‹ Monographie de la commune de JuvignyChapitre 14 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Juvigny , un des cantons du district de Châlons. — Assemblée primaire dans l'église; — tumalte; — acquisition de domaines nationaux , par la commune. — Prestation du serment civil du clergé.

— Achat de Torgue des Cordeliers de Chàlons. — Fête de la fédération. — Arrestation du roi. — Les gardes nationales à Châlons.

— Procès entre la commune et M. Fraguier. — Inventaire du mobilier des églises Notre-Dame et Saint-Martin.

Un décret de l'Assemblée nationale du 1 2 novembre 4 789 avait constitué les municipalités sur de nouvelles bases ; la liberté d'élire ses mandataires par le suffrage direct était une des principales dispositions de la loi. Le 25 janvier 1 790 , les électeurs de Juvigny choisissaient pour maire l'abbé Etienne- Joseph Delacour , chapelain du château et vicaire de Juvigny, et, pour procureur de la commune, ' Nicolas Poupellier.

En même temps, l'Assemblée nationale faisait une division nouvelle du pays. Elle avait décrété et

le Roi avait ordonné , le 4 mars 4 790 que la Firance serait divisée en quatre-vingt-trois départements.

Le département de la Marne , démembrement de la province de Champagne , fut divisé en six districts dont Châlons était le chef-lieu.

Chaque district fut divisé en cantons.

Juvigny fut un des huit cantons du district de Châlons.

Les municipalités ressortissant à ce canton furent: Juvigny , — La Veuve , — Vraux , — Aigny , — Cpndé, — Isse, — Vaudemange, — Billy-le-Grand, — Les Grandes Loges, — Mourmelon-le-Petit, — Livry , — Louvercy , — Bouy ; en total : 1 S communes.

L'ordonnance est du 1 ^'^ avril 1 790.

Par son nouveau titre , Juvigny devint le centre des réunions des assemblées primaires.

Le 3 mai , on procédait dans l'église à la nomination du commandant de la milice citoyenne; Claude-Alexandre Lochet fut élevé k cette dignité nouvelle.

Le 10, avait lieu dans la même église Notre- Dame, une assemblée primaire de tous les citoyens actifs du canton de Juvigny ; mais déjà Tesprît de révolte et d'irréligion se répandait sur toute la France avec une eifrayante rapidité. La contagion épargna bien peu de paroisses. Les curés du canton avaient accompagné leur communauté, afin d'exercer leurs droits de citoyens. Des esprits exaltés, animés d'une

haine aveugle contre le clergé, ne crurent faire rien de mieux que de déverser cette haine contre les prêtres inoffensifs réunis comme eux dans Téglise Notre-Dame. Le vénérable abbé ïocu, les curés de Juvigny, de Bouy, de Louvercy, des Grandes-Loges , furent hués , accablés de sarcasmes ; ce dernier même fut frappé, malgré ses protestations de fidélité à la Constitution.

L'abbé Delacour, maire de Juvigny, fut poursuivi en dehors de Téglise par un homme armé d'un fusil chargé, et ne dut son salut qu'à la fuite. Le trouble et la confusion étaient inexprimables. Les officiers municipaux de Juvigny, Pierre Mestrude, Jean-Antoine Lochet, et Nicolas Poupellier, procureur de la commune , qui essayaient en vain de rétablir le bon ordre, se virent forcés de laisser le champ libre à cette horde de perturbateurs. Cependant, la tempête révolutionnaire cessa, les plus mutins furent expulsés de l'assemblée, et l'abbé Delacour et autres officiers municipaux purent, après des pourparlers, venir prendre place à coté du président Durand qui n'avait rien négligé pour appaiser les flots de cette mer en furie.

Tous ces emportements haineux contre le clergé ne nous étonneront plus , quand nous saurons que chaque jour on dépeignait à ce pauvre peuple les prêtres comme deâ ennemis publics, comme des conspirateurs qui voulaient asservir la nation française et l'enchaîner, quand ils seraient les plus

forts. Ces absurdes calomnies trouvaient des complices et nous expliquent ces scènes de désordre et d'impiété.

C'était du reste imiter les législateurs!.. L'Assemblée nationale proscrivait les vœux monastiques et s'occupait des premières mesures qui devaient attaquer le clergé. Elle ordonna que 400 millions de biens domaniaux et ecclésiastiques seraient aliénés au profit de l'État.

Les officiers municipaux, en exécution de la délibération prise par le conseil général de ta commune, le 27 août 4790, et conformément à l'autorisation qui leur avait été donnée, déclarèrent être dans l'intention de faire, au nom de la commune, l'acquisition des domaines nationaux situés à Ju- Vigny.

Ces biens provenaient du chapitre de la cathédrale de Châlons, de celui de Notre-Dame, des religieux de Vinetz , de l'abbaye de Toussaint-enl'IIe, des enfants de chœur de la cathédrale de Châlons, des chapelains de la Congrégation de Châlons, des religieuses de Sainte-Marie, du prieur de La Veuve, des bénédictines de Saint-Joseph, de Châlons, des chanoines réguliers de Saint-Memmie, des dames régentes et nouvelles catholiques de Châlons, du chapitre de Reims, des religieuses et abbesse du couvent d'Annecy , biens dont le revenu annuel, déduction faite des charges et impositions, était de 4,406 fr. 90 cent.

« L'Assemblée nationale, sur le rapport qui lui a été fait par son comité de l'aliénation des domaines nationaux, de la soumission faite le 9 septembre 1790, par la municipalité de Juvigny, canton de Juvigny, district de Châlons, département de la Marne, dans le but d'acquérir les biens nationaux, déclare vendre à la municipalité de Juvigny, les biens qu'elle désigne et dont l'évaluation monte à la somme de 25,547 livres. »

Ce décret qui n'attribuait à Juvigny qu'une partie des biens nationaux situés sur son territoire, l'autre partie ayant été vendue à la communauté de Châlons, fut l'objet des réclamations des notables deJuvigny. Ils députèrent à Paris l'abbé Delacour, chargé de tous pouvoirs pour parvenir à faire accepter par l'Assemblée nationale leur demande en subrogation, et déposer à la caisse de l'extraordinaire les obligations de la municipalité relatives à la vente qui lui était faite (>).

Quelque temps auparavant , en janvier i 791 , avait eu lieu dans une réunion de notables, la limitation des territoires de Juvigny et de La Veuve, dans le but d'asseoir sur des bases équitables la contribution foncière établie par l'Assemblée nationale.

Avec l'année 1 791 , commencèrent les persécutions ouvertes contre le clergé. L'Assemblée nationale avait décrété une constitution prétendue civile

(1) Archives communales, — Registre des Délibérations.

du clergé qui attaquait le dogme, renversait Tordre de la hiérarchie et sapait les fondements de la discipline. Prévoyant l'opposition qu'elle rencontrerait dans la résistance des pasteurs , elle les avait astreints, par le décret du 26 décembre ^ 790, à un serment qui ne leur laissait que la triste alternative d'être parjures, ou d'abandonner leurs troupeaux. C'était le temps de l'épreuve ; le curé Fonney et l'abbé Delacour y succombèrent.

Le 23 janvier, fut publiée à l'issue de la messe paroissiale, la loi relative au serment à prêter par les évêques et autres ecclésiastiques.

Etienne-Joseph Delacour, prêtre, vicaire de Juvigny et de La Veuve, s'empressa de déclarer que le dimanche suivant, il prêterait le serment exigé.

Il le prêta en effet, le 30 janvier, purement et simplement, sans restriction, ainsi que le curé de Juvigny, Henri Formey. Ils ne devaient pas s'arrêter là , le premier surtout ! . . .

Comme on le voit, chaque jour était marqué par le renversement d'un des vestiges du passé ; chaque jour était un nouveau pas vers l'abîme. Bientôt la France allait rouler d'une faction à l'autre dans le sang et la boue.

Et quand tout présageait l'abolition du culte catholique, il est heureux de penser que la paroisse de Juvigny tenait encore à ce culte par ses instincts religieux.

Le procureur de la commune, Nicolas Poupellier

— 40d — avait appris qu'on allait procéder à la veYite des^ belles orgues de Téglise du couvent des Cordeliers de Châlons. Aussitôt il assemble les officiers muni-^ cipaux; et leur propose de faire Tacquisition, pour l'église Notre-Dame, de ce jeu d*orgues, ainsi que de la tribune qui le supporte. Deux commissaires furent délégués à Châlons par la municipalité , et se rendirent acquéreurs de ce meuble précieux, au nom de la commune , moyennant la somme de 860 livres. Ils s'entendirent ensuite avec René Gochut, facteur, qui s'engagea à poser l'orgue et à le réparer pour la somme de < ,500 livres. La dépense fut autorisée par le District de Châlons (1 ). Le iO juillet, les citoyens du canton de Juvigny inscrits sur les registres des gardes nationales de leurs communes respectives , se trouvèrent réunis au nombre de huit cents , sous la présidence de l'abbé Delacour. On procéda à la nomination de huit délégués chargés de se rendre à la fédération générale du département, qui devait se tenir à Châlons et y prêter le serment fédératif. Elle eut lieu

(1) Afin que le Directoire n'apportât point d'entraves , la communauté et la Tabrique lui présentèrent Tétat de leurs revenus. Voici quels étaient ceux de la fabrique de N.-D., en mai 1791 :

Une" ferme louée annuellement 30 1 *

Un pré 120

Une rente 60

Oblations 150

Cierges '. 80

Total. .. 711'

— iiO —

le 4 4 , au Jard , sous le commandement de M. de Rebel, capitaine des gardes du corps. Le lendemain, les drapeaux du District furent distribués, puis les fédérés défilèrent en passant sous la bannière départementale.

A Juvigny, à Tissue de la messe de la fédération, chantée en l'église Notre-Dame, Tabbé Delacour avait prononcé un discours chaleureux et extra-révolutionnaire sur la fuite du Roi et son arrestation à Varennes , et avait fait jurer à tous les officiers municipaux d'être fidèles à la Nation , à la Loi et au Roi (Pauvre roi, relégué a la fin du serment I),

et de maintenir la Constitution.

Les applaudissements se mêlèrent aux cris de je le jure ! poussés par les officiers municipaux et gardes nationaux, prêts, disaient-ils, à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la Constitution. Après quoi il fallut bien se réunir en un banquet, qu'on décora du nom de fédératif, et dans lequel on porta des santés à l'Assemblée nationale, à la Loi, au Roi, à la Fédération, aux Corps administratifs et citoyens patriotes. A chaque toast succédait une décharge de trente-et-un coups de fusil (1).

A peine avait-on appris à Juvigny l'arrestation

(1) Archives communales. — Ces serments m'ont rappelé c^nx que j'ai entendu prêter par les candidats K la députation nationale, en 4848, Pauvres serments ! tant il est vrai de dire que l'homme est un servile copiste ! Si seulement il copiait les bonnes toiles !

du Roi à Yarennes, qu'aussitôt la garde nationale accourt à Châlons ; les campagnes voisines y arrivent aussi , et , le même jour, vingt mille hommes, remplissaient cette ville. Le Roi y fut ramené le 23 juin. Le lendemain, on répand le bruit que l'ennemi est aux portes; les gardes nationales présentes demandent des cartouches ; un tumulte inexprimable règne dans la ville ; les officiers municipaux pensent être un instant victimes, et s'efforcent de faire face à ce tourbillon populaire. Moins heureux que Tabbé Delacour, M. Chanlaire est jeté par les fenêtres de Thôtel-de-ville, puis sa tête est promenée par la ville, au bout d'une pique (1). Deux hommes de Juvigny avaient trempé dans cet odieux guet-à-pens. L'un d'eux fut conduit en prison et l'autre s'esquiva. .

La municipalité de Juvigny, par l'organe de son maire , s'empressa d'offrir à MM. de Châlons l'expression de la douleur qu'elle avait éprouvée , en

(I) M. Ed. de Barthélémy, dans son Histoire de Chilom^ depuis 1789 jusqu'à nos jours, et Taisant suite à sa grande Histoire, publiée soiis le pseudonyme de B. d'Hastel, a passé sous silence ce (rime déplorable qui aurait dû trouver sa place à la page 19 de son récit. Etait-K» pour ne point en faire rejaillir la honte sur la ville dont il écrivait les annales contemporaines ? Mais l'histoire doit être impartiale, et les fautes aussi bien que les actes de vertu sont un utile ensei- ^ement pour les générations futures. Le fait dont il est ici question ^t« hélas ! d'une notoriété trop historique , et voilà pourquoi nous avons cru^ dans l'intérêt de la vérité, devoir placer ici celte note critique. L'auteur de VHitioire de Chdloru nous la pardonnera certainement.

apprenant le danger qu'ils avaient couru, et en les priant de croire que les habitants de Juvigny étaient restés étrangers à ces troubles populaires. « Et nous aussi, TannéQ dernière, s*écrie Tabbé Delacour, abandonné un instant aux excès d'un peuple trompé , nous avons montré notre grandeur d'âme à nos concitoyens , en méprisant les ennemis de Tordre et de la tranquillité publique. »

Quelque temps après , le 5 septembre 1 79< , Tabbé Delacour , prêtre curé de La Veuve et de Saint-Martin, déclarait que vu ses fonctions de cwé, il ne pouvait plus désormais occuper la place de maire, dignité dont l'avaient honoré ses concitoyens.

Il fut remplacé en cette qualité, le 12 septembre, par Charles-Raphaël Herlequin.

A peine entré en fonctions , le nouveau maire eut occasion de donner essor à son humeur belliqueuse.

M. Fraguier, seigneur de Juvigny, possédait plusieurs propriétés communales, dont M. Roland, son prédécesseur, s'était emparé. Dans la séance du 2 octobre 1 791 , Raphaël Herlequin proposa au conseil de réclamer : 1 ° les Douvats ; 2° la Fontaine-Caution ; 3° les Fosses-Godin ; 4*^ la Fosse-Notre- Dame , dont M. Roland s'était rendu possesseur à main armée , ayant fait venir plusieurs huissiers et cavaliers de la maréchaussée de Châlons, en \ 777; S® Noire-Fosse, etc., etc.

M. Fraguier ne consentit pas d'abord aux prétentions de la municipalité, et lui fit connaître par exploit d'huissier (mars 4792), la résistance qu'il y apporterait par las voies légales. Il réclamait en outre une somme de 3,000 livres de dommages et intérêts pour les dégâts causés à Noire-Fosse^ par le rouissage du chanvre.

Un arrangement par arbitres fut proposé de concert avec Favocat Bablot , de Châlons , par la municipalité. On ne s'entendit pas sur toutes les questions.

La municipalité de Juvigny appuyait ses réclamations sur ce que, de temps immémorial, la terre de Juvigny et ses dépendances appartenant au Roi, les seigneurs n'en avaient jamais joui qu'à titre d'engagement. La coutume de Vitry, article francaleu^ le prouve^^uflSsamment , ainsi que les sentences rendues à la maîtrise des Eaux et Forêts de Vitry, en 4436, 1446, 4455 et 1576, par lesquelles sentences, il est avéré que le Roi était seigneur de Juvigny et de ses dépendances.

Néanmoins les habitants avaient droit de propriété, de rivières, pâquis, pâturage, droits de pêche sur les ruisseaux , accrues , fosses, etc. Le Roi ûe pouvait donc concéder à Fengagiste des privilèges dont il avait été lui-même débouté par lesdites sentences (1).

(i) Analyse de plusieurs pièces déposées aux Archives communales.

L'arbitrage proposé n'aboutissant à aucun résultat définitif, le procès resta pendant jusqu'au mois de février 1 793 ; les habitants se prévalant alors de la loi du 28 août 1792, qui autorisait les communautés à rentrer en possession des biens usurpés par les cirdevant seigneurs, voyant en outre que les arbitres de M. Fraguier apportaient à leur décision des temporisations interminables, résolurent de renoncer à l'arbitrage, et d^user dn privilège que la loi accordait aux communautés.

On avait appris, à Juvigny, sur la fin de 4791, que la paroisse Saint-Martin allait être supprimée comme faisant partie de la commune de Juvigny, qui était d'une population de près de six cents âmes; qu'en conséquence, elle serait réunie à la paroisse Notre-Dame. Cette suppression suscita de grands mécontentements dans lestfeux paroisses. La municipalité décida qu'une députation irait à Paris solliciter de l'Assemblée nationale, la conservation de l'église Saint-Martin. Le maire fut désigné pour remplir cette mission , ce qui n'empêcha pas que deux ans plus tard l'église ne tombât sous le marteau des démolisseurs.

L'année 4 792 ne présente rien de remarquable à Juvigny. Cependant on présage 93 1 Le 22 octobre, on procède à l'inventaire des effets et ustensiles en or et en argent appartenant aux églises de Notre-Dame et de Saint-Martin , ainsi qu'à la chapelle Saint-Charles du château. Il sera bientôt temps

de livrer ces objets précieux à la dent des loups rapaces et sanguinaires qui vont dévorer la France (1 ) 1

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