PLANCHE TREIZIÈME, SAINT NICOLAS
nant pour historiens, ont cru ne devoir tenir nul compte de ces renseignements paisiblement transmis à travers les âges ! Que leur faut-il donc à ces écrivains si difficiles, pour que le témoignage de tout 1 univers, soutenu durant vingt ou trente générations, soit admis à peser quelque chose dans leur balance? Ils exigent des documents contemporains des faits primitifs? — Qu’on les recherche, et qu’à leur apparition ces pièces authentiques servent à contrôler le dire populaire : rien de mieux; mais n’est-ce pas aussi un document, et quelque chose d’authentique, que ce concert des nations qui se maintient durant mille ans et plus? Il faudrait donc, du moins, faute de mieux, inventorier les résultats de cette déposition continuelle, où l’humanité comparaît presque entière. Car si l’on ne peut absolument parvenir aux premières sources, c’est pourtant une donnée digne d’intérêt qu’une tradition longtemps caressée par l’affection de la chrétienté, et gardée soigneusement par elle comme une sainte relique.
172. Ce que je viens de dire à l’occasion d’un seul personnage, serait applicable à bien d’autres cas où l’on a brusquement franchi la vie de saints illustres, sous prétexte de n’avoir rien à en dire qui pût forcer la conviction des modernes. Mais, pour saint Nicolas, on n’était point réduit à se contenter de bruits populaires. Sa présence au concile de Nicée avait été constatée d’une manière au moins plausible, par la publication d’un catalogue arabe des Pères de ce concile, que Selden avait mis au jour(i) assez à temps pour ôter toute excuse à la critique souvent expéditive de Tillemont, de Baillet, de Fleury, et de leurs imitateurs. D’ailleurs, ces doctes personnages devaient bien savoir que dans les autres catalogues des évêques réunis à Nicée, on ne pouvait point prétendre posséder tous leurs noms; et, s’ils pensaient devoir écarter cette nouvelle liste, c’était la moindre chose qu’ils nous en donnassent quelque raison.
Une autre pièce, également publiée à temps, pouvait aussi appuyer la réalité de deux faits attribués à saint Nicolas par les légendaires. Je veux parler de son apparition à Constantin (2); mais le vitrail de Bourges nous y ramènera bientôt (Cs. n° 175, p. 262, sv.). Ainsi, trois circonstances de la vie du thaumaturge se trouvaient attestées par l’histoire, conformément à ce qu’avait dit la légende; présomption légitime ce semble, en faveur de celle-ci pour le reste de ses assertions.
Ce n’est pas que je veuille garantir dans le plus grand détail chacun des points rapportés par les panégyristes de saint Nicolas. Je pourrais assurément les défendre avec des raisons tout aussi bonnes que celles dont on se prévaut pour les attaquer; mais j’en voudrais de meilleures, et, ne pouvant me proposer un travail spécial sur les diverses légendes représentées a Bourges, une réhabilitation générale doit me suffire : le reste est une tâche que je lègue aux vrais critiques.
aExoriare aliquis !»
173. Le premier tableau que nous offre le pied de la verrière, dans son état actuel, peut se réclamer des traditions populaires beaucoup plus que des documents écrits. Mais, en revanche, la chrétienté latine (3) avait tellement adopté ce fait, qu’il est devenu dans presque toute l’Europe le caractère iconographique de saint Nicolas; et, si je ne me trompe, ce doit être là l’origine du patronage célèbre de ce saint, fêté tout particulièrement par les jeunes garçons et les écoliers (4); car il s’agissait d’éco-
(i) Eutychii. . . . Alesandrini. . . Ecclésial suce origines. . . ed. J. Selden (Lond. ,64a), p. , .4- 1*^*» <** ***- 1 * 3 *' £ “
l'auteur d'une lettre adressée au P. Desmolets dans sa Continuation des mémoires. . . deSalengre (t.VI, p. ioG,sv.),ont fait voir qu'outre le nom de saint Nicolas il est facile d'y reconnaître relu, de la ville de Myre. Aussi Lequien va-t-il jusqu a u.diqucr approximativement l'auuée 34 1 comme étant la date prol.able de la mort du saint évêque.
(a) Cs. Eustrat. (ap. L. Allât., De utriusq. eccl. ...in dogm. de purgatorio consens., p. 45a, sqq.). Le correspondant du P Dcsmolets ( foc. cil.) ne peut, s'empêcher, à cette occasion, de hl.mer le système de ceux qui, se donnant la peine d, retoucher et de réformer le hréuiaire, ont eu bien soin de ne pas se risquer a dire un seul mot sur la vie du grand saint Nicolas.
(3) Métaphraste (ap. Sur., 6 decembr)ue dit rien de ce miracle, et ie ne le rencontre dans aucun document grec ni dans des tableaux grecs delà légende de saint Nicolas , que j ai eu occasion
d'examiuer. Ce que je connais d’anciennes proses latines en l'honneur du saint évêque de Myre ne fait également nulle mention de ce prodige. On comprend que Molanus n'ait pas connu cette narration, dont j'ignore tout à fait la première origine, et qui ne se lit point dans la Légende dorée.
(4) Alban Butler ( The lives of the primitive f ailiers , etc.), dans une note que Godescard, son traducteur, s’est contenté de supprimer, explique tout autrement l’origine de ce patronage. Il cite même un manuscrit des fêtes de la cathédrale de Salisbury, qui se contente d'alléguer la douceur, l'humilité, la droiture, l’innocence des mœurs de saint Nicolas, vertus qui dépassent trop rarement les années de l'enfance, et qui, conservées durant toute la vie, méritent d'être proposées à l’imitation des enfants. Je rencontre bien quelque chose de semblable dans le poème singulier de Petrus Anshelmus (ou Anshelmi ) que j'ai cité plusieurs fois, et qui, au xne siècle, applique à saint Nicolas notre expression populaire de bon enfant, que nous serions tentés de croire moderne.
VITRAUX DE BOURGES
liers dans cette narration. La voici telle que je la trouve résumée à la fin d’un sermon attribué à saint Eonaventure. L’auteur de ce sermon nous avertit lui-méme qu’il l’a prise ailleurs que dans la Légende.
«Deux écoliers (i) de famille noble et riches portaient une grosse somme d’argent, se rendant à « Athènes pour y étudier la philosophie. Or, comme ils voulaient auparavant voir saint Nicolas pour se « recommander à ses prières (2), ils passèrent par la ville de Myre. L’hôte, s’apercevant de leur richesse, « se laissa entraîner aux suggestions de l’esprit malin, et les tua. Après quoi, les mettant en pièces « comme viande de porc, il sala leurs chairs dans un vase (3). Instruit de ce méfait par un ange, « saint Nicolas se rendit promptement à l’hôtellerie, dit à l’hôte tout ce qui s’étàit passé, et le répri- « manda sévèrement; après quoi il rendit la vie aux jeunes gens par la vertu de ses prières.»
Ce prodige avait été mis en scène dans les mystères dramatiques du xme siècle, et l’on peut en voir un fragment dans plusieurs compilations qui l’ont reproduit (4) au siècle passé. La verrière de Bourges représente les voyageurs endormis au moment où, suivi de sa femme, qui l’excite et porte une corbeille pour l’aider à expédier l’affaire, le perfide aubergiste se met en devoir de les assommer. On les prendrait aisément pour trois jeunes filles; mais il n’est pas possible de méconnaître l’ensemble de l’histoire, et les points obscurs doivent être interprétés à l’aide de ceux qui n’offrent nul sujet de doute.
174. Le médaillon supérieur peint un trait bien connu; c’est la charité délicate avec laquelle saint Nicolas sauva de la prostitution trois jeunes filles que la pauvreté pouvait conduire au déshonneur. Leur père, ruiné, désespérait de les établir honorablement, et déjà la nécessité lui faisait former le projet de fonder sur leur infamie l’espoir d’une aisance qui semblait devenue impossible par des voies honnêtes. Le saint, qui n’était pas encore évêque (quoique le peintre lui ait donné les attributs de la dignité épiscopale), vint à trois reprises, durant la nuit, déposer par la fenêtre une somme suffisante pour doter chacune de ces filles l’une après l’autre. Cette aumône que sanctifiaient doublement la compassion et l’amour de la chasteté, a été célébrée bien des fois par le moyen âge (5), et souvent adoptée par les artistes comme symbole caractéristique du secourable évêque de Myre (6).
175. Tout le second groupe ne représente qu’un même fait démembré en ses principales circonstances. Trois officiers des armées de Constantin, dont les noms même ont été conservés (7), avaient
Petr. Anshelm., de Sacr. nov. sacrif. (Hort. deliciar., fol. i3y ; et Bibl. PP. XXIV, 1277).
Quem non altei'ius(£a«re«///)suecendat pugna vir j.^,
Alterius ( Nicolai ) raoveat konilas eliam puer)
Mais je ne vois là, comme dans plusieurs prédications du moyen âge, qu’une de ces interprétations parénétiques qui ne sauraient préjudicier à une origine historique plus capable de frapper le commun des esprits, et qui semble devoir exister nécessairement à la source de toute coutume populaire.
(1) Les narrateurs s’accordent à ne parler que de deux jeunes gens; les artistes, au contraire, en représentent assez constamment trois; et parmi les artistes il faut placer aussi les poëtes.
nUtpicturn, poesis. »
(2) Selon d’autres , ces deux jeunes gens étaient frères, et c'était leur père qui leur avait enjoint d’aller demander à saint Nicolas sa bénédiction.
(3) On sait assez que le latin du moyen âge, à l’imitation de la Vulgate, accorde un sens extrêmement étendu au mot vas. Or comme les peuples peu avancés dans les arts se servent surtout de vaisseaux de bois (.ainsi qu’on le voit encore dans les montagnes de Suisse , par exemple), ce vase a généralement pris la forme d'un cuvier ou d'un baquet. C’est, d’ailleurs, même aujourd’hui, la configuration ordinaire d’un saloir. Mais à Bourges les trois enfants semblent se dresser dans une sorte d'auge ou de huche.
(4) Cs. Paquot, Not. ad Molan., op. cit. (ed. Lovan., p. 588, sq.).
— Lebeuf, Remarques sur les spectacles (Mercure de France,
décembre 172g, p. 2991, sv.). — Etc. Le chanoine d'Auxerre, piqué, peut-être, et pour cause, de la remarque que le correspondant du P. Desmolets venait de se permettre contre les correcteurs du bré-
viaire, oublie ici cette sagacité remarquable qui dicte ordinairement ses appréciations des œuvres du moyen âge. Fond et forme, tout lui parait pitoyable. Quant au fait lui-même, je n’ai pas à en prendre la défense, puisque j’ai déclaré qu'il me paraissait être un des moins authentiques de cette légende; mais je ne veux point me charger non plus d’ôter à ceux qui le traitent d’absurde la responsabilité de leur assertion.
(5) Cs. Clichtov., Elucidator., fol. 200 r° et v°. Le Dante (Purgator., XX, 3i) a voulu consacrer un hommage à la charité de saint Nicolas dans les paroles qu’il prête à Hugues Capet.
a Esso parlava aucor délia largkezza
Chc fece Nicolao aile pulcelle
Per condurre ad onor lor giovinezza. »
(6) C’est ainsi, du moins, que l’on explique assez communément les trois boules placées par les peintres ou les sculpteurs sur la main de saint Nicolas. Cs. Joann. Xeisersperg. , serin.; ap. Molan., libr. III, cap. 53 (p. 3go). Toutefois, il serait possible que la dorure eût fait toute la réputation de ce symbole primitivement destiné à une autre signification. Pour moi, je soupçonne que ce pourrait bien être trois pains qui, multipliés par l'homme de Dieu, suffirent à plusieurs convives. Ce prodige n’a pas de nombreux garants, mais on le trouve dans quelques auteurs.
(7) Cs. Metaphrast., ap. Sur., I. cit. — Method. , Joann. Diacon. ,etc., ibid., et ap. Asseman., Kalendar., t. V, p. 420; h- ap. Baron. A. 320, XC — XCIV (t. IV, 190, sq.). — Menolog. græc., 6 decembr. (t. II, p. 20). — Etc.
Baillet paraît avoir ignoré entièrement le récit d’Eustrate ( ap. Allât., loc. cit.) au vi" siècle, lorsqu'il s’étonne de rencontrer une indication de ce fait dans le martyrologe d’Usuard. Ce critique était vraiment possédé d'une manie de dévaliser les saints. Il s’était fait pour cela une grande arme dans la diffamation de Méta-
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été condamnés à mort injustement, par suite d'une intrigue où l'avarice d'Ablavius, préfet du prétoire, eatt laisse gagner, lout se préparait déjà pour leur supplice, lorsque l’un d'eux se rappela avec quelle genereuse hardiesse il avait vu le sain, évêque de Myre arrêter le glaive d’un bourreau pour sauver des innocents don, il avait fai, ensuite casser l’arrêt. A ce souvenir, Népotien, l’un des trois prisonniers, s écrte vers Bien avec amertume, le conjurant par les mérites de son serviteur Nicolas, empêcher 1 exécution de la sentence inique qui va les frapper. En ce même instant, saint Nicolas apparaissait a la fois à Constantin et an préfet du prétoire durant leur sommeil, leur déclarant qu’il prenait les accusés sous sa protection, et qu’il tirerait une vengeance éclatante de leur sang, si l’on osait passer outre.
Des son réveil, Constantin mande Ablavius, et apprenant que celui-ci a eu durant la nuit une vision toute semblable à la sienne, il attribue ces songes à quelque illusion produite par un artifice magique. Les condamnés sont amenés devant l’empereur, qui leur reproche ce nouveau crime. Confondus de se voir charger encore d’une accusation inattendue, ils s’adressent au ciel, invoquant à haute voix 1 entremise du métropolitain de Myre. L’empereur veut savoir quel est ce Nicolas dont le crédit auprès de Dieu semble si célèbre; et, après s’étre fait raconter les vertus et les merveilles de ce thaumaturge, il ne se borne pas à relâcher les trois condamnés, il les charge de porter en son nom de riches présents au saint évêque. — On les voit recevant des mains de Constantin un riche évangéliaire (i) et une sorte de sacoche rebondie qui indique les trésors envoyés par le prince.
176. Le dernier trait de la légende, qui est placé au sommet du vitrail, a été fréquemment reproduit par les artistes, sans pouvoir cependant alléguer le suffrage de beaucoup d’écrivains. Mais, quoi qu’il en soit de son authenticité, voici à peu près comme l’exposent Jacques de Varazze et quelques auteurs plus modernes (2).
phraste; mais comme Usuard écrivait avant le grand légendaire grec, Baillet recourt à l’expédient d'une interpolation dans les manuscrits d'Usuard. A tout hasard, il consentirait à admettre qu'Usuard aura pu connaître une histoire de la vie de saint Nicolas qui fût antérieure à celle de Métaphraste; mais il faudra dire que cette histoire ne valait pas mieux que l autre ( Baillet, 6 décembre, § 3). C’est, en vérité, une manière fort commode de traiter la critique; car de preuve, il n'en est pas même question. Métaphraste étant mis hors de la loi, tout est de bonne guerre contre lui; et les faits, pour avoir eu le malheur d'être écrits par lui, ne sont pas seulement suspects, mais frappés d’impossibilité in odium auctoris.
J’avais donc quelque raison de dire(n° 77, p. iijo) que ces Aristarques modernes de l'hagiographie tranchent force questions avec une impardonnable légèreté; car leur sévérité prétendue se résout fort souvent en ime brusquerie atrabilaire, quand elle n’est pas tout simplement de la mauvaise foi.
Autre exemple : Baillet (/. cit., § 1) donne comme une cause d'exclusion pour les anciennes biographies de saint Nicolas, la mention qu'on y fait d'un monastère dont il aurait été chargé avant son épiscopat. Voici comment est appuyée cette fin de nonrecevoir: «Il ne paraît pas qu'il y ait eu de communautés reli- « gieuses qui aient été gouvernées pardes abbés avant saint Antoine « et saint Pacôme .» Si cela signifie que saint Nicolas ait dû être abbé eu propres termes, Baillet dresse un mannequin pour se procurer la gloire très-facile de le terrasser; s’il prétend nous donner à entendre qu'il n’y eut point de monastère avant saint Antoine, il aurait bien fait de nous expliquer ce qu'était ce mapOmov, où— c'est saint Athanase qui parle ( Fita s. ^nfiwi.,n’3;ed.cit., t.I,p. 634) — saint Antoine prit soin de placer sa sœur quand il se retira dans le désert. Maintenant, que ces parthénons eussent des abbés ou des archimandrites, ou des hégumènes, ou des supérieurs quelconques, il est probable qu'ils avaient des directeurs cependant, dont le nom nous importe peu, mais dont la réalité suffit a sauver de l’absurde ces narrations dont Baillet se débarrasse si lestement. Ajoutez que, selon saint Athanase encore ( l . cit.) , les monastères n étaient pas alors aussi nombreux qu’ils le devinrent par la suite; ce qui suppose qu'il en existait pourtant. Or, saint Antoine quittait lç monde quelques années avant l'époque que les historiens assignent à saint Nicolas, et saint Athanase 11e doit pas avoir survécu plus de trente ou quarante ans à l’évêque de Myre. Qu est-
ce donc que cette érudition dont on a fait honneur à certains critiques? et ne fallait-il pas un grand esprit de parti pour établir la réputation de ces travaux, où la science et la conscience sont brusquées tant de fois!
(1) Métaphrast., ap. Sur., I. cit. — Vincent. Bellovacens., Specul. histor., libr. XIII, cap. y3.
(2) Cette merveille est racontée par Wace, dans sa Fie de saint Nicolas (Bibl. du lloi, mss.fr., n° 7268 3A3, fol 122), avec la diffusion ordinaire aux versificateurs du moyen âge. Ce même poète explique (fol. 118 v°) une autre scène qui se rencontre rarement sous la plume des historiens, mais que les artistes ont adoptée assez volontiers. En abrégeant la légende de notre saint sur le tombeau de l'évêque Burkhardt de Serken à Lubeck, on n’a pas oublié cette particularité; et je crois utile de l'exposer sommairement, pour suppléer aux médaillons qui ont été détruits dans la lancette de Bourges, d’autant plus que l’éditeur des monuments de Lubeck ( Denkmâler bildender Kunst in Liib., 1 843 ) paraît n’avoir pas même soupçonné de quoi il s'agissait.
Entre autres faits, donc, de saint Nicolas, qui se retrouvent dans notre verrière, on a figuré un enfant préservé de la mort en la façon que voici. A la nouvelle de l'intervention divine qui venait d'éclater dans le choix de saint Nicolas pour le siège épiscopal de Myre, une femme avait quitté sa maison en toute hâte pour aller prendre part aux acclamations publiques dans l’église. C’était une pieuse curiosité, mais une curiosité si violente, et dont l’accès avait été si subit, que cette malheureuse femme oublia son devoir de mère pour se passer cette sainte fantaisie. Car le bruit de l'événement l’avait surprise comme elle venait de préparer un bain pour son enfant. Or, par une singularité remarquable, il parait que les bains de ce temps-là se donnaient en mettant les gens sur le feu avec l’eau et la baignoire (en manière de marmite ou de chaudron). On peut juger de ce qui devait arriver au petit misérable suspendu ainsi à la crémaillère, tandis que sa mère courait à l’église, afin de s’associer aux transports de l’allégresse commune. Pour surcroît, tant l’enthousiasme populaire était contagieux et enivrant, la pensée du pauvre enfant ne revint pas à sa mère avant qu’un assez long espace de temps se fût écoulé ; c’està-dire jusqu’à ce que la cérémonie du sacre et de l'intronisation étant finie, l’élan général se trouva un peu calmé. Alors seulement, cette triste ménagère, sentant toute l'énormité de sa distraction, se précipita vers son logis avec des cris aigus qui atti-
VITRAUX DE BOURGES
Un homme riche, qui désirait avoir un fils, avait adressé ses prières à saint Nicolas, s’engageant, si sa demande était exaucée, à conduire l’enfant au lieu où étaient les reliques du thaumaturge; et là il devait déposer un riche vase d’or. Le fils tant désiré vient au monde et grandit, et le vase est commandé pour le pèlerinage. Mais l’orfévre exécute si bien son travail, que le hanap fait envie au donateur; l’évêque de Myre s’accommoderait tout aussi bien d’un autre vase un peu moins précieux (1), et celui-là figurerait trop élégamment sur les dressons de la maison pour qu’on songeât à s’en défaire. Un second est donc exécuté et mis en réserve pour l’accomplissement du vœu, tandis que le premier prend place parmi les plus belles pièces de la vaisselle. Cependant, on met à la voile pour se rendre au tombeau de saint Nicolas outre mer. Durant la traversée, l’enfant, qui voulait puiser de l’eau dans le premier vase, se laisse tomber dans la mer, en sorte que le hanap favori se trouva perdu, et le fds comme par surcroît. Néanmoins, les parents se rendent seuls au but de leur pèlerinage, et déposent l’infidèle ex-voto sur l’autel de saint Nicolas. Mais, à leur grand effroi, l’offrande est repoussée par une invisible main, qui s’obstine à la rejeter à terre chaque fois qu’on s’efforce de la replacer sur l’autel. Rumeur dans l’église à ce spectacle mystérieux; mais, pendant qu’on s’attroupe, voici venir l’enfant portant en ses mains le premier vase, qui avait été l’occasion de sa perte. Le saint l’avait sauvé, et le ramenait, comme chantait la vieille prose (2):
<t Vas in mari Mersuni, patri Redditur cum filio. »
Je n’ai pas besoin d’ajouter que le père, redevable de son fils à saint Nicolas pour la seconde fois, laissa les deux vases qui, cette fois, furent reçus.
La planche XXVII nous présentera le tombeau de saint Nicolas.
rèrent l'attention de tout le voisinage; mais ce ne fut qu'au profit du nouveau prélat, dont l'honneur s'accrut par la réunion de tant de témoins. Quand on pénétra jusqu'au foyer, il se trouva que le Ciel, en considération de son serviteur, avait préservé les jours de l’enfant, qui sortit sain et sauf de cet affreux péril. Grand sujet de gloire pour l'évéque, et cruelle mystification pour Satan, qui aurait énormément désiré attacher à cet épiscopat quelque impopularité par un début si funeste. Aussi, dans un vitrail d'Auxerre, on a introduit deux diables qui se mettent en devoir d'activer les flammes sous la malheureuse chaudière où le marmot est déposé à la façon d’un pot-au-feu.
(1) Je ne dois pas dissimuler qu'il y a force variantes. Selon Jacques de Varazze et Meffretb [de Sanctis , serm. 6), le second hanap avait la même valeur que le premier; si bien que cette substitution était fantaisie toute pure dans le donateur, et que saint Nicolas pouvait à peine s’en offenser, à moins d'être extrême-
ment susceptible. Wace est d’avis qu'il y eut avarice dans cette nouvelle commande.
Dunt fist taire un altrc xrissrl Asc) lira frit et ase; bel; illrs pire. . . et pins léger,
Œt meinj nalut que li primer.
Quant à Vincent de Beauvais, il suppose que l’orfévre ne put réussir à venir à bout du second vase. Ce que voyant le donateur, qui n’en persistait pas moins à vouloir retenir le premier, il lui sembla que sa promesse serait suffisamment remplie s'il portait tout simplement la matière de Y ex-voto au tombeau de son bienfaiteur. Mais tout ce que je connais de représentations se prononcent pour deux vases réellement exécutés.
(2) Cs. Clichtov., Elucidator. (ed. cit.), fol. 201 .