‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 90 sur 94 · PLANCHES VINGT-QUATRIÈME ET DIX-NEUVIÈME — LA MÈRE DE DIEU · texte numérisé non relu

PLANCHES VINGT-QUATRIÈME ET DIX-NEUVIÈME — LA MÈRE DE DIEU

206. Si l’on examine attentivement les diverses représentations de la sainte Vieige que nous a laisées le moyen âge, il est impossible que l’on ne soit pas frappé de deux choses. Indiquons-les l’une après 1 autre, pour ceux qui ne les auraient pas suffisamment observées.

00 Élude XII, fig. H. Comme la petite dimension des personnages, dans notre rédaction, ne permet pas de distinguer nettement les paroles inscrites sur le lambel que déploie chaque prophète à Saint-Cunibert de Cologne, nous les répéterons ici telles que nous les avons relevées sur les lieux avec une attention extrême. Le travail de notre lithographie était déjà fort avancé, lorsque nous avons eu sous les yeux la planche que M. Sulpice Boisserée a consacrée au même monument. [Denkm. d. Baukunst... am Nieder-Bhein, 1 844 5 T- 72, S. 26, 27). Ne pouvant plus alors faire une nouvelle vérification en Allemagne , nous avons cru devoir maintenir cependant tous les détails de notre dessin. La fidélité que l'un de nous y avait apportée en l’exécutant sur les lieux, nous autorisait à ne pas nous donner tort, même en la concurrence de l’habile antiquaire de Munich.

Pour restreindre aux seuls prophètes notre énumération des personnages parlants , il suffira d’indiquer en général que les lamhels des anges font allusion à la Salutation angélique, à l 'Hymne angélique (Gloria in excelsis) et au récit de l’Ascension (Act. I, n). Sous le buste du Père éternel, on lit: «Hic est Filius meus dilectus (Matth. XVII, 5).»

Voici maintenant les noms et les textes, tels qu’un examen scrupuleux nous les avait dictés, avant que nous pensassions rencontrer un rival aussi grave que M. Boisserée. Aussi, exprimonsnous encore quelque doute, sans toutefois nous dédire.

Près de l’Annonciation :

YSAIAS (XI, 1 ). Egredielur virgade radice Jcsse.

ABACVC (111, 3). Deus ab austro veniet.

Près de la Crèche :

EZECHIEL (XL1V, a). Dominus soins ingredietur per eam.

— [JOH. BAPT., Joanu. 1,39]- Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccatum mundi.

AMOS (IX, i3). In die ilia slillabunt moules dulcedinem.

Près de la Croix :

IOHEL(III, aï)- Dominus de Sion rugiel,et de Jérusalem dabit vocem

AGGEVS (II, 8). Ecce veniet desideratus cunctis. . .

Près de la Résurrection :

MICHEAS (I, 3). Ecce Dominus egredielur de loco suo.

— [DAVID, Ps. LXXV.g, 10]. Terra lremuil(....<Am exsurgcrcl.. . .?)

NA‘VM(I, i5). Ecce, super moules, pedes.. .

On reconnaît sans peine Aaron, David et saint Jean-Baptiste, quoiqu’ils ne soient pas nommés; mais rien n’annonce clairement la présence des autres prophètes ( lheremias , Daniel , Osee, Abdias , Jonas, Sophonias, Zacharias , Malachias). Quelques-uns d’entre eux peuvent être censés trouver place parmi les personnages sans nom qui complètent le texte d'une figure voisine, ou qui occupent des médaillons jetés vers le centre de la verrière. D’ailleurs, l’artiste s'était imposé la tâche de faire entrer trois ou quatre compositions dans un seul tableau où chacune d'elles se trouvait forcée de céder quelque chose aux autres, ainsi que nous l'avons vu dans la lancette centrale de l’abside de Lyon [Etude VIII, fig. 4), pur exemple. La généalogie de Notre-Seigneur, ordinairement développée avec tant d'ampleur et de pompe, 11e devenait plus qu’une sorte de cadre. Franchissant tous les intermédiaires, ou n’a pris que les deux termes extrêmes; et le fond ordinaire de Y arbre de Jessé a fait place aux principales circonstances de l’Incarnation et de la Rédemption. Puis, comme si c’eût été trop peu encore, on a voulu trouver de l'espace pour la Nouvelle-Alliance, les prophètes et la prédication apostolique. Car les évangélistes sont certainement indiqués par les quatre fleuves du Paradis terrestre, Jehon, Fison, Nigris (sic?), Tigris , qu’on voit assis au pied du vitrail. C'est là un point de symbolisme qui ne peut arrêter aucun spectateur accoutumé au style du moyen âge. Aussi, n’en avons-nous dit qu’un mot (n° 43, p. 75, sv.), lorsque ce sujet s'est présenté sous notre plume.

Dans ce concours de tant de grandes choses, on ne doit pas s’étonner si elles se gênent réciproquement; mais il faut que le spectateur sache aider un artiste forcé d’abréger pour suffire à tout.

(2) Sans cette espèce de nécessité que nous imposent les peiutures de Bourges, et malgré l’exclusion que nous avons affecté de donner à la sculpture dans cet ouvrage, nous aurions eu peine à passer sous silence un travail publié tout récemment à Amiens par MM. Jourdain et Duval. La Bible en main, ces deux prêtres ont expliqué avec tant de sagacité toute une série de sculptures de leur belle cathédrale, que je ne puis me refuser le plaisir d'indiquer au moins l'opuscule où ils ont exposé ces curieux aperçus. Il a pour titre : Le Portail Saint-Honoré. .... de la cathédrale d! Amiens , 1844, m-8“.

(3) Ignat. Antioch., ad Magnes., 8, 9; ad Philadelph., 5, 9 (Galland, 1. 1, p. 273, 276, 278). — Justin. M., Apolog. I, 3 1 — 4 1 ; Dial, c. Tryph., i3o — 138, 24 — 26, 28, 29, 3i — 34, 36 — 45, 5o — 56

VITRAUX DE BOURGES

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Tant que l’art conserve quelque chose de ce mâle caractère que lui avait imprimé la main du xne siècle, et qui, sans rien perdre de sa grandeur, s’allia si bien aux admirables progrès de la sculpture vers l’époque de Philippe-Auguste, la Mère de Dieu est toujours représentée avec un air de majesté tout à fait remarquable. Et, il faut le dire à ceux qui pourraient l’ignorer encore, cette noblesse un peu sévère n’est point l’effet d’une maladresse des artistes qui n’auraient pas su s’élever au delà de certaines grandes lignes plus fermes que gracieuses. Quiconque a regardé de près les œuvres du ciseau de cette époque, doit savoir qu’on le jugerait fort mal en supposant que les sculpteurs en fussent encore à s’essayer (i). On pourrait avec plus d’apparence attribuer ces tâtonnements à la peinture sur verre. Née plus tard, et renfermée dans des limites étroites par la nature même de ses vrais moyens bien compris, elle devait se borner à des effets larges et solennels qui lui interdisaient de songer à dépasser une simplicité austère dans l’expression des têtes. Cependant, les poses lui restaient avec quelque variété; et d’ailleurs, la marche suivie par la sculpture qui n’était point retenue dans les mêmes entraves, nous autorise à penser que les peintres-verriers ne gémissaient point ici sur la fermeté sévère que commandait leur art. Nous en comprendrons plus aisément le motif si nous faisons attention au style employé par l’Église dans les louanges les plus solennelles qu’elle décerne à Marie. Prenons les quatre grandes antiennes qui ont passé dans la liturgie, et qui, presque toutes, existaient à l’époque dont nous parlons. Toutes, excepté une seule, débutent par le titre de Heine (2); et la seule qui s’écarte de ce langage, n’y substitue que le nom auguste de Mère du Rédempteur (3). C’était, d’ailleurs, le temps où le nom de Marie venait d’être remplacé, dans l’usage ordinaire de presque toute la chrétienté, par cette noble expression de Notre-Dame (4), dont il ne s’est transmis jusqu’à nous qu’un écho affaibli.

Malgré les tendres effusions de saint Anselme et de saint Bernard, pour ne choisir qu’entre les plus graves noms de cet âge, il est certain que la grandeur de Marie paraît avoir préoccupé singulièrement ceux qui voulaient alors la présenter aux yeux et à la pensée des hommes. Les artistes du xvi° siècle nous ont un peu trop fait perdre de vue cette noble conception, quand ils ont multiplié outre mesure des scènes d’intérieur appliquées à la sainte famille; et l’on s’est précipité, à leur suite, dans le doucereux et le fade, pour ne rien dire de ceux qui font pis encore. Cependant, que n’eût pas fait le beau génie de Raphaël, s’il eût pris soin de maintenir ce type majestueux de la Mère de Dieu glorifiée, au lieu d’ouvrir la voie aux tableaux d’appartement, dont on s’est pris à inonder les églises et les chapelles! Quant à la sculpture, j’ignore vraiment si elle a rien produit depuis le xivB siècle qui puisse le moins du monde remplacer l’ancienne manière, pour le sujet dont je parle. Ainsi, on ne rencontre presque plus ces majestueuses figures de la Mère de Dieu assise(5), et présentant son fils aux adorations des créatures, ou recommandant le pécheur à ce divin enfant. Mais, en revanche, le xmc siècle ne

(ed. Maran, p. 62 — 68, 222 — 229, ia3 — 126, 126, sq., 128 — i32, i33 — 141, 146 — i52). — Iren., contra Hœr., libr. IV, cap. g — 12, 21,23, 26, etc.(ed.cit.,p. 237 — 242, 267, seq., 25g, sq.,26i,sq.,etc.). — Tertullian., adv. Jud., 3, 5, 7 — 14; ad». Marcion., libr. III et IV, etc. — Augustin., de Civ. D., libr. XVIII, cap. 28 — 37 (t. VII, p. 5 10 — 520), etc. — Prosp.(P), de Promiss. ..D., P. III (ed. cit.., 171 — 204). — Gregor. M., in Ezechiel., libr. I, homil. 6 (t. IV, 168 — 172). — Adon. Chronic., passim (Bibl. PP. XVI, 774, sqq.). — Theodulph., Carm., libr. II, 1 (Sirmond. opp., t. II, 765, 766). — Petr.Venerab., contr. Jud., pass. (Bibl. PP. XXII, 978, sqq.) — Petr. Blés., contr. perjid. Jud., pass. (Ibid. XXIV, 1 192, sqq.). — Etc., etc. Je choisis comme au hasard, et parmi les premiers qui me tombent sous la main; car il n'est pas de siècle où l’on ne puisse trouver ces témoignages répétés jusqu'à une sorte de monotonie.

(1) Dussent bien des auteurs se récrier de mon assertion, je ne balance pas à dire qu’il est beaucoup de morceaux du xju” siècle ( du moins pour certaines parties ) que les vrais connaisseurs courent risque d'attribuer spontanément à l'école de Phidias, si quelque accessoire de costume ou d'ornementation ne les avertit de se tenir en garde contre l’illusion du premier coup d’œil. Quand on voudra tout de bon former un musée de la sculpture des xii" et xm* siècles, ce paradoxe deviendra une vérité si palpable, que l’on ne comprendra pas l’ignorance où l'on est resté jusqu'aujourd’hui sur ce point. Mais il semble qu'on ait peur d'ouvrir les yeux sur la gloire de nos pères, tant l'on se prête de mauvaise grâce (quand on est forcé de se prêter en quelque chose) à

faire connaître les œuvres des siècles chrétiens! Il est vrai que trop de gens sont intéressés à retarder cette réhabilitation de l'Eglise; il y a donc lieu réellement d’admirer encore ce que l’on s'est résigné à faire jusqu’à ce jour. Mais, à moins d'un nouveau 92, ou 93, un peu plus habilement conduit que le premier, on ne réussira pas à repousser cet avenir de justice, qui menace d’atteindre sa majorité en dépit de ses tuteurs.

(2) Salve regina. — Ave regina cælorum. — Regina cæli.

(3) Alma Redemptoris mater.

(4) Je ne voudrais pas cependant laisser croire à ceux qui se payent de certaines assertions empruntées aux novateurs du xvi“ siècle ou du xvnc, que le culte et les honneurs rendus à la Mère de Dieu fussent une sorte de produit spontané du moyen âge, qui n’aurait pas eu de racines dans le passé. Ce ne serait plus, au dire de ces plaisants historiens, qu'un pieux reflet de la galanterie chevaleresque; et bien entendu, en outre, que la galanterie chevaleresque serait venue des Arabes. Car les ennemis de l'Église ont des tendresses étranges pour le mahométisme.

Tout cela ne vaut pas l'honneur d 'être réfuté ; mais pour les esprits quelque peu droits qui s'y seraient laissé prendre, il doit suffire de les renvoyer à saint Hildefonse, par exemple, et à saint Cyrille d'Alexandrie. Ce dernier, surtout, ne s'était pas inspiré des trouvères, sans doute; et son discours au concile d'Éphèse atteint les dernières limites de la louange, quand il exalte Marie en présence des Pères assemblés pour condamner Nestorius.

(5) Je m’en tiens toujours à l’idée de Marie reine, et l'on com-

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