‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 68 sur 94 · SAINT MARTIN · texte numérisé non relu

SAINT MARTIN

i5c). La gloire du grand saint Martin qui, dès le Ve siècle, avait rempli toute l’Église (i), n’a point sauvé son vitrail des atteintes de l’impéritie ou de l’insouciance (2). Il n’a pas seulement perdu plusieurs médaillons qui devaient évidemment faire partie de l’œuvre primitive (3); la similitude d’ossature et de mosaïque a fait mêler ensemble les deux verrières de Saint Martin et de Saint Denis, en sorte que plusieurs médaillons ont passé de l’une dans l’autre à la suite de quelque radobage inintelligent quelles auront eu à subir en commun.

Pour commencer par une revue sommaire qui élimine tout d’un coup les éléments étrangers de part et d’autre, je distingue dans chacun des deux vitrages quatre groupes bien saillants, à chacun desquels j’assignerai son numéro d’ordre, en partant du pied de la verrière. Dès le second groupe de la lancette A nous trouvons une fournaise qu’il faut faire passer dans la lancette B, comme appartenant à la légende de saint Denis (4). La nécessité d’une élimination est bien plus visible encore dans le troisième groupe, où nous rencontrons le nom de saint Denis écrit en toutes lettres.

Si nous cherchons maintenant dans la lancette B les médaillons qui pourraient avoir été détachés du 'vitrail de Saint Martin, je n’en reconnais qu’un seul : c’est au troisième groupe, celui où deux hommes paraissent se disputer une hache. Cette scène me semble avoir appartenu au premier groupe de la lancette A; et c’est par elle que doit commencer notre explication, pour se conformer à la marche de l’histoire. On y reconnaît, d’ailleurs, au costume laïque du personnage nimbé, qu’il s’agit d’un fait antérieur à l’épiscopat de saint Martin.

1G0. Après avoir quitté la profession des armes, Martin (5), retiré à Poitiers auprès de saint Hilaire,

(1) Sulpic. Sevcr., Dial. I, 26 (ed. Veron., 1. 1, p. 94)- » • ■ • Hoc Ægyptus fatetur, hoc Syria, hoc Ætliiops comperit, hoc Indus audivit; hoc Parthus et Persa noverunt, nec ignorât Armenia; Bosphorus exclusa cognovit, et postremo si quis aut fortunatas insulas, aut glacialem fréquentât oceanum, etc.»

(2) Pour ne point prêter à l’injustice ou à l’exagération, il faut dire que la cathédrale de Bourges a été en proie au fanatisme calviniste, lorsqu’en i5Ô2 Montgomerry se rendit maître de la ville. Ce serait plus qu’il n’eu faut pour expliquer bien des désastres; il y a même de quoi s’étonner après cela de voir tant de restes des âges de foi subsister encore dans cette vieille basilique. Cependant, il est probable que les réformés ne s’amusèrent pas à des dévastations de détail : ils avaient formé un plan beaucoup plus simple et plus fécond, c’était de saper les piliers pour taire crouler les voûtes. Ce projet avait déjà reçu un commencement d’exécution dont les traces se voient encore (Cs. Romelot, p. i34 , sv.— La Thaumassière, p. 10); mais comme ces dévastateurs furent délogés après trois mois de séjour, et comme la spoliation des trésors ou le bannissement des catholiques les plus fidèles avaient occupé leur première ardeur, ils ne trouvèrent point tout le loisir nécessaire pour consommer une destruction qui ne devait point les enrichir. Aussi, sauf les arquebusades, qui endommagèrent es

sculptures extérieures, il ne parait pas qu’ils aient laissé autant de dégâts qu’on aurait pu en attendre de leur zèle accoutumé.

(3) Quand nous n’aurions pas pour renseignement le défaut de bordure inférieure et les signes d’ arrachement que l’on a conservés dans la lithographie, il est hors de doute que l’on avait dû peindre la fameuse aumône de saint Martin partageant son manteau avec un pauvre. Nous en retrouverions encore la trace dans l’apparition de Jésus-Christ, qui se montre couvert de ce vêtement, pour récompenser la charité du jeune catéchumène. Mais le médaillon perdu, pour ainsi dire, qui représente ce songe, a été jeté avec plusieurs autres débris dans une rose où très-peu de curieux sauraient le reconnaître. Nous l’avons abandonné à son malheureux sort.

(4) Je ne m’occupe pas de rechercher à quelle place précisément devront être renvoyées les scènes que j'écarte en ce moment. La série des faits pourra donner plus tard quelque lumière sur ce point. Peut-être aussi que l’une d’elles aura été retournée; et, dans ce cas, la fournaise pourrait bien prendre la place (dans la lancette B, troisième groupe)du médaillon où l’on voit deux hommes tenant une hache. Je n’ai pas songé à men assurer sur les lieux.

(5) Bien des auteurs ont célébré à l’envi les glorieuses actions de saint Martin; l’Église grecque aussi bien que l’Église latine, la poésie aussi bien que l’histoire, ont reproduit sa vie et ses mi-

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VITRAUX DE BOURGES

avait déjà reçu l'ordre d’exorciste, lorsque Dieu lui inspira de se rendre en Pannonie, afin d’arracher ses parents au culte des idoles. Comme il passait les Alpes, des brigands se saisissent de lui; et l’un d’eux allait lui trancher la tête (i), lorsque, plein d’admiration pour son courage, un autre arrêta la hache du meurtrier. Ces barbares n’avaient jamais vu tant de calme devant la mort; et celui que l’on avait chargé de garder le saint homme, demanda le baptême quand il sut que cette magnanimité naissait de la confiance en Jésus-Christ (2).

Si Sulpice Sévère ne disait assez clairement que saint Martin trouva encore son père et sa mère en vie (3), mais que sa mère seule consentit à embrasser la religion chrétienne, on pourrait croire que la conversion de cette femme est l’objet de la scène qui se passe près d’un tombeau; et alors le sépulcre indiquerait qu’elle seule aurait revu son fils. Mais avant que l’homme de Dieu fût devenu évêque de Tours, il avait déjà ressuscité deux morts. On peut choisir, bien que cette représentation ne me paraisse cadrer exactement avec aucune des deux narrations laissées par le biographe (4).

Après ce que nous avons vu des dislocations éprouvées par les deux vitraux de la planche XII, il ne faudra pas s’étonner de trouver la série des médaillons plusieurs fois intervertie. Je ne me dirigerai donc que d’après les historiens; et ils nous conduisent actuellement au haut du troisième groupe, où nous trouvons deux hommes prosternés aux pieds du saint évêque. Une hache que tient l’un d’eux, me donne lieu de regarder cette peinture comme ayant servi primitivement à compléter le tableau du fait que voici. Saint Martin exhortait une population païenne à renverser un vieux pin objet de cérémonies superstitieuses. On lui promet d’exécuter ce qu’il demande, si lui-même veut consentir à demeurer immobile près de l’arbre du côté où il penchera dans sa chute. La condition acceptée, déjà les craquements du tronc, profondément entamé par la hache, menaçaient d’une mort imminente l’homme apostolique; mais tandis que ses disciples pâlissaient d’effroi, pensant assister à sa dernière heure, il n’oppose au danger qu’un signe de croix, et l’arbre se précipite du côté opposé vers les spectateurs, qui se croyaient à l’àbri de tout péril (5). Ce prodige fut suivi de la conversion de tout le bourg, qui s’empressa de demander le baptême; et ce doit être ce dernier trait que l’on se sera proposé dans la scène aujourd’hui restée seule.

161. L’ordre des faits appellerait ici un autre fragment que la dispersion de cette verrière a jeté bien loin de là, isolé et tronqué, dans une rose. Deux hommes de guerre, dont l’un tient l’épée haute, comme pour frapper avec violence, se regardent l’un l’autre d’un air déconcerté, et paraissent en proie à quelque sentiment indéfinissable. Je pense que l’artiste avait en vue deux tentatives d’assassinat (6), qui échouèrent d’une façon prodigieuse, par une convulsion ou une torpeur subite des assassins.

racles sous plusieurs formes; mais Sulpice Sévère est la principale source où l’on a puisé constamment. Il racontait ce qu’il avait vu, et son témoignage a reçu une sorte de consécration par les nombreux emprunts que lui a faits la liturgie dans l'office du grand évêque de Tours. C’est donc à son récit que nous renverrons communément nos lecteurs. Toutefois, lorsque nous avons eu à citer quelque passage des anciennes relations, une certaine prédilection pour la poésie chrétienne nous a fait emprunter les paroles des poètes d’une époque où la littérature ne subsistait plus que par l'Église.

(1) Sulp. Sever., de Vit. B. Mart., cap. 5 (l. cil., p. n ). Le peintre-verrier, à Bourges comme à Chartres, se conforme à la narration de Sulpice Sévère, et non pas à celle de Paulin de Périgueux qui parle de glaive au lieu de hache (de Vit. s. Mart., libr. I; Bibl. PP. VI, 299) :

a Hostiles gladios manibus post terga revinclis Risit, et immoto tempsit discrimina vultu. »

(2) Sulp. Sev., I. cit. (p. 12).

(3) Id., ibid., cap. 6, (p. 12). Cs. Paulin. Petrocor., I. cit. Je n'ai aucune raison de supposer que le peintre ait suivi le texte de Fortunat. Celui-ci (de Vit. s. Mart., libr. I; t. I, 3g3 ) , ne parlant absolument que de la mère de saint Martin, aurait pu donner lieu de penser que sou père n’existait plus à cette époque. C’est tout ce que je puis imaginer de mieux

(4) Ibid., cap. 7, 8 (p. 1 4 , i5). Ni l’une ni l'autre de ces résurrections ne semble avoir eu lieu dans uu tombeau. Le texte de Sulpice Sévère dit même chaque fois très-formellement que le thaumaturge entra seul dans la chambre où était déposé le corps.

Il ne serait pas impossible d’indiquer quelque autre fait pour

rendre raison de ce tableau; mais dans tout ce qui précède l'épiscopat de saint Martin, je ne vois rien qui réponde aux données de la peinture. Or, le costume du saint annonce qu’il n'est pas encore évêque à cette époque. Pour moi, je ne serais pas loin de penser que ce fût la quelque reste d’un vitrail consacré à toute autre chose qu’à la légende de saint Martin ou de saint Denis.

(5j Sulpic. Sev., loc. cit., cap. i3(p. 19, sq.). — Venant. Fortunat., 1 cit. ( p. 3g8, sq.).

Inlerea rapidis sonat icta bipennibus arbor, Atcpie subincrepitans, casura, cacumine nutat. Paulatim inclinans, jam victa secure ruebat, Turbali monachi speclant extrema magistri ,

Vir tamen iulrepidus perstat, pinoque cadenli

Obtulit arma crucis

Extimuil fugitiva virum repedabilis arbor,

Et ruitura procul suspendit in aéra lapsum; Excutiens, rétro versa , comas, sine more cadncum Continuit sallum , sese per inania librans.

Mox petit illud iter qua non sua pondéra torquent.

Resque parala neci, fuit ullro facta saluti.

Judicio ligni est bominum mollita voluntas :

Expetil arma crucis, conversa, errore relictoj Et timor hic pini Marlinum fecit amari,

Majorera generaus frnetum quum decidit arbor.»

Cs. Paulin., op. cit., libr. II (p. 3o2, sq.).

(6) Sulpic. Sever., cap. i5 (p. 22).— Ven. Fortunat-, l. cil. (p. 4oo, sq.).— Etc.

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