‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 87 sur 94 · PLANCHES XVII', XVIIF ET XIX', CLAIRE-VOIE DES ÉVÊQUES · texte numérisé non relu

PLANCHES XVII', XVIIF ET XIX', CLAIRE-VOIE DES ÉVÊQUES

Dans la planche X\ III, sous les pieds des deux évêques qui suivent saint Sulpice le Sévère, on reconnaîtra sans peine les signatures des bouchers et des pelletiers que nous avons rencontrées déjà dans les grandes verrières. (PI. I et Y).

198. Saint Sulpice Ier (PI. XVIII) ne doit pas être confondu avec le disciple et l’tiistorien de saint Martin. Deux siècles les séparent, et l’archevêque de Bourges est le plus moderne. Sa vie est peu connue, son surnom même pourrait bien ne lui avoir été donné qu’une cinquantaine d’années après sa mort, pour le distinguer de saint Sulpice II, le Bon ou le Débonnaire (i).

Dans la planche XXVIII, une rose réunit à saint Guillaume ( Wïllermus ) un autre évêque, qui pourrait être saint Palais ( Palladius ), l’un des premiers successeurs de saint Ursin. L’inscription, trèsdifficile à reconnaître sur le verre, n’a été copiée qu’avec beaucoup de tâtonnement; et il doit être permis de 1 interpréter avec quelque liberté (2). Mais je ne me crois pas en droit de rien affirmer sur des données si vagues. Je ne dirai rien non plus sur l’affectation que semble avoir mise le verrier à placer deux fois entre les mains de saint Guillaume une crosse dont la partie recourbée est tournée vers lui (en dedans). Quelqu’un pourrait y voir l’intention de faire connaître qu’il avait été abbé; pour moi, je m’abstiens.

ARTICLE SECOND

JÉSUS- CHRIST JUGE (Pl. XIX).

199. Nous renvoyons à l’explication de la planche XXIV ce qui a rapport à la sainte Vierge, et la représentation de Jésus-Christ sera seule l’objet de nos réflexions en ce moment.

Les morts qui soulèvent la pierre du sépulcre au bruit de la trompette, les anges qui arborent, comme enseigne de victoire, les instruments de la Passion, et le Fils de l’homme, glorieux, mais découvrant ses plaies saignantes, tout indique ici une peinture abrégée du jugement général. Notre intention ne saurait être de traiter un si grand sujet à propos d’un tableau qui affecte évidemment la brièveté de l’expression. Une occasion plus naturelle se présentait dans la grande verrière que retraçait notre planche III, et nous avons déclaré alors (3) que, sans le recours aux grandes œuvres de la sculpture, on risque de tronquer la majestueuse exposition qu’avait conçue le moyen âge pour rappeler le jugement dernier à la pensée des peuples.

Nous n’avons donc qu’une remarque à faire, en comparant tout ce que notre volume renferme (Pl. III, XIX. - Études IV, et IX) de monuments relatifs à ce dernier jour du monde. Mais, auparavant, il faut expliquer un point où notre planche pourrait prêter à l’erreur. Pour peu que l’on soit familiarisé avec les œuvres du xiiic siècle, on reconnaîtra sans peine les trois clous dans la main droite de l’ange qui porte la croix (4). Ainsi, dans ce vitrail, les clous sont portés à droite de Notre-Seigneur, tandis que la gauche leur était assignée par les artistes qui représentèrent en grand la scène du jugement dernier(5) pour la même cathédrale.

j’ai renvoyé ailleurs tout ce qui concerne les usages civils, etc. Je me contenterai donc de suppléer à l’oubli du lithographe, eu faisant observer que l’usage de trois dés est à peu près constant au moyen âge. On a pu le remarquer dans notre vitrail de 1 Enfant prodigue (Pl. IV); et si l’Enfant prodigue de Chartres ne joue réellement que sur deux dés, comme l’indique la gravure de la monographie publiée par le gouvernement ( Mon. de la cath. de Chartres, C. n° 7), ce serait une exception à l’usage constaté-par beaucoup de monuments.

(x) Cs. Hier, de Pr., Sulpic. Sev. opp., ed. cit., t. I, p. Ixxv— lxxxi. — Etc.

(a) Si, au lieu de Palladius, on venait à reconnaître dans 1 inscription un reste du nom Nicolaus, la réunion de saint Guillaume et de saint Nicolas pourrait recevoir une explication plausible. Km, s avons vu (n‘ i73, p. afil, sv.) que l'évêque de M,rc était le patron des écoliers; et un titre aises semblable pouvait suggérer l'idée de lui associer l’archevêque de Bourges qui était, à 1 univer-

sité de Paris, le patron de la nation de France. Aussi, me paraitil probable qu'il faille reconnaître notre saint Guillaume sur un sceau de l’université (de Paris) publié par MM. Firmiu Didot dans l 'Univers pittoresque (France, 4i5). Je sais que, selon d’autres, il faudrait y voir saint Nicolas; ce n’est pas ici le lieu de peser les raisons pour et contre.

(4) Leur longueur, un peu exagérée par la lithographie , les ferait aisément prendre pour une verge, mais le vitrail les présente plus distinctement. Pour compléter cette rectification, j’ajoute que dans le vitrail du Mans qui fait partie de l’Étude IV (au sommet de la lancette B), l’ange qui élève la croix près de Jésus-Christ doit également porter les trois clous dans sa main droite. Les petites dimensions de la gravure ont fait perdre de vue cet accessoire, mais le peintre-verrier n’en est pas responsable.

(5) Au tympan central du grand portail, et dans la grande verrière du cbevet que reproduit notre planche III.

VITRAUX DE BOURGES

200. C’est' maintenant l’occasion de combler une des lacunes que l’on aura pu blâmer dans quelquesuns de nos précédents chapitres (i). Nous avons devant nous une image de ce grand spectacle dont le pressentiment faisait tressaillir saint Jérôme, quand il s’écriait plein de feu et d’enthousiasme à la pensée du dernier jour (2): «Le voilà mon crucifié, le voilà ce juge qui, enveloppé de langes, a poussé « des cris enfantins dans la crèche.... Vois, Juif, ces mains que tu avais clouées; vois, Romain, ce flanc « que tu avais ouvert.» N’oublions pas de remarquer que c’est ici précisément, pour les yeux, ce langage que le solitaire de Bethléem n’adressait qu’à l’esprit : l’enfance aimable et presque ignorée du Fils de l’homme, et les traces encore saignantes de sa mort ignominieuse; mais à la fois, et offerte au môme regard, la majesté de son triomphe. Le moyen âge avait une intelligence profonde de l’étroite union que la foi doit toujours maintenir dans nos esprits entre ces deux ordres d’idées. S’il insiste particulièrement sur l’un d’eux, ce n’est jamais que le côté divin, pour ainsi dire, qui le préoccupe; mais, quand il nous peint les humiliations de l’Homme-Dieu, il n’oublie guère de nous rappeler quel est celui qui s’abaisse, et de nous remettre en mémoire que si cet agneau de Dieu a été immolé, c’est qu’il l’a bien voulu (3).

201. L’on se méprendrait extrêmement si l’on pensait devoir expliquer cette sévérité de l’art chrétien chez nos pères, par une énergie un peu farouche qui n’aurait pas été accessible à l’impression des images tendres et gracieuses. Qui voudra y réfléchir sérieusement, m’accordera, je pense, qu’il est impossible de ne pas reconnaître un tact plein de délicatesse et de mesure dans la forme que revêtaient alors certains sujets, où l’âpreté d’une imagination inculte n’eût pas manqué de se donner carrière en cherchant l 'effet dans l’agitation. Esthétiquement, quoi de mieux conçu, quoi de plus simplement profond, que cette solennelle impassibilité du souverain maître prononçant pour l’éternité sur ses amis et ses ennemis? Je demande si ce n’est pas là comprendre ce majestueux 'principe de la moindre action qui est le secret de la vraie grandeur. Toute créature est en travail : la terre s’ouvre en mille endroits, pour rendre au jour et à la vie toute cette poussière jadis animée dont elle

(1) N™ »8, io5 (p. 4a, 190). — Etc.

(a) Cs. n° 95 (p. 17a). Ce que saiut Jérôme n'emprunte pas à Tertullien dans ce texte, il le puise dans l’Ecriture sainte. Cs. Apoc. I, 7. — Joann. XIX, 37.

(3) Is. LIII, 7. A Bourges, le vitrail de la Passion (pl. V), celui de Y Apocalypse ou de X Eglise (pl. Vil), et ceux du Bon Samaritain (pl. VI), du Jugement dernier (pl. III) et de la Nouvelle Alliance (pl. I), peuvent être tous embrassés d’un seul coup d'œil. A Auxerre ( Etude XVII), le Calvaire n'est point séparé de Jésus-Christ législateur et docteur; un même fenêtrage comprend ces deux sujets rapprochés l'un de l'autre. Le centre de la claire-voie dans la nef moyenne de Bourges nous offre actuellement dans un même fenêtrage encore le Fils de Marie, juge des vivants et des morts. Il serait facile de multiplier ces exemples. Mais le spectacle même de la Passion ne manque guère de se terminer, dans les représentations de ces âges, par le triomphe de celui qui a payé notre rançon de son sang. Rarement y trouverons-nous la croix isolée; mais alors même la lune et le soleil, constamment peints à gauche et. à droite, nous rappellent que le supplicié du Golgotha est le maître du ciel. Toujours les artistes de ces siècles mâles semblent extrêmement préoccupés du danger de nourrir notre piété aux dépens d’une certaine vigueur de la foi. Jamais ils ne nous permettent d'oublier que celui qui nous a rachetés est en mesure de nous demander compte du prix que lui ont coûté nos âmes.

Je ne pense pas qu’avant les approches du xv“ siècle on puisse me citer dans les monuments publics beaucoup d'exemples de cette religion désolée ou de pur sentiment, qui court si grand risque d'énerver pieusement les cœurs; et j'ose croire que bien des générations eussent été un peu moins faciles à entamer, si elles eussent été nourries plus fréquemment de la pensée bien formelle que le crucifié du Calvaire est celui au nom de qui tout genou doit fléchir { Pliilipp. II, 10. — Rom. XIV, n). Car il ne s'agit pas tant de le pleurer, que de le servir et d 'avancer son règne (Matth. VI, 10). Mais, faute de cette vieille entente de la prédication par l’art, combieu d'âmes se sont insensiblement affaissées dans une sorte de méditation langoureuse qui leur ferme souvent les yeux sur la fonction que Dieu leur avait départie dans le monde! Ainsi, pour un grand nombre d’hommes, le Roi des rois est devenu une sorte

de prince dépossédé qui ne peut plus prétendre qu'à un culte de souvenir et d’hommages profondément secrets, où les soupirs tiennent lieu de générosité. Mais, comme a dit un homme un peu rude, je l'avoue,

o. . . . Co’l pianger non s’opra.»

Aussi le monde entier en a faibli, et le langage même en a si fort ressenti l'atteinte, que bien des gens aujourd'hui confondent la foi avec la piété; en sorte que nous sommes menacés de n'avoir bientôt plus la foi que dans les couvents. Une telle manière d'entendre les choses nous rend complices de ce préjugé du monde, qui tiendrait volontiers la religion pour bonne, à condition qu'elle ne prétendit d’empire que sur les enfants et les femmes: c’est-à-dire, à charge par elle de ne point dépasser l'enceinte d’un oratoire, où ira la chercher qui voudra.

Voilà des considérations, dira quelqu’un, qui aboutissent bien loin du point de départ. Nullement; car je n’aurais pas de peine à montrer que cet abaissement de l’art a de nombreux congénères dans des ordres qui paraissent très-différents. Au point de vue où je me place, il s'agit des idées que l’art exprimait, bien plutôt que de ses formes; et qui ne voit que les idées ont bien des manières de se produire sans échapper à un même jugement? Comme j'ai indiqué en quoi l’art de ces derniers temps me semble comprendre beaucoup moins sa mission que ne l'avait fait celui de. Philippe- Auguste, je pourrais montrer aussi combien certaines formules de prières, par exemple, qui cherchent à se substituer aux anciennes, sont dangereusement inférieures à ce qu’elles prétendent remplacer. Mais il peut suffire d'avoir signalé les principes. Je répète seulement ce que j'ai dit ailleurs (n° i43,p. a38) -.Quiconque prétend agir sur les esprits dans l'Église, doit pouvoir se rendre ce témoignage qu’il possède quelque chose de ce qui fait le docteur; faute de quoi, il ne faut songer ni à peindre, ni à écrire, ni a sculpter pour 1 Église. Ceux qui s'avisaient de cette tâche au moyeu âge avaient droit de s’y croire autorisés, parce qu’ils étaient ou prêtres instruits, ou dépositaires d une pragmatique qu’ils respectaient fidèlement, mais toujours sous la direction des premiers pasteurs. Hors de là, ce que l'on peut faire de' mieux, c’est d'être simplement inutile; et l’on peut nuire beaucoup. Cs. n" 57, 98,99 (p. 109, sv.; 177, sv.; 180), etc., etc.

PLANCHE XIX', JÉSUS-CHRIST JUGE , g

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terez-vous qui porte dans mon âme une émotion irrésistible? P

Je ne me souviens pas que quelqu’un ai, jamais choisi pour fait saillant dans un tableau du iuee en, général, lmstant où les Unis du Père céleste sont appelés à la gloire (a). Toutefois quel élan <e samte envie, quels nobles et puissants désirs pourraient naître à la pensée de cette bienheureuse parole q„, mettra les servueurs de Dieu en possession d’une félicité désormais assurée! Mais c’eût été

Cs 31 ctnTd*? a“ ,Ui raar<1Ue 0rdinairem“‘ “ dernier jour dans les saints

I vres(3). Cependant, cro„-on me frapper d’une inévitable terreur si l'on me retrace l'éternelle malé-

dictton scellant a jamais le sort des réprouvés? Toute l’habileté du monde mise au service de celte conception aen assurera point le résulta,. Une expérience quotidienne nous montre que des cœurs en qm la loi nest pas éteinte, réussissent néanmoins à se tranquilliser sur un formidable avenir, au moyen dun -peut-être. Comme, donc, on voit chaque jour des gens se dire à eux-mêmes : «Qui sait si le « dermer moment ne me laissera pas le loisir de mettre ordre à ma conscience?» pourquoi devant les fresques de Michel-Ange ou d’André Orcagna, ne se dira-t-on point aussi : «Qui sait si je n’aurai pas « le temps de prendre mes mesures pour n’étre point rangé au nombre des maudits?»

J’ajoute qu’il faut être bien téméraire pour oser se donner la tâche de rendre cette colère deCAgneauU) qui fera désirer aux réprouvés l’horreur des abîmes. Qu’André Orcagna me montre la Mère de Dieu saisie de compassion pour les malheureux qu’anathématise son Fils, ou que Michel-Ange la peigne atteinte elle-même d’un effroi subit aux éclats de cet ineffable courroux; ce ne sont là que divers degrés d’inconvenance qui témoignent que l’artiste s’avouait son impuissance à réaliser la donnée principale du sujet. Il est de ces grandes choses à quoi l’art ne doit point s’attaquer, parce qu’il n’est pas de moyens terrestres qui puissent atteindre à de telles hauteurs. Toute l’habileté consiste alors à épuiser les ressources pour lancer l’âme du spectateur à mi-voie; là on l’abandonne à bout de moyens, et c’est à lui de franchir le vide avec ces ailes de l’imagination qui n’atteignent point le but, il est vrai, mais qui le grandissent indéfiniment par les efforts même quelles tentent pour l’atteindre.

D’ailleurs, exagérez tant qu’il vous plaira la puissance de vos effets; du moment où vous arrêtez la perspective pour me peindre quelque chose de décidé, je cesse à l’heure même d’être haletant et de vous appartenir. Ou plutôt, vous renoncez par ce fait seul à m’avoir sous votre empire : c’est moi qui deviens le juge de l’œuvre, et qui me prends à chercher si elle s’élève assez haut pour répondre à l’idéal de ma conception. Tout est dit, je me retire, après ce qu’il m’a fallu d’instants pour saisir l’ensemble; et si je reste à le contempler, c’est pour en étudier les détails, — véritable distraction ou

pour m’ériger en arbitre. Mais c’est l’indécis, l’indéfini, qui me placerait sous la main du maître qui fait frémir mon âme sous son étreinte, qui me livre à sa merci sans que je puisse songer à lui infliger le fouet de ma critique ou à l’abriter de ma protection de panégyriste; qui m’agite, enfin, et me bouleverse plus que ne sauraient faire tous les artifices d’atelier. Car ce n’est point le pinceau ou le ciseau, c’est l’âme qui agit sur l’âme.

202. Quand le xmc siècle, évitant tous ces écueils à la fois, fixe nos regards sur le souverain juge, 'agit point précisément de bénédiction ou de malédiction éternelle, d’amour divin ou de courirmiflnlilp fin rif>n Pnfin. fini Unisse tendre un niépe. à la nrèsnmntinn d’un firtictû ,

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roux formidable, de rien, enfin, qui puisse tendre un piège à la présomption d’un artiste, ou même s’exprimer par des formes appréciables aux sens (5); il s’agit du livre des consciences, et de la redoutable attente que ces assises suprêmes doivent faire naître en nos âmes. Le Fils de l’homme vient de

(1) Matth. XIII, 25, sqq.

(a) Matth. XXV, 34.

(3) Apoc.VI, 17. — Rom. II, 5, 16. — IThess.V,2-

-4.— IIThess.

1, 5 — xo. — II Pelr. 11,9; III, 7, u

(4) Apoc.VI, 16, 17; XI, 17, 1!

(5) Cs. n° 48 (p. 87).

VITRAUX DE BOURGES

paraître après les tribulations des derniers jours; à peine quelques serviteurs d'élite obtiennent-ils l'honneur de siéger avec lui au sommet de cette assemblée immense; quant à lui, ses insignes d’honneur sont les instruments du supplice qu’il endura pour nous sur le Calvaire, et ses membres en conservent la trace fraîche encore. Néanmoins, ni le peintre, ni le sculpteur, ne se laissent engager dans la rude tâche de compléter un tableau où ils avaient cependant l’Écriture sainte pour guide; ils s’arrêtent sur le seuil de ce moment d’où dépend l'éternité, et nous tiennent enchaînés à la terreur de cette suspension qu’ils ne veulent point résoudre. Jésus-Christ se montre; son regard ne prononce pas encore entre la droite et la gauche; seulement, il élève ou étend les mains pour qu’aucune de ses plaies ne soit dérobée à la vue des hommes rassemblés sous ses pieds. Ce n’est, en apparence, qu’un prélude; mais en réalité tout est là, et l'on serait insensé de vouloir rien de plus émouvant et de plus grandiose.

A cet instant où le maître de la vigne (1) semble se donner lui-même à juger, lorsqu’il dit, par cette seule présence -.Prononcez entre moi et ma vigne; qu'ai-je défaire que je n’aie -point fait, (2)? alors, dis-je, conçoit-on qu’il y ait moyen de passer outre? Quel homme, conservant en son âme une étincelle de foi, ne se sentirait maîtriser le cœur par ce spectacle? Voilà une alternative qui me regarde, dont j’éprouverai un jour les angoisses, et qui, dans le moment où j’en considère l’appareil, est pleine de vérité et de conséquences pour moi. Je la puis mettre à profit, mais je ne la puis éviter, car elle demeure suspendue sur mon avenir, quoi que je fasse. «Que dirai-je, malheureux, en ce jouru là? à quel protecteur aurai-je recours, quand le juste ne sera point sans quelques alarmes (3)?»

Cependant, aux pieds du Sauveur qui vient demander compte de son sang, s aperçoivent, comme simple accessoire, les débats de la cause et la division qui s’exécute entre les élus et les réprouvés après l’examen de leurs œuvres. Là souvent de graves leçons se lisent sous des formes piquantes et variées, où la fantaisie de l’artiste ne lui fait jamais perdre de vue l’enseignement qu’il doit donner avant tout. Mais toujours la dimension des figures et la disposition des groupes ramènent l’œil au faite du tableau; et tandis que le regard, fixé par le vague solennel de cette attitude mystérieuse (4) , s’arrête comme sous l’empire d'une fascination puissante, l’esprit lui prête des voix diverses qui ébranlent les profondeurs de la conscience. Enfin, après avoir subi presque à son insu l’action de ce charme, le spectateur ne s’en détache guère sans avoir entendu retentir en son âme ce cri saisissant de la liturgie dans l'office des morts (S) : ..Dieu!,, mes actions m’épouvantent, et j’en rougis devant vous; «quand vous viendrez juger, ah! ne me condamnez pas.»

J’ai supposé un spectateur en qui la foi ne serait point morte; mais je ne doute point qu’une partie de ces choses ne demeurent vraies pour celui qui ne ferait que suivre, en homme intelligent, le drame de l’œuvre, comme on étudie une composition littéraire. Il sentira qu une force secrète entraînait son âme, tandis que les yeux étaient attachés sur les formes de la matière. Si ce n étaient là

(1) Matth.XX,XXL— Marc. XII. — Luc. XIII, XX.— Etc.

(a) Isai. V, 3, 4.

(3) Sequent. in Miss, pro defunct.

«Quid sum miser tune dicturus,

Quem palronum rogaturus,

Quum vix justus sit Mourus! »

Les répons si pathétiques de l’office des morts reproduisent plusieurs fois ce sentiment plein d'angoisse, et si propre à inspirer au chrétien un utile retour sur sa conscience. L’expression y revêt uue simplicité pénétrante qu’il serait difficile d’égaler. «Domine, quando veneris judicare terram, ubi me abscondam a vultu iræ tuas! quia peccavi nimis in vita mea.» — «Heu mihi, Domine, quia peccavi nimis in vita mea! Quid faciam, miser! ubi fugiam! . . . Miserere mei , dum veneris in novissimo die. » — « Ne recorderis peccata mea, Domine, dum veneris judicare sæeulum.» — «Domine, secundum actum meum noli me judicare; nihil dignum in conspeetu tuo egi, ideo deprecor majestatem tuam ut tu, Deus, deleas iniquitatem meam. » — «Libéra me, Domine, de morte æterna in die ilia tremenda quando cœli movendi sunt et terra, dum veneris judicare sæeulum per ignem. Tremens factus sum ego et timeo, dum discussio venerit atque ventura ira. Dies ilia, dies iræ, calamitatis et miseriæ; dies magna et amara valde! »

(4) Pour assurer mes souvenirs, je passe en revue douze ou treize représentations du Jugemeut, toutes du xjiic siècle, et il m’est impossible d’y reconnaître, soit dans les traits de Jésus-

Christ, soit dans sa contenance ou son geste, rien qui annonce ni la colère, ni même la sévérité proprement dite. Ce n’est jamais qu'une sérénité austère; quelque chose qui n'est ni précisément la rigueur, ni la bonté, mais seulement la justice. On s’aperçoit qu’il vient rendre a chacun selon ses œuvres XVI, 27. — Rom. II, 6), et cette incertitude même du résultat , tenant le spectateur dans l’attente, le force de se replier sur lui-même pour prévenir en son cœur l’enquête inévitable dont les préparatifs se déploient sur sa tète. Plusieurs compositions parlantes confirment cette manière d’interpréter les formes adoptées par l’artiste. A Autun, sur un tympan d'une époque antérieure, il est vrai, mais où la disposition adoptée depuis par le xmc siècle se détermine déjà , on a gravé ces paroles :

«Omnia dispono sol us, mentosque corono;

«Qiios scelus exercel me juilice pœna coercet.»

Sur la châsse des trois rois à Cologne, le premier vers et le dernier sont :

«Advenio dignos salvare,ferii-e malignes.

«Qtiisque metitquod promeruil, snb judice,. juste, n

Les compléments de ces inscriptions s'adressent à chacune des deux grandes parts de l'assemblée, mais l’exposition principale fait voir qu'on a voulu surtout montrer le début du jugement.

(5) Offic. Defunctor., ad malut., in i° nocturn. Cs. II et HI noct.

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