‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 79 sur 94 · PLANCHE QUINZIÈME. — SAINT JACQUES LE MAJEUR ET SAINT JEAN · texte numérisé non relu

PLANCHE QUINZIÈME. — SAINT JACQUES LE MAJEUR ET SAINT JEAN

182. Les deux lancettes de cette planche nous donnent la mesure de ce qu’étaient à Bourges toutes celles des chapelles du chevet, avant qu’on eût cédé à la malencontreuse pensée de corriger cette noble et simple architecture de la première période ogivale. Mais leur transformation a été exécutée avec tant de soin, que pas une de leurs verrières ne peut se retrouver dans son entier. Quant à la légende de saint Jacques, elle a été entamée d’une manière si fâcheuse, que notre tâche se trouve extrêmement allégée par cet endroit. Car ayant fait bien des fois notre profession de ne point viser à dépasser le pur nécessaire en fait de verrières à légendes, et les légendes des apôtres étant d’ailleurs assez mal famées pour la plupart, on doit bien s’attendre à ne pas nous voir discuter longuement une restitution dont le résultat définitif n’aurait qu’un assez mince intérêt. Pour l’intelligence, donc, des médaillons qui subsistent encore, disons qu’à Bourges comme à Chartres on avait représenté fort au long la lutte de saint Jacques contre le magicien Hermogène (2) , et la conversion de ce dernier avec son disciple Philetus. Ceci suffit pour expliquer la présence des démons qui hurlent dans les airs pendant la prédication de l’apôtre, le sorcier conduit par le diable au saint, qui avait chargé Satan de cette commission; le bâton de l’apôtre remis entre les mains d’Hermogène pour lui servir de préservatif contre la colère des puissances infernales, les livres de magie jetés au feu, etc.

Quant au médaillon le plus voisin du pied de la verrière, si le personnage qui est debout n’était dépourvu de nimbe et vêtu d’une tunique très-courte, je croirais voir dans cette scène saint Jacques guérissant un paralytique étendu sur son passage, tandis qu’on le conduisait au martyre. Nous transportant immédiatement de là au groupe du sommet, nous y reconnaîtrons l’apôtre donnant le baptême, sur le lieu même du supplice, à l’un de ceux qui l’avaient traîné à la mort avec le plus d’ardeur. Plus haut, enfin, c’est la décapitation de saint Jacques (3).

La valve supérieure de la coquille que nous appelons encore peigne de saint Jacques, paraît avoir été choisie pour orner les fonds de tout ce groupe, comme symbole du fameux pèlerinage de Compostelle, où J’on se rendait de tous les points de la chrétienté, afin de vénérer les restes de ce grand patron de l’Espagne. Cette dévotion populaire avait fait de la Galice, une sorte de Terre-sainte, et les récits des pèlerins avaient répandu au loin de merveilleuses histoires, qui donnaient une haute idée de la sollicitude du saint pour ses dévots. Des vitraux entiers ont été composés en mémoire de ces prodiges, dont nous ne pouvons faire autre mention sans sortir de notre sujet.

183. Les trois grandes verrières placées dans la chapelle que nous étudions en ce moment, saint Jacques le Majeur, saint Jean-Baptiste (4) et saint Jean l’Evangéliste, donnent lieu de soupçonner une certaine pensée d’ensemble. Saint Jacques et saint Jean peuvent paraître désignés dans le Nouveau Testament comme frères de Notre-Seigneur (5) ; sainte Elisabeth, mère de saint Jean -Baptiste, était

(ij Ces deux saints, comme frères, se voient encore réunis dans une rose de la planche XXVIII.

(a) Pour le peu que nous avons à en dire, il n’est besoin que de renvoyer les lecteurs à Jacques de Vàrazze.

(3) On ne doit pas s’attendre à nous voir chercher des hypothèses pour donner un sens plausible au médaillon supérieur du quatrième groupe. Des spectateurs empressés qui arrêtent leurs yeux sur un objet soustrait aujourd'hui à nos regards, cest un sujet qui prête à bien des possibilités, sans qu'il y ait moyen den choisir une à l'exclusion des autres. Si pourtant on tenait à une explication quelconque, je dirais que ce pouvait être une troupe de fidèles accompagnant de leurs vœux et de leurs regrets l’apôtre que l’on mène au supplice.

Il y a peu de lumières à puiser pour notre légende dans la rose que les vitraux de Reims consacrent à saint Paul et a saint Jacques le Majeur {Étude XVIII, fenêtrage B). On n’y retou ve guère que la prédication du saint, sa condamnation et son exécution.

Seulement, sous la grande figure en pied, on a placé une espèce de canard; indication, si je ne me trompe, de la traversée apostolique que saiut Jacques entreprit pour annoncer la foi en Espagne. Cet oiseau aquatique était devenu un symbole de navigation dans le langage des monuments au moyen âge; et son nom avait même reçu, dans plusieurs idiotismes français, le sens de flottage. C’était donc, malgré ce que nos esprits peuvent y trouver de bizarre aujourd'hui, un symbole beaucoup plus approprié à saint Jacques le Majeur que la pèlerine et le bourdon qui lui furent affectés généralement à d'autres époques. Car plus d'un apôtre avait entrepris de longs voyages pour porter au loin l'Evangile, plus d’un apôtre aussi réunissait de nombreux pèlerins autour de son sépulcre; mais nul autre ne semble avoir exécuté une si longue traversée pour annoncer Jésus-Christ aux nations infidèles.

(4) PL XVI, lanc. C.

(5) Je n'ignore pas que des écrivains très-graves ont attribué

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VITRAUX DE BOURGES

proche parente de la mère de Dieu; on pourrait donc s’être proposé de rapprocher ces trois saints à cause des liens du sang qui passaient pour les unir au Fils de Dieu. Mais cette intention devient évidente lorsqu’on aperçoit quelques-uns des médaillons par où débute le second vitrail de notre planche quinzième. Avant d’exposer la légende du disciple bien-aimé, on a rangé deux à deux plusieurs personnages dont l’insertion serait bizarre, si elle n’était motivée par le désir de grouper toute la parenté du Sauveur.

J’espère bien que les curieux me sauront gré de ne pas les retenir longtemps sur la vérification des titres généalogiques qui peuvent justifier l’introduction de chacun des figurants, par l’examen des divers degrés de consanguinité ou d’alliance. Comme entre tous ces noms il en est dont l’insertion n’est due qu’à des probabilités assez peu concluantes, le dégagement de cet alliage donnerait lieu à une opération qui ne serait pas médiocrement fastidieuse. D’ailleurs, dans cette ancienne tendance à agrandir les données de l’Évangile, pour compléter l’histoire sainte par des inductions souvent forcées, il y a un luxe de dévotion qui n’est plus guère de notre époque. C’est chose trop peu commune aujourd’hui, que de posséder le nécessaire en fait de religion; n’ayons donc pas l’air d’exagérer l’importance de ce qui est simple curiosité. Signalons cette recomposition de la sainte famille comme un fait dans l’art (i), sans plus de débats; et que l’on se contente de nous voir alléguer les principaux fondements de ces opinions plus pieuses, parfois, que savantes (2).

Dans toute cette verrière, il faudra faire abstraction de la situation actuelle des scènes, les chiffres que nous avons introduits dans 1 encadrement de la lithographie serviront de fil à ce labyrinthe, pour appliquer la suite de notre texte et retrouver la série des faits.

184. Saint Joachim et sainte Anne, n° 3, ouvrent bien naturellement la marche, comme père et mère de la très-sainte Vierge. J’imagine que la mère de Dieu, n° 10, placée entre Jésus-Christ et saint Joseph, faisait face primitivement au n° 3. — Au rang immédiatement supérieur devait se trouver sainte Anne, une seconde fois, mais avec Cléophas, n° 7; et cette scène avait sans doute pour pendant, comme aujourd’hui, Marie femme d’Alphée, n° 8. — Je n’hésite pas le moins du monde à placer au troisième rang le n° 2 (actuellement vide), où sainte Anne aura figuré une troisième fois avec un Saloiné; et je lui assigne pour pendant le n° 1, représentant une autre Marie, femme de Zébedée (3). — Enfin, je termine cette première partie du vitrail par un dernier rang, composé des nos 9 et 6 (Ce sera 6 et 9, si l’on veut), et consacré aux six apôtres ou disciples qui étaient censés descendre de sainte Anne à la seconde génération (4).

cette parenté à saint Jacques le Mineur exclusivement. Mais saint Jacques le Majeur a été décoré de ce titre par des auteurs plus ou moins dignes de considération. Cs. AA. SS., Jul., t. VI, p. 7.- — Ribaden., Flos. SS., 25 Jul. — Etc. Ce qui importe surtout en ce moment, c'est, que cette assertion a joui d’une grande faveur au moyen âge, comme on va le voir.

Je demande permission de ne pas m'étendre beaucoup sur un point qui me semble extrêmement douteux, pour ne rien dire de plus, et dont la discussion ne saurait manquer d’être ennuyeuse à merveille.

(1) Ce fait doit être remarqué pour l’intelligence de plusieurs monuments, car on trouve des peintures exclusivement consacrées à la réunion de tous les membres (réels ou présumés) de la sainte famille.

(2) Ceux qui voudraient trouver quelque résumé doctrinal et méthodique de ces généalogies, peuvent consulter Tornielli [Ann. sacr., A. 4°37), tout en se rappelant qu'il est très-permis de ne point adopter absolument toutes ses décisions. Du reste, ni le tableau généalogique dressé par Tornielli, ni celui de Tirin (ibid., ed. Negri; Lue. 1757, t. IV, p. 297, sq.), ne suivent le système qui présidait à nos peintures. C’est ce dernier qu’il s’agit d’exposer pour faire entendre la verrière de Bourges.

(3) Les noms des hommes, dans quelques-uns de ces couples, ne se distinguent plus aisément, ou même ne se distinguent plus du tout.

(4) Cette manière de rattacher distinctement à une même souche tous ceux qui sont ou paraissaient être désignés dans l’Evangile comme proches parents ( frères ) de Notre-Seigneur, date de loin.

Légèrement modifiée ça et là par diverses conjectures, elle semble avoir surtout pris faveur en Allemagne, où le xvi* siècle la maintenait encore très-chaudement. Le pieux et docte Jean Eck la trouvait si respectable, qu'il qualifie les opposants avec beaucoup

de rudesse. Cs. AA. SS., Jul., t. VI, p. 235 — 238. — Trombelli, Vita... de ss. Gioachimo ed Anna, cap. III, XII, XIII (p. 18 — 23, 5g — 77); et Marice ss. Vita,V. I, dissert. VIII, cap. 2, 3(t.I,p. 246 — 262). Etc. Mais en deçà du Rhin, on ne prenait plus cette opinion si fort au sérieux. Aussi, Salmeron, sans être moins jaloux de l’orthodoxie que Jean Eck, permet à peine de regarder cette invention comme tolérable. Cs. Alf. Salmer. Commentai \ in Evang. histor., P. II, tract. XI (t. IV, p. 324 — 33o). Déjà un demi-siècle auparavant le carme Spagnoli (J. B. Mantuan. Fast., Jul.), malgré la liberté que se donnent communément les poètes, n’avait osé exprimer cette opinion dans ses vers que comme un On dit :

«Anna, puerperio fortunatissimn sancto,

Très habuisse viros et très geuuisse Marias Dicitur.o

Mais avant lui, des espèces de vers techniques avaient donné une sorte de consécration au système des trois mariages de sainte Anne; et Gerson, qui n’en faisait nul doute, les donne ( serni. de Nativit. Mar. I; ed. cit., t. III, p. i348) comme on citerait un aphorisme :

“ Anna tribus nupsit : Joachim, Cleopliæ, Salomeque.

Ex quibus ipsa viris peperit très Anna Marias,

Quas duxere Joseph, Alphæus, Zebedeusque.

Prima Jesum; Jacobum, Joseph, cum Simone Judam Altéra dat; Jacobum dat terlia, datque Joaunem. »

Pour ampliation, eu voici d'autres qui avaient également cours, au rapport du P. Salmeron ( loc . cit., p. 327), et qui déterminent un peu plus quelques personnages de cette lignée :

0 Anna solet dici 1res concepisse Marias;

Quas genuere viri Joachim, Cléophas, Salomeque;

Prima parit Christum , Jacobumquc secunda miuorem Et Joseph justuiu peperit, cum Simone Judam;

Tertia majorera Jacobum, volucremque Joannem.»

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