46v°). Sauf quelques traits, qui ne manquent pas d’une certaine fraîcheur, on n’y rencontrera ni beautés littéraires fort curieuses, ni détails historiques bien circonstanciés ; mais , tel qu’il est, il me paraît propre à exercer la sagacité des critiques. D'autres diront quel était ce Prousouch, dont le i annoncerait une origine syriaque ou arabe, et ce Michel, qui aura peut-être composé la musique pour cette pièce de vers; voici le texte.

Cette édition sera sans accents, autre singularité. C'est le résultat d'une querelle grammaticale, où je me suis engagé à publier de la sorte le pre- ‘ ;r ouvrage grec que j’exhumerais. Si , en tenant parole, je fais froncer le sourcil à d’austères hellénistes, ce ne sera pas, du moins, pour avoir déparé une production très-importante.

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