‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 71 sur 94 · PLANCHE DOUZIÈME, SAINT DENIS · texte numérisé non relu

PLANCHE DOUZIÈME, SAINT DENIS

Au troisième groupe de la lancette A, l'inscription Dionisius nous avertit qu’un fragment de la verrière voisine s'est égaré au milieu de celle-ci. L’absence de toute indication propre à faire reconnaître un saint, donne lieu de croire que saint Denis est ici représenté avant sa conversion au christianisme! et, pour interpréter d’une manière plausible l’attitude ou les gestes de l’un des personnages, je proposerais de recourir au fait rapporté dans la lettre à Apollophane(i). Denis raconte qu’étant a Heliopolis avec ce dernier, ils observèrent ensemble l'éclipse de soleil qui accompagna la mort de Notre-Seigneur, et Apollophane, frappé de cette dérogation aux lois des corps célestes, s’écria : «Il se «fait quelque révolution dans les choses divines.»

Si Ion voulait que le médaillon du tombeau, au pied de la lancette A, eût appartenu dans l'origine au vitrail de saint Denis, on pourrait l’expliquer passablement en disant qu’il représente saint Paul convertissant Damans, femme de saint Denis(a). Le tombeau aurait absolument pu alors indiquer le dernier trait de la prédication de saint Paul devant les Athéniens (3), c’est-à-dire la résurrection future et le jugement dernier.

Quelque lecteur pourra bien branler la tête en lisant ces interprétations, mais je le prie de croire qu’il n’est pas plus difficile à persuader que moi. A défaut de certitude, je cherche parfois quelques motifs de probabilité; mais, on doit le voir, ce n’est jamais en exagérant la valeur de ces conjectures. D’un autre côté, lorsque j’affirme, il me semble que ce n’est pas à la légère. Il faudra donc chercher des preuves, lorsqu’on prétendra me débouter de mes assertions; et c’est pour cela même que j’aurai soin de n’exprimer que le doute quand les raisons n’ont pas de quoi produire la conviction.

164. Pour revenir à la lancette B, je suppose que l’une des scènes du second groupe a pour objet les divers voyages de saint Denis à la suite du grand apôtre durant trois années qu’il aurait consacrées à s instruire (4) sous ce maître des nations. Près de là, c’est sans doute saint Denis méditant, sous la conduite d’Hiérothée, les mystères de la science divine (5).

Immédiatement au-dessus, ce doit être déjà la prédication dans les Gaules. Le premier évêque de Paris jette les semences de la foi dans cette ville (6) destinée à devenir la capitale du royaume très-chrétien, dénomination qui a été longtemps autre chose qu’un vain titre. Ceux qui, dans le médaillon voisin, paraissent s’approcher avec un empressement curieux du lieu où prêche le saint, pourraient être des hommes de bonne volonté qui veulent écouter ses paroles, ou des païens qui viennent pour se saisir de lui pendant qu’il exerce son ministère (7). Cette dernière supposition semblerait justifiée par le voisinage de la scène où nous voyons saint Denis jeté en prison (8).

Vers cet endroit devait être placé un médaillon maintenant relégué loin de là dans une rose, et qui représentait l’homme de Dieu endurant sur un gril le supplice du feu (9); puis cet autre, actuellement rejeté dans la verrière voisine (deuxième groupe), où saint Denis est enfermé dans une fournaise (10) sans éprouver l’ardeur des flammes. Sauvé de ces tortures, il est exposé aux lions, et respecté par ces bêtes

Dionys., cap. 10, 1 1, i5, etc. (Dionys. opp., t. Il, 3o8 — 3 10, 3 12 — 3i4, 3a5,3a7, 3a9, 33x,333, 334).

(1) Pass. ss. Dionys., ap. Sur. n“ 1 4- Cs. Dionys. opp., t. II , p. 274, 91, 270, 271, 256 — 259.

(2) Je parle comme les anciens légendaires , dont l’assertion n’est pas dénuée de fondement. Cs. Halloix, Not. ad vit. s. Dionys., cap. 1 (Dionys. opp., t. II, p. 25g, sq.). — Baron., Annal., A. 52, n° XIII (t. I, 383).

(3) Act. XVII, 32 — 34. «Quum audissent autem resurrectionem mortuorum, quidam quidem irridebant, quidam vero dixerunt : Audiemus te de hoc iterum. Sic Paulus exivit de medio eorum.

«Quidam vero viri adhærentes ei, crediderunt; in quibus et Dionysius areopagita, et mulier nomine Damaris, etc.»

(4) Pass. ss. Dionys., I. cit., n° 8. — Halloix, Vit. s. Dionys., cap. 4 (Dionys opp., t. II, 279).

(5) Metaphrast., ap. Sur., I. cit., n" 3. — Halloix, op. cit., cap. 4, 3 et 23 (1. cit., p. 279, 271, 357).

(6) Sans prétendre brusquer en quelques lignes une question amplement débattue entre des érudits fort distingués, je me permettrai une remarque dont l'appréciation appartient aux hommes compétents. Il me semble qu’on n’a pas mis en œuvre, ni de part ni d’autre, la présomption que semblerait autoriser 1 érection fort tardive de Paris en métropole ecclésiastique. On ne s explique pas

aisément qu u pai'tie de la Frai

église d'où la foi serait descendue sur une grande t par le fait à peu près le plus récent archevêché de France. Si vraiment le premier évêque de Paris avait institué au loin des sièges épiscopaux, comment imaginer que l’intervention royale eût été nécessaire au xvnc siècle pour obtenir que la capitale du royaume fût enfin détachée de la province sénouaise? C’est là un des points qu'on aimerait à voir développé par les adversaires de la mission apostolique de saint Denis, ou résolu par ceux qui la défendent.

(7) Halloix, Vit. s. Dionys., cap. 18 (/. cit., p. 335, 337, 33g).

(8) Les manières un peu brutales de celui qui pousse saint Denis dans le cachot, paraissent avoir été un trait de couleur historique au moyen âge. L 'Exlraict des faincles pour le mistère des Actes des apostres , dont nous avons donné ailleurs (u°go, p. 1.57, sv.) un spécimen, dit au livre X° (selon le manuscrit) à propos de saint Denis : « Fol. 68. Fault des bastous faincls aux tyrands pour « baptre sainct Denys et ses compaignons en les menant en prison.»

(g) Pass. ss. Dionys., ap. Sur., I. cit., n° 28. — Halloix, op. cit., cap. 19 (/. cit., p. 34o). — Etc. Dans Y Exlraict desfainctes on avait pourvu à cette circonstance. «F. 104. Fault une grille et du char- « bon pour mectre s. Denys. — F. 111. Fault mectre du feu soubs «la grille, et fault des souflez. »

(10) Ibid.

VITRAUX DE BOURGES

féroces (i). Ramené dans sa prison, comme il y offrait le saint sacrifice, Jésus-Christ lui apparaît, et le communie de sa main (2), pour l’encourager aux derniers combats.

Enfin, Denis, Rustique et Éleuthère perdent la vie sous la hache ou le glaive, et le saint évêque se redresse, portant sa tète entre ses mains (3) vers le lieu où s’éleva depuis la célèbre abbaye qui porte encore son nom. Ici le peintre ne s’est pas contenté de placer la tête de saint Denis sur ses mains; il en a posé une autre sur ses épaules (4), et ces deux têtes sont colorées en rouge, comme pour dépayser davantage le spectateur. Si tel a été vraiment le but de l’artiste, je dois avouer qu’il a tout à fait réussi avec moi, car je ne puis trouver la solution de son énigme.

!,0 Ibid. V Ext raid des faincts indiquait ainsi la représentation de cette merveille «F. 121. Fault deux lyons enchaînez, les- » quels après qu'ils sont desliez lécheront s. Denys. — F. 124. Se « doivent agenouiller les lyons. » Cette scène paraît avoir été reproduite plusieurs fois dans les sculptures de l’ancienne chapelle élevée à Montmartre sur l’emplacement du martyre de saint Denis. Des chapiteaux, conservés encore aujourd'hui dans l’église paroissiale, semblent faire allusion à cette victoire de la foi sur l’instinct brutal des animaux farouches.

(2) Pass. ss. Dion js., ibid., n° 29.— Halloix, /.«'*. (p. 34 1—343).

(3) Pass. ss. Dionys., ibid, n' 32.

Plusieurs relations, hymnes ou proses anciennes, gardent le

silence sur cette dernière merveille. Pour moi, encore une fois, je ne me suis point donné la tâche de critique, mais celle d'interprète; et la déclaration que j'ai faite de ne point viser à un travail étendu sur les vitraux à légendes, me dispense d’examiner des faits que je pense pouvoir traiter dans un autre ouvrage.

(4) Au moins dans quelques représentations on trouve saint Denis portant seulement entre ses mains la partie supérieure de son crâne, et conservant , du reste, sa tête tout naturellement, mais baignée du sang qui découle de la blessure; comme si l’on avait prétendu de la sorte distinguer entre la décapitation et la décollation. Mais à Bourges tout confond les conjectures, et je déclare bien n’y rien comprendre.

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