‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 74 sur 94 · SAINT NICOLAS · texte numérisé non relu

SAINT NICOLAS

170. Nous avons déjà signalé cet esprit de suffisance qui, comme un vertige contagieux, s’empara des gens de lettres au xvi° siècle (9), et par eux se répandant au loin, jeta de profondes racines. Les esprits forts préludaient à cette liberté de penser dont on fit si grand bruit deux cents ans plus tard, et le protestantisme développa singulièrement la disposition générale qui portait alors les' gens d’étude à remettre tout en cause. Cette époque qui a conservé, on ne sait trop pourquoi, le nom de renaissance, se distingue par tous les défauts qui annoncent un parvenu : faste et prodigalité, aveugle confiance en soi-même, et insolence, pour dire le vrai mot. Cette attitude de la société nouvelle détermina une vivacité d’attaque, dont les conséquences méritent quelque attention. En faisant une irruption impétueuse sur le terrain oii l’ancienne chrétienté vivait de confiance, les novateurs n’entraînèrent pas

(x) Ibid. I, ao ; III, 16.

(2) Act. XVI, 37, 38; XII , 25—28.

(3) Pi'udent., Peristeph. XII, v. 7. sqq. (p. 1190 — 1193, t. II).

o Soit tiberina palus quæ Humilie lambitur propinquo Binis dicattim cæspitem tropliæis,

Et crucis et gladii testis; quibus irrigans easdem Bis lluxil iniber sanguinis per lierbas.

Prima Petrum rapuit seutentia , legibus Neronis Pendere jussum præminente ligno.

Ille tàmen verilus, celsæ decus a-mulando morlis,

Ambire tanti gloriam magistri;

Exigit ut pedibus mersum caput imprimant supinis ,

Quo spectet iniurn slipilem cercbro.

Figilur ergo manus subter, sola versus in cacumen ;

Hoc mente major quod minor figura.

Noverat ex bumili cœlum citius solere adiri :

Dejecit ora, spiritum daturus. »

Il serait aisé de citer ici un bon nombre d’auteurs ecclésiastiques qui attestent la vérité des paroles de Prudence. Mais le P. Arevalo les a pi-esque tous l'éunis dans les notes qui accompagneut le texte du poêle. Ce serait uu plagiat honteux, quoique trèscommun, de lui dérober en un trait de plume l’honneur de quelques lignes qui ont pu lui coûter bien des jours. Du reste, il est juste de dire que Foggini, entre autres, et Baronius surtout (A. 69, XIX; t. I, 632), avaient laissé peu de chose à faire à leurs successeurs.

(4) Etude XVIII, rose du fenêtrage D.

(5) Tertull., Scorpiac. , XV. «Tune Petrus ab altero cingitur (Joann. XXI, 18), quum cruci adstringitur. »

(6) Étude XIII, fenêtrage E.

(7) Augustin., serm. CCLIII, cap..4(t. V, 1046). — Theodoret., Or. de caritat. (t. IV, 689) — v.6. toi Ttpotnj^wO^vai t/.éveue. — Pseudo- Chrysost., in Petr. et Paul. (t. VIII, append., p. 10). — Etc.

(8) PI. XXIII,. XXV, etc.

(9) Cs. n° 53 (p. 100). C’est bien sciemment que j’emploie le mot gens de lettres. Un des caractères les plus saillants de cette époque est l’importance exorbitante que s’attribuent les grammairiens et les humanistes. Certes, je 11e nie point que la renaissance ait produit des érudits fort distingués en fait d'études classiques; mais je défie bien leur plus chaud admirateur de prouver qu’ils n’aient pas été souvent d’une outrecuidance impertinente, appelant à leur tribunal les causes les plus étrangères à leur juridiction, et décidant comme sans appel force choses en quoi ils égalaient à peine le savoir d'un écolier. Quoi de plus pitoyable, par exemple, que leurs prétentions théologiques! Et cependant quelle intrépidité d'assertion de la part de ces hellénistes, quand ils prononcent sur les questions qui tiennent au dogme et à l'histoire de l'Eglise! On a souvent prêté aux théologiens des naïvetés littéraires qui font sourire; mais que dire des bévues théologiques avancées par les humanistes du xvi' siècle, quand ils se fourvoient de gaieté de cœur hors de leur sphère?

VITRAUX DE BOURGES

seulement les âmes mécontentes; ils ébranlèrent à la fois les esprits légers et sans consistance, qui, ne sachant point soutenir un choc, supposent d’ailleurs facilement que la force est du côté du bruit. Puis, dans l’énorme tâche de faire face à d’innombrables assauts, les défenseurs de l’Église concentrèrent principalement leur résistance sur les points les plus graves, en couvrant avant tout les vérités de foi. Des hommes éminents eurent beau entourer de travaux inexpugnables ces positions importantes, une guerre de chicane ne continua pas moins autour des points mis hors d’atteinte; mais cependant des positions secondaires, nécessairement négligées durant cette grande lutte, semblèrent plus accessibles à l’insulte, et bien des hommes sans résolution s’accoutumèrent à penser qu’il ne fallait pas s’opiniâtrer à y faire une vive résistance. Là-dessus, par manière de magnanimité, certains coeurs froids trouvèrent qu’il serait beau de renoncer hautement à des postes de moindre valeur, et de travailler eux-mêmes à en discréditer les ressources.

C’est ainsi que se forma dans le sein de l’Église une légion de gens qui s’appelèrent eux-mêmes des critiques, et dont tout l’effort sembla n’avoir d’autre but que de percer à jour leurs propres retranchements. Ils avaient pour prétexte le beau semblant de mettre d’autant plus hors d’atteinte ce qui devait être conservé à tout prix; et sous ce dehors spécieux, ils se donnèrent la tâche de signaler eux-mêmes à l’ennemi les endroits faibles. Avec quelle bonne foi ce plan fut conçu d’abord, puis exécuté, c’est ce dont je ne veux point m’enquérir. Qu’il suffise de faire observer que la pente vers cette critique se trouva surtout bien forte parmi les faux enfants de l’Église; en sorte que ce fut mainte fois comme une courbe de raccordement entre l’hérésie patente et l’hérésie plus ou moins masquée.

Toutefois, comme la mode poussa quelque temps à la critique, loin de moi la pensée de ranger en masse ses partisans parmi les faux frères. Elle recruta les esprits à la fois faibles et outrés, chose moins rare qu’on ne le supposerait peut-être; il s’y rallia un certain nombre d’érudits pointilleux et mutins, qui prirent la taquinerie pour de la sévérité. Les hommes à concessions, les caractères emportés et extrêmes, aussi bien que les savants timides et irrésolus, grossirent énormément la foule; en sorte que l’opinion fut entraînée en masse vers un scepticisme de détail qui gagna souvent les meilleurs esprits.

171. L’histoire ecclésiastique et surtout l’hagiographie ont été entamées fort avant par ce système d’hésitation chez les uns et de dépréciation chez les autres. La vie de saint Nicolas pourrait en fournir la preuve si nous ne nous étions interdit toute recherche considérable sur les questions purement historiques. Ce thaumaturge (1) s’est vu contester tout ce qui pouvait servir à déterminer son époque; ses miracles, par suite de la mauvaise réputation faite assez légèrement à Siméon Métaphraste, se sont trouvés n’aboutir à rien à peu près qui pût supporter un regard sérieux; et c’est à peine s’il est resté quelque mince détail que l’on osât hasarder sur ses vertus (2). Car pour sa constance dans la foi malgré les persécutions, on ne se sentait plus le courage de rien affirmer après l’avoir transporté en deçà de l’âge des persécuteurs. De son zèle contre l’arianisme, comment oser en citer le témoignage, depuis qu’on avait conclu à lui assigner un temps moins éclairé que celui de Constantin et de Constance^ 3)?

Or, n’est-ce pas chose déconcertante que de rencontrer un semblable désaccord, une telle hostilité même, entre ces écrits qui portent le nom d’histoire, et cette autre histoire transmise de bouche en bouche par les générations qui se succèdent! Quoi! les peuples entiers, des peuples divers, se redisent mille prodiges dont ils s’accordent à reconnaître une commune source dans la protection d’un même serviteur de Dieu; au sommet de ces récits, ils placent tous d’une voix l’histoire d’une vie dont quelques circonstances sont rapportées différemment, mais dont tout l’ensemble est répété sans contestation; et voilà qu’après douze ou treize cents ans, des hommes se sont rencontrés qui, se don-

(1) Ce titre donné à saint Nicolas par le ménologe grec de l’empereur Basile (VI decembr. , t. II, p. 12) lui est confirmé par l'Eglise dans l'oraison de sa fête : ■ Deus qui B. Nicolaum. . . innumeris decorasti miraculis. ..." ; et il suffit d’ouvrir les yeux sur le passé, pour reconnaître que la chrétienté tout eutière a proclamé d'une commune voix cette gloire de l'évêque de Myre. Aussi voyons-nous que, dans les litanies des saints, il est le seul évêque grec qui ait trouvé place parmi les confesseurs.

(1) On peut voir ce qu’écrivent Baillet (6 décembre), Tillemont (t. VI, 688, sv.) et Fleury (libr. LXIII, 3a) au sujet de saint Nicolas.

Si l'on y fait bien attention, l’on reconnaîtra qu’il était impossible de réduire à une expression plus brève et plus vague la vie du personnage le plus oublié parmi tous ceux qui ont laissé un nom quelconque dans l’histoire. Cet exemple a été si bien suivi que, depuis Baronius, les historiens de l’Eglise semblent faire beaucoup, lorsqu'ils portent la hardiesse jusqu’à nommer saint Nicolas; et si on lui consacre quelques lignes, c’est presque toujours au détriment de sa réputation.

(3) Tillemont, l. cil., p. 690. Baillet ne se dément point ici, il y est plus faible de raisons et plus tranchant de paroles, que jamais.

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