PLANCHE QUATORZIÈME, SAINT VINCENT
champ de I évêque par I exil, et prit à tache de réduire ce jeune homme par toutes les ressources d’une cruauté dont l’histoire ecclésiastique a conservé bien des traces (i).
Dans son état présent, le vitrail nous introduit brusquement à l'instant où Dacien, furieux de veille patient conserver toute sa sérénité sur le chevalet, s’en prend aux bourreaux eux-mêmes, et les rappe pour exciter leur bonne volonté, jugeant, sans doute, qu’ils avaient disloqué les membres du martyr avec trop de piécautions. «Eh hien! lui dit Vincent, vous seriez-vous chargé de me venger de «mes bourreaux? » Outré de rage, le préfet veut qu’on lui déchire la chair avec les instruments les plus pénétrants et les plus cruels(2). — Puis, comme le calme insuhant(3) de cette indomptable victime ne se dément point parmi tant de rigueurs, il imagine de le faire mettre sur des charbons ardents (4).
(1) C était le règne de Dioclétien; et, soit férocité naturelle, soit désir de bien faire sa cour, Dacien inaugura dignement cette ère des martyrs, si profondément gravée dans les souvenirs de l'Espagne. Aussi le nom de ce persécuteur subalterne est-il l'un de ceux qui reparaissent le plus fréquemment dans le martyrologe.
La restitution que je propose pourrait s'appuyer d’une série de quatre bas-reliefs qui existent encore dans la cathédrale de Bâle, et où 1 on reconnaît aisément les principaux traits de notre légende.
(2) Je ne saurais dire si l’espèce de tourment dont l'artiste a fait choix au pied du second groupe, est précisément le déchirement des chairs. Peut-être est-ce l’application des lames ardentes sur les flancs, et des broches rougies au feu sur les jarrets. Dans ce dernier cas, les bourreaux ne sembleraient point s’épargner assez eux-mêmes; car ils tiennent leurs instruments à pleine main, sans paraître songer à se garantir du feu.
Quant à l’autre partie de cette scène, la lithographie exige quelque explication. Cette espèce de croix à banderole que tient un personnage placé derrière Dacien, serait propre à désespérer tous les interprètes, si l'original ne présentait quelque chose de plus adapté à la circonstance. Or, malgré une forme quelque peu vague, je crois reconnaître dans le vitrail une épée dont le ceinturon s’enroule autour du fourreau. Celui qui la porte serait donc un écuyer auquel Dacien se plaint de ne pouvoir dompter cette âme intraitable.
(3) Malgré un certain idéal de vertu purement passive que se sont fait a priori, au xvn' siècle et au xviii”, les critiques d’une école bien douce et singulièrement débonnaire, comme chacun sait, on est réduit à confesser, l’histoire en main, que les martyrs ne se sont pas toujours montrés aussi patients, ou du moins aussi charitables que l'auraient voulu les critiques. Saint Vincent meme ne saurait échapper à la censure, dans un ordre de principes si relevés. Ces contraventions aux lois de la critique sont d’autant plus fâcheuses pour la théorie, que la charité des martyrs se trouve préconisée d’ailleurs par une autorité plus haute. Car c'est le Fils de Dieu (Joann. XV, i3) qui a dit : «Majorem hac dilectionem nemo liabet, ut animam suam ponat quis....» Or, la charité envers Dieu étant le fondement et le motif de celle que nous devons au prochain, il est permis de croire que les hommes qui mouraient pour Dieu possédaient la charité envers le prochain, à un degré pour le moins suffisant au salut. C’est là probablement ce qui a encouragé l’exact Baillet à dissimuler doucement, et puis à excuser de son mieux les rudesses de certains martyrs envers les tyrans. J'en choisis un exemple qui me parait curieux, dans les Actes de saint Taraque et de ses compagnons ( u octobre). Baillet semble annoncer d’abord qu'il va transcrire, à très-peu de chose près, le récit primitif; puis, dans le cours de sa narration, il fait porter tout particulièrement ses suppressions sur les réponses des trois saints. Enfin, près de terminer (§ IX), il ne peut résister au zèle qui le presse de prévenir toute mauvaise édification. Ces paroles sont à citer, et il sera bien permis, je pense, d'en mettre quelquesunes en saillie. «... Andronic. . . garda aussi peu de ménagement « que ses compagnons dans les termes qu'il employa pour con-
« fondre son juge On ne devait pas exiger, sans doute,
« de ces saints martyrs toute la politesse et toute la civilité que a l'usage du grand monde donne ordinairement aux personnes du « siècle. Cependant, il aurait été peut-être plus a souhaiter pour « l exemple de la postérité, qu'ils eussent observé plus littéralement « les maximes de la douceur et de la modestie que Jésus-Christ a « prescrites à ses disciples, et dont il a formé le modèle par ses
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« actions comme par ses discours. Etc., etc. Mais on peut considé- « rer que nos saints martyrs, dont le premier avait presque tou- « jours été à la guerre, et les deux autres paraissaient engagés « dans le commerce des affaires séculières , n’étaient que des « laïques qui n'avaient peut-être pas eu tout le loisir des gens d'é- « glise et des personnes retirées pour s’instruire dans les saintes « Ecritures du véritable esprit du christianisme. C’est ce qu’on « peut alléguer au moins pour les excuser, si l’on ne veut pas les « justifier en ce point. Etc., etc., etc.» J’abrège, mais toute la tirade vaudrait bien la peine qu'on la transcrivit. Tillemont(éd.cit., t.V, p. a85, sv.) est presque aussi doucereux envers les persécuteurs, c’est-à-dire presque aussi aigre envers les martyrs.
Comment se retenir de rire ou d'impatience à la lecture de pareilles lignes ! Sainte Agathe devra-t-elle être comptée au nombre des gens de guerre, pour avoir dit au gouverneur qui lui faisait tenailler le sein : «Impie, crudelis, dire tyranne, non te pudet « amputare in fccmina quod in matre suxisti ! » Il est vrai que Baillet se montre assez embarrassé ( 5 février, § III) s’il s'agit d’admettre et d’expliquer ces termes un peu forts. Mais sera-t-on réduit aussi à rayer saint Paul du nombre des gens déglise, pour se défaire du fâcheux exemple de quelques-unes de ses vivacités (Cs. Act. XXIII, 3; XVI, 37, etc.)! Or, sans m’exagérer la valeur de Baillet et deTillemont, je crois qu'ils étaient cependant trop instruits pour ne pas entrevoir ce qu’il y avait de faux à faire entendre que ce saint courroux des héros chrétiens fût causé par une sorte de mauvaise humeur que leur auraient fait éprouver les mauvais traitements. Le doux saint Hilaire n'était point sur le chevalet, lorsqu'il adressait à l'empereur Constance des paroles tout amères assurément. Cs. Ililar., conlr. Constant., passim (t. II, 563 — 571, 57.5 — 583. Cs., p. 556 — 558).
Ou bien les faits n’ont point de langage et de sens, ou bien il est clair qu’en définitive ce qui enthousiasme surtout nos admirateurs modernes de la primitive Eglise, c’est son asservissement et ses entraves, puisqu’ils savent si bien la rappeler à l'ordre et nous prémunir contre la contagion de ses exemples, lorsqu’elle s’éi cipe jusqu’à parler un peu haut. Car il faut bien reconnaître qu’il s’est trouvé aussi parmi les gens d’église des hommes trop soi-
e la route belle aux ennemis de Jésus-Christ.
i peine d'épargner les moindi roient Dieu dans ses serviteurs. On voit que la maxime : « Surtout, point de zèle!» n'est descendue dans les choses de la terre qu'après avoir été mise en honneur dans les affaires de Dieu. Devra-t-on s'étonner, après cela, de la sympathie et des panégyriques que cette école modérée a trouvés toujours parmi les mécréants?
(4) Les Actes de saint Vincent parlent assez clairement d’un gril, et c'est ainsi que l'a compris le sulpteur de Bâle, par exemple, et un peintre-verrier à la cathédrale du Mans. A Bourges, soit que l’on crût traduire suffisamment les anciens textes eu représentant un brasier quelconque, soit qu’on prétendît éviter de faire confondre saint Vincent avec saint Laurent, on a donné une autre forme à ce supplice. Du reste, les charbons ardents versés sur la tête des martyrs se retrouvent dans l’histoire des héros chrétiens, et particulièrement dans les Actes de saint Taraque et de pagnons. C. Ruinart, op. c.it., AA. SS.Taraeh. etc.,§ V (ed. cit., p. 43
En outre, pour que rieu ne semblât manquer au mérite du martyr, le peintre a joint aux deux bourreaux armés de bra dente, un troisième serviteur de Dacien, qui, la torche prépare à torturer dans ce corps déchiré déjà, tout ce qui pourrait échapper à l’actiou des charbons.