SAINT PIERRE
i65. Encore deux verrières tronquées! Mais il faut nous y faire; car presque aucun des sujets à légendes que renferme la cathédrale de Bourges, n’est arrivé sain et sauf jusqu’à nous. Du reste, pour le vitrail réservé à saint Pierre, nous pouvons le compléter en partie à l’aide du vitrage que lui a consacré la peinture sur verre dans l’abside de Troyes(i). La clef du ciel confiée à ce chef des apôtres(2), et la pêche miraculeuse qui lui donna lieu de réparer son infidélité par un acte éclatant de foi, devaient sans aucun doute figurer parmi les médaillons inférieurs qui n’existent plus. Nous pouvons bien y ajouter, sans crainte d’erreur, la scène où l’ange délivre saint Pierre de la prison (deuxième groupe). L époque de ce fait autoriserait suffisamment sa restitution parmi les peintures du groupe que le temps nous a dérobées. Mais, sauf cet unique événement, tout ce qui nous reste se rapporte au séjour de saint Pierre à Rome durant Jes dernières années de sa vie.
On sait que l’une des causes qui hâtèrent la venue du prince des apôtres dans la capitale du monde, fut le désir d’arrêter les progrès de Simon le Magicien (3). Le mépris de la religion penche à la superstition et à la crédulité aveugle, plus qu’on ne fait semblant de le croire; aussi la philosophie des derniers âges païens est-elle singulièrement empreinte de prétentions théurgiques plus ou moins avouées. Il importait donc de ne point souffrir qu’un imposteur entraînât l’admiration du peuple de Rome par l’attrait que les prestiges pouvaient prêter à une doctrine impie, et discréditât d’avance les véritables miracles dont le pouvoir avait été confié aux envoyés de Jésus-Christ comme gage de leur mission.
t66. Les détails de la première lutte entre saint Pierre et Simon le Magicien, à Rome, sous le règne de Claude, ne nous ont été transmis par aucune relation vraiment authentique. Nous savons seulement que le suppôt de Satan fut contraint de se retirer pour se dérober à la honte qu’attiraient sur lui les œuvres éclatantes du chef de l’Eglise (4). Mais nous sommes mieux informés au sujet d’un autre essai que fit Simon sur la superstition inquiète de la ville impériale au temps de Néron, et c’est précisément ce qu’a retracé notre vitrail.
Un jeune Romain d’une famille illustre venait de mourir; pressés par divers conseillers, ses parents recourent à la fois au magicien et à saint Pierre pour tenter si l’un des deux ne pourra pas le rappeler à la vie. Ainsi, ces deux thaumaturges, d’une espèce si diverse, se rencontrent près du cadavre; et, furieux de se trouver en présence d’un rival, Simon propose de mettre à mort celui qui ne réussira point dans la tentative. Au moyen de certaines formules magiques ou de quelque fourberie déguisée, il réussit à faire mouvoir la tête du jeune homme. Mais ce fut là tout son pouvoir; et quand il fut bien prouvé que sa puissance ne dépassait pas ces misérables prestiges, Pierre, au nom de Jésus-Christ, rendit la vie à ce corps déjà glacé (5), et sécha les larmes de la mère.
(i) Étude XIII, fenêtrage E.
(9.) A Chartres, dans le fenêtrage de saint Pierre et de saint Paul, comme pour faire mieux sentir la portée de cette parole du Fils de Dieu (Matth. XVI, 19), on a donné à saint Pierre la tiare et le pallium dans le médaillon où Notre-Seigneur lui promet le pouvoir des clefs.
(3) Euseb., Hist. ecc/., libr. II, cap. i3, i4(ed.H. Val., Paris. 1677, p. 39— 41). — Hieronyra., Catalog. script, eccles., n° 1 (t. IV, P. II, p. iox). — JNïcephor., Hist. eccl., libr. II, cap. i4- — Etc., etc.
(4) Le langage vague des historiens sur la confusion de Simon le Magicien, à ce premier séjour du prince des apôtres dans
Rome, donne lieu à plusieurs assertions erronées sur l’époque du triomphe complet que saint Pierre obtint dans la suite. Cs. Baron., Annal, A. 44) n° LUI, sq. (t. I,p. 3o5,sq.).
(5) Pseudo-Egesipp. (Ambros.), de Excid. Hierosol., libr. III, cap. 2 (Galland, VII, 700, sq.). — Pseudo-Abd., Apostol. histor., libr. I, cap. 16, 17 (ap. Fabric., Cod. apocr. N. T., 1. 1, 432, sq.). — Pseudo-Lin., A cl. s. Pétri, 9 (AA. SS., jun. t. V, 4^7 )• Je n'ai pas besoin de faire remarquer que ce fait est l'objet de l'un des deux médaillons qui occupent actuellement le pied de la verrière. On reconnaîtra sans peine le jeune homme étendu sur son lit, et le magicien qui le saisit par le menton, en proférant des paroles
VITRAUX DE BOURGES
167. A côté du médaillon qui représente cette rencontre des deux rivaux, on voit saint Pierre et saint Paul en prière. Ce doit être le reste d’un ensemble qui se composait sans doute de plusieurs scènes, et qui comprenait au moins l’un des deux médaillons supérieurs du premier groupe (1). Simon, qui avait gagné les bonnes grâces de l’empereur, promet de lui donner un grand spectacle : il traversera les airs, pour reconquérir sa popularité perdue; et Néron, charmé d’une proposition si brillante, convoque le peuple à cette nouveauté. Le magicien tint parole de son mieux (2), et la foule applaudissait avec transport, lorsque la prière des deux apôtres (3) vint arrêter cet enthousiasme. Simon, précipité comme un simple mortel, vit échouer toute sa gloire contre un opprobre auprès duquel les meurtrissures de sa chute ne durent être que peu de chose.
168. Le DoŸie covadis (Domine quo vadisP) est encore aujourd’hui à Rome le nom que porte une chapelle bâtie, à ce que l’on croit, dans le lieu même où arriva l’apparition représentée par l’un des médaillons du second groupe. Saint Pierre, pressé par les fidèles de se soustraire aux fureurs de Néron, se mit en devoir de quitter Rome secrètement. Déjà il avait atteint la porte de la ville, lorsque Jésus- Christ se présenta devant lui, tel que l’apôtre l’avait connu. Pierre, surpris de cette rencontre, mais ne doutant nullement de la réalité de sa vision, demanda au divin maître : «Seigneur, où allez-vous (4)?» Et Jésus lui répondit : «Je vais à Rome pour y être crucifié de nouveau.» L’apôtre comprit qu’il s’agissait de lui-même, et revenant sur ses pas, il ne tarda point à être saisi par les satellites de l’empereur.
169. Je pense que le médaillon placé au-dessus de ce dernier, fait allusion à la seconde épître de saint Pierre, qui doit avoir été écrite peu de temps avant son martyre, et peut-être immédiatement après la vision qui le ramena dans Rome. Ses paroles y sont celles d’un testament : il annonce sans aucune hésitation sa mort prochaine (5), porte ses regards prophétiques jusqu’aux derniers jours du monde, encourage les fidèles à se tenir prêts pour le second avènement du Fils de l’homme (6), et
mystérieuses. Pendant ce temps-là saint Pierre surveille l'imposteur, et se prépare à faire éclater le pouvoir de Jésus-Christ.
(1) On cite plusieurs comparutions de Simon le Magicien et de saint Pierre devant Néron. Les deux médaillons qui forment maintenant la partie supérieure du premier groupe pourraient bien avoir appartenu à divers faits dont nous ne pourrions restituer la totalité sans quelque arbitraire. Cs. Jacob, a Varag., Legend. aur. — Abd., Aposl. hist., libr. I, cap. 17, i8.(l. cit., p. 433, sqq. ). — Etc.
(2) Malgré quelques variantes , il est impossible de méconnaître l'unanimité des plus graves auteurs sur ce point d'histoire, tout singulier qu'il peut paraître. Cs. Pseudo-Lin, AA. s. Petr., 10 (I. cit., 427). — Ambros., de Excid. Hicrosol.,\. c. (Galland, VII, 701). — Constit. apostol., libr. VI, cap. 9 (Galland, III, i45, sq.). — CyrilL Hierosolym., Cateches. VI, 1 5 (p. 96); et Not. in h. I. — Etc. Baronius (Ann. 68 , n° XI V— XXII , et Ann. 44, n° LI V; 1. 1 , p. 614 — 617, 3o6) a réuni de nombreux témoignages sur ce sujet, avec cette érudition large et sure que l’on retrouve ordinairement dans les travaux de ce pieux et savant cardinal. Cs. Foggini, de Roman. D. Petr. itin., Exercitat. 12 (p. 263 — 279).
(3) Plusieurs écrivains semblent supposer que saint Pierre seul fut l’auteur de cette dernière humiliation du magicien. Cs. Pseudo- Walafrid. (Fortunat?), Carm. de s. Petr. (ap. Canis., Thesaur., monument., ed. Basnage, t. II, P. II, p. 267). — Maxim. Taurin., Homil. 62, de Petr. et Paul. (p.23a — 234; et Augustin, opp., t. V, Append., p. 336). — Pseudo-Augustin., contr. Fulgent., cap. 24 ( t. IX, Append., p. n). — Constitut. Apostol., loc. cit. — Augustin., de Hœres. (t. VIII, 6); et Anonym., ap. Augustin., epist. XXXVI, ad Casul. , cap. 9(t. Il, 76). — Arnob., adv. Gent., libr. II, cap. 7 (Galland, IV, i5o). — Theodoret., Hœretic. fabul. , libr. I,cap. x (t. IV, 192). — Ambros., de Excid. Hierosol., 1. cit.; Iiexaemer. , libr. IV, cap. 8 (t. I, p. 78). — Philastr., de Hœres. p. Chr. pass., cap. 1 (Galland, VII, 485). — Etc., etc. D’autres, et c’est le parti qu’a embrassé l’auteur de notre verrière, associent saint Paul à saint Pierre dans ce triomphe public de la prière opposée au pouvoir des démons. Cs. Gregor. Turon., Hist. Francor., libr. I, cap. 24 (p. 20). — Sulpic. Sever., Hist. sacr., libr. II, cap. 28 ( t. II , p. 160). — Cyrill. Hierosol., I. cit. — Etc. Mais il est permis de penser que ceux qui indiquent seulement la présence de saint Pierre
se proposent de mettre en relief sa primauté, plutôt que de donner précisément l'exclusion à saint Paul. Autrement Grégoire de Tours deviendrait inexplicable, puisque, après avoir parlé des deux apôtres réunis ( l . cit., et de Glor. Mart., libr. I, cap. 28, p. 750), il s'exprime ailleurs comme si saint Paul n’avait eu nulle part à ce prodige. Cs. Gregor. Turon., Hist. Fr., libr. II, 23 (p. 76). Dungal, au contraire (adv. Claud. Taurin., Bibl. PP. XIV, 223), ne parle que de saint Paul; nouvelle singularité dont on peut rendre raison pareillement. Dungal prétend parler de la prière; or il est permis de croire qu'il aura eu sous les yeux un ancien texte dont nous trouvons les vestiges dans Jacques de Varazze, et selon lequel les deux apôtres auraient pris chacun une part différente à la chute du magicien : Pierre le rôle de l'autorité, et Paul celui de l'oraison. Jac. de Varag., Legend., de s. Petr. «... Dixit autem Paulus ad Petrum : Meum est orare, et tuum est imperare. Etc.» Ce serait une nouvelle preuve de la fidélité avec laquelle l’auteur de la Légende dorée suit les monuments anciens, ainsi que l’attestait l'expérience et le sens droit du premier des Bollandistes. Cs. n° 75 (p. 236).
(4) Origène, citant peut-être de mémoire, ainsi qu'il arrive souvent aux anciens auteurs, indique ce fait ( inJoann ., t. XX, cap. 12; t. IV, 322) comme s'il l'avait lu dans les Actes de saint Paul. Mais son assertion est rectifiée par plusieurs autres écrivains, et en particulier par saint Ambroise, sur lequel, toutefois, l'autorité d’Origène a souvent une grande influence. Cs. Pseudo-Lin., AA. s. Petr., u° 1 1 (1. cit., p. 42.8). — Ether, et Beat., adv. Elipand., libr. I, 46 (Galland, XIII, 3oi). — Ambros., de Excid. Hierosol., 1. cit.; et contr. Auxent, de basilic, (t. II, 867).— Etc. Du reste, si l'on admet les Actes de saint Processe et de saint Martinien (n° 2, ap. Sur. 2 Jul.), il serait facile d'accorder Origène avec les autres auteurs, puisque saint Pierre et saint Paul auraient pris la fuite ensemble. Pour moi, j'avoue que les raisons alléguées par Tillemont (ed. cit., not. 4 1 j 1 ■ h P- 532) contre l’authenticité de ces Actes ne me semblent pas du tout convaincantes. Mais je n'ai pas à discuter ce point de critique.
(5) II Petr. I, 14. «Certus quod velox est depositio taberuaculi mei, secundum quod et Dominus noster Jésus Christus significavit mihi. »
(6) Ibid. III.