MAT
« Je tiens ce remède de mon père, qui le tenait du sien ; je n’en sais pas davantage. Mon pére et mon grand-père ont consulté pour savoir s'ils devalent en publier la recette. Des hommes très graves leur ont conseillé de n'en rien faire, par cette raison que bon nombre de secrets avaient été perdus, pour avoir été dénaturés et discrédités par des médecins qui voulaient y mettre du leur ou déconseilier son emplor.
« D’aprés cela, vous comprenez, Monsieur Bonjean, que je ne puis rien faire de mieux que de suivre ces exemples. Le secret restera entre mes mains tel que me l’a donné mon père, et je le donneral à mes enfants.
€ J'oubliais de vous dire qu'il ne m'est pas arrivé d’accident dans les 45 ou 1600 cas qui se sont présentés.
& Signé : Baron DE FRANCLIEU. »
7° REMÈDE DE BALMONNET.
87. — Au nombre des remèdes populaires préconisés contre la rage, et dont je viens de citer quelques exemples, je ne puis oublier 1c le remède de Balmonnet Antoine, l'aîné, de Lucey en Savoie, vieillard que j'ai connu dans ma jeunesse, parce que mon père, pharmacien comme moi, était dépositaire de ce reméde, qui était et est encore très populaire dans toute la contrée. Il se compose de divers végétaux parmi lesquels, comme
dans tous les breuvages analogues, figure lail mêlé à du vin blanc. Presque toutes les personnes mordues en Savoie, et même dans les départements limitrophes, y ont recours avec la plus entière confiance, et les cas de rage communiquée sont ainsi très rares chez l’homme, qu'il ait été ou non cautérisé. Et pourtant, il est de notoriété publique que souvent les chiens, auteurs de ces morsures, ont mordu d’autres chiens qui sont devenus enragés à leur tour.
Ce n’est point une spéculation de la part de cette honnête famille d'agriculteurs, car non-seulement elle donne le remêde gratis à ceux qui ne peuvent le payer, et c’est le plus grand nombre, mais elle aide souvent les malheureux qui sont venus le chercher, soit en les nourrissant et les couchant, s'ils sont de loin, soit en les aidant de sa bourse pour faciliter leur retour.
La confiance des gens de l’endroit dans ce reméde est suffisamment attestée par le fait suivant. C'était aux premiers temps de Pannexion de la Savoie à la France. Inspecteur des pharmacies depuis 4839, ces fonctions me furent confinuées par le gouvernement français. En faisant une tournée dans le département de la Savoie avec mes deux collègues, M. le professeur Besson, médecin, et M. Calloud, pharmacien, nous allons à Lucey, chez la famille Balmonnet, pour obtenir d’ellemême toutes les explications désirables au sujet
AOL du remède contre la rage inventé par le grandoncle Antoine.
Après une causerie où le neveu nous démontra qu'il y avait pour eux plus de perte que de profit, M. Besson lui expliqua la supériorité de la cautérisation en l’espêce, sur tous autres moyens, la nécessité d'y avoir recours, et ajouta : & Si vous étiez mordu par un chien enragé, reconnu parfaitement atteint de la rage, que feriez-vous ? » — Je prendrais, répondit-il, le remède de mon oncle, sans me faire cautériser. Jusqu'ici, depuis plus de quarante ans, aucun de ceux qui en ont fait exclusivement usage ne sont devenus enragés ; il en serant certainement de même pour mot.
La dose de ce reméde est d’un litre, vendu huit francs aux personnes qui peuvent le payer. Voici les instructions que Balmonnet donna lui-même à mon pére par écrit sur le mode d'emploi :
« Prendre un huitième de la bouteille chaque matin à jeun, pendant huit jours de suite, et rester ensuite deux heures sans rien prendre. On peut se promener après s’il fait beau.
« Agiter la bouteille chaque fois.
« Vivre sobrement et tranquillement pendant l'usage du remède, ne faire aucune espèce d’excès, se livrer à un exercice modéré et vivre comme si l'on n'était pas malade.
« Il n’est pas nécessaire de laver ni de brûler en
aucune manière les plaies, ce qui, cependant, n'empêche pas le reméde d'agir.
« Il ne faut pas user de tisane ni d'aucune espêce de remède en prenant le mien, ce qui pourrait en contrarier l'effet.
« Toujours une bouteille a suffi pour l'homme.
« Pour un cheval, un bœuf, une vache ou un mulet, il faut deux bouteilles à prendre en huit doses.
« Pour tous les autres animaux, une bouteille suffit.
« Le remêde à son effet pour toutes les morsures possibles, petites ou grandes, seules ou nombreuses. Il faut seulement bien observer qu'il n'y ail pas trente jours révolus depuis la morsure; l'effet est bien plus sûr quand il est pris dans les vingt premiers jours, et surtout les premiers jours. »
Il serait difficile de croire que tout a été illusion chez les personnes mordues qui ont usé du remède de Balmonnet, et d'affirmer que, de toutes ces morsures produites depuis plus d'un demi-siècle, aucune n'avait inoculé la rage ! Il doit nécessairement y avoir dans cette série de faits, recueillis pendant une si longue période de temps, quelque chose de vrai, de fondé, qui viendrait justifier la confiance accordée depuis si longtemps, et par des populations diverses, à l'emploi de ce remêde.
Le gouvernement pourrait provoquer à ce sujet, de même que pour le remède du baron de Franclieu, de sérieuses expériences suffisamment prolongées dans une de ses écoles, et ne pas se laisser arrêter par les insuccès obtenus d'essais antérieurs faits avec des remèdes préventifs analogues. La question est trop importante pour que le gouvernement, dans sa sollicitude pour tout ce qui touche à la sécurité publique, ne se décide pas à la soumettre à l'examen d'hommes compétents avec toute l'attention qu'elle mérite.
Je tirerai, du reste, les conséquences heureuses de l'emploi de ces divers moyens préventifs en parlant de la cautérisation (100).