VIII
Quelles peuvent être rorigine et la signification de ce symbole, dont les archéologues ne paraissent pas avoir jusqu'à présent cherché à pénétrer le sens?
Pour notre part, il nous paraît impossible de ne pas en rapprocher un curieux passage de Pausanias (1), dans la description que cet auteur donne des peintures représentant les enfers exécutées par Polygnote dans la Lesché des Cnidiens à Delphes. « Au delà de Penthé- « silée sont deux femmes portant de l'eau dans des vases « brisés; l'une paraît encore belle, l'autre d'un âge « avancé. Chacune d'elles n'est pas désignée par une « inscription particulière, mais une légende commune « les désigne comme n'ayant pas été initiées (2).... On « remarque aussi, dit-il, dans ce tableau un plthos^ « un vieillard, un jeune garçon et deux femmes, dont « l'une, jeune, est sur une roche, et l'autre, qu'on « voit près du vieillard, est à peu près du même âge « que lui ; les autres portent de l'eau : quant à la vieille « femme, il semble que sa cruche soit cassée, et elle « verse dans le tonneau l'eau qui y reste. Je conjecture « que ce sont des gens qui ne faisaient aucun cas des « mystères d'Eleusis : car dans les temps des anciens, « les Grecs croyaient qu'il n'y avait pas moins de diffé- « rence entre les mystères d'Eleusis et les autres cé- « rémonies religieuses qu'il n'y en a entre les dieux et
« les héros. »
Mon père, après Panofka (3) et conformément- à ce que le savant antiquaire prussien avait entrevu, s'est
(1) X, 31, 10 et 11.
(2) Yoy. Welcker, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1847, p. 124.
(3) Musée Blaeas^ p. 20 tt suiv.
efforcé d'expliquer ce passage et de rechercher les causes du rapport qui avait été établi entre le symbole des vases brisés et l'idée du mépris pour les mystères. Il y a consacré plusieurs pages du Mémoire sur les peintures eœécutées par Polygnote dans la Lesc/ié de Delphes^ qu'il avait laissé manuscrit et qui a été pubhé depuis sa mort dans le recueil de l'Académie royale de Belgique (1).
« Nous ne pouvons nous empêcher d'insister sur remploi remarquable que le peintre avait fait de la fable des Danaïdes. Celles-ci avaient été condamnées à remplir éternellement dans les enfers un vase sans fond, dont l'eau s'échappait à mesure qu'on l'y versait, et leur crime était d'avoir assassiné, dans la nuit de leurs noces, leurs époux récemment arrivés de l'Egypte (2). A ne consulter que la fable, on a peine à comprendre le rapport du crime avec son châtiment, et la vérité ne commence à se faire jour que si l'on se représente le mariage des Danaïdes avec les fils d'Égyptus comme une initiation aux mystères enseignés sur les bords du Nil. Par là, ces épouses coupables se rapprochaient de ceux qui avaient montré du mépris pour ce qui se pratiquait dans Eleusis, xwv xà ^pcô/jtsyct Élz-oaivi h Qvdevhq ^e^iv(àv Xôyw, et Ton comprend que le genre de peine qui leur a été attribué par la tradition ait été transporté par le peintre de la Lesché aux personnes de tout âge et de tout sexe, qui n'avaient pas témoigné envers les mystères d'Eleusis la vénération qui leur était due.
(1) T. XXXIV, p. 128 et suiv.
(2) Pindar. Nem. X, v. 7, et Schol.— Apollotlor. II, 1, 5. — Hygin. Fah. Ï68.— Serv. ad Virg. JËneid. X, v. 497.
« Des quatre figures que Polygnote avait peintes dans Foccupation que la fable prêtait auxDanaïdes, la vieille seule paraît avoir tenu un vase à demi brisé, de même que les deux femmes qui n'avaient pas été initiées ; et en cela Tarliste semble avoir voulu montrer que le sort était le même pour ceux qui avaient tenu en mépris les mystères, après y avoir été admis, que pour les non-initiés (1). Toutefois, ce qui restait d'eau dans le fragment de vase que portait la vieille tombait dans le pithos; mais son labeur n'en demeurait pas moins inutile ; avec un pithos qui n'eût pas été sans fond, comme celui des Danaïdes, on aurait vu l'eau qu'il contenait refluer par-dessus, et si l'on n'apercevait pas cette eau s' échappant en dessous, la continuation du travail des personnages occupés à remplir le pithos suffisait pour témoigner de la mauvaise qualité du récipient.
« Ici la doctrine mystique cultivée sur les bords du Nil fournit une explication qui ne saurait être négligée. Chez les Égyptiens, Horapollon (2) l'atteste, la plénitude de nourriture y Tzkh^m rpoq»?, exprimait la science, et c'est là sans doute l'origine de cette notion du plérome qui, avant de reparaître dans les opinions des gnostiques, est indiquée avec évidence par une allusion
(1) Dans une peinture antique dont le dessin a été conservé par le célèbre Codex Pighianus^ les Danaïdes, au lieu de s'efforcer de remplir un vase sans fond, versent de l'eau dans un pithos brisé, — Otto Jahn, Die Wandgemœlde des Columbarium in der Villa Panjîli, pi. VII^, n° 21. -- Bachofen, Grsebersymholik der Àlten, pi. 111, n° 2.
(2) Hieroglyph. I, 38.
Sur le rapport de cette doctrine avec celle qui est exprimée dans le Rituel Funéraire, particulièrement dans le chap. 17 de l'édition de M. Lepsius {Das Todtenhuch der Mgyptier), voy. F. Lenormant, Correspondant, t. XL, p. 262.— Ch. Lenormant et De Wittc, Élite des mon. céramogr. t. Ilî, p. 104.
de saint Paul (1). La plénitude ou le plérome^ envisagé sous ce point de vue, ne peut être que le partage des initiés, et c'est en vain que ceux qui se tiennent en dehors des mystères s'efforcent d'y atteindre. Leur âme, avide de connaissances et de biens imaginaires, est comme le tonneau des Danaïdes qui ne se remplit jamais. » Si le vase brisé ou sans fond, ne pouvant plus con* tenir l'eau, est le symbole de l'âme non initiée, à qui manque la connaissance des choses divines et qui ne peut pas parvenir à la béatitude, partage exclusif de ceux qui ont participé aux mystères, le vase entier, qui ne laisse pas échapper le liquide qu'on y dépose, doit être naturellement celui de l'âme initiée, en possession de la science religieuse, et par conséquent de l'âme arrivée après la mort à ce bonheur dont l'initiation donnait la garantie. Placé sur le tombeau, c'est, dans le langage symbolique de l'art, l'équivalent exact de l'épithète de xp^jarôç, si multipliée dans les inscriptions. Celle-ci, après avoir indiqué originairement que le défunt avait mérité et atteint dans l'autre vie le sort heureux (2), que la doctrine mystique, comme nous l'avons établi plus haut, réservait aux seuls initiés, avait fini par perdre sa haute signification, par devenir d'un usage vulgaire et par être simplement le synonyme de « mort (3). » Nous avons déjà vu les
(i) Epist. ad Coloss. ], 19.
(2) Voy. Le Bas, Expédition scientifique de Morée, Monuments d'architecture, t. II, p. 137, p. 206 de l'extrait.
(3) Plutarque (Quaest. rom. 52) rapporte, d'après le témoignage d'Arlstote, qu'il était dit dans un traité conclu entre les Spartiates et les Arcadlens, qu'on ne rendrait bon^ c'est-à-dire qu'on ne ferait mourir, aucun desTégéates qui auraient embrassé le parti des Lacédéraoniens : Mtiôiva yjy\(jxbv itoietv
mêmes vicissitudes pour la donnée du mariage mystique du défunt avec Coré, qui , après avoir été une partie importante des plus hautes doctrines éleusiniennes, avait fini dans la décadence par devenir un simple lieu commun poétique.
La frise d'un édicule analogue à ceux d'Agathon, de Denys et d'Aristonautès, dont on n'a, du reste, point retrouvé les autres fragments, porte la double inscription suivante :
PYP.OITAXYAAOY lEPjQrYPPOY
KYAAOHNAIEYS KYAAOHNAIEnS
lepà) ITuppov) Kvèci9r,vxié(jt)ç (1).
Le nom propre Ta'xuXXoç est nouveau. Quant à Cydathénée, c'était un dème urbain de la tribu Pandionide, qui s'étendait dans toute la partie méridionale d'Athènes, vers le quartier des marais (2).
Un cippe de marbre bleuâtre de l'Hymelte en forme de piédestal, comme celui de Mélis, laisse lire sur sa face antérieure :
NIK02TPATH
OAYNPIXOY
TYNH
NaocTTpaTy] OXu(pt.)7r«'/ou ywn (3).
(1) litpïiix. àp5^. n° 4147.
(2) Voy. Sauppe, De demis urbanis Âthenarum, Weimar, 1836, in-4" (3; ÉcpYijA. àpx- n» 4156.
Quarante-huit petites stèles de la plus grande sim~ plicité ont encore été trouvées à différents niveaux dans les travaux de 1861. En voici les inscriptions. Nous commençons par celles qui se rapportent à des citovens d'Athènes.
nAPMENI2K02
nAPMENlIKOY
ANTI0XEY2
ïlotp(j.éviaMq Dapfjigvtcjjcou Avnoj^eyç (1).
Stèle ronde en marbre bleuâtre de l'Hymette.
AAMflN AHMHTPIOY ANTI0XEY2
Aa^wy AvîpiyjTptbu AvTioy^sùç, (2).
Stèle ronde en marbre de l'Hymette.
Dans le volume que nous avons consacré aux inscriptions d'Eleusis (3), nous avons indiqué, d'après M. Bœckh (4), la probabilité de l'existence d'un dème attique du nom d'Antiochia.
(1) É'f7i[x. àpx. nouv. sér. 1. 1, pi. UI, n" 9,
(2) ÉcpYiiA. àpx. n» 4135.
(4) Corp. inscr. graec. t. 2, p. 620, a.n' SZi.'-' Archxologische IntelUgenahlatt, iSZb, n"' d et i.
AHIVIO0IAO2
MHNOAOTOY
APA0HNIO2
Ay3/jL6(piXoç Myjvo^oTou i^pcccpryvio; (1).
Stèle ronde en marbre de THy mette.
Araphen était un dème de l'Érechthéide (2). Sa situation au hameau moderne de Pacpviya est certaine (3). Nous avons ici un exemple à ajouter au petit nombre de ceux que nous avons cités plus haut d'après Letronne, de noms composés de celui du dieu asiatique Mên portés par des citoyens d'Athènes.
ANTI20ENH2
EENOKPITOY
A0IANAIO2
AvrioB évYic, SsyojtptTOU A(^idvûUQç, (4).
Stèle ronde en marbre de THymette.
Le Xénocrite de cette inscription était évidemment de la même famille que le Xénocrite d'Aphidna, mentionné comme père d'une défunte du nom de Sotéris sur une autre stèle d'Athènes (5).
(1) ÈcpYiii. àpx» nouv. sér. 1. 1, pi. IV, n° 22.
(2) Steph. Byz. v» ipaçTQV. — Harpocrat. -v" ipatpvivtoç. — Suid. a. h. v. — Corp. inscr. graec. n"' 115, 160, 162 et 183.
(3) Grotefend, article Âttica dans la Real'Encycîopœdie de Paulg. — - Leaké, Demi, 2" édition, p. 74. — Forbiger, Handh. der AU. Geogr. t. IIÎ,
(4) Écpviix. àpx. nouv. sér. 1. 1, pi. III, n° 15.
(5) Ibid. n»6i9.— Rhangabé, Ant. hellén. n» 1539.
APIlTflN
0EIVII2T0....Y2
ACP1ANAI02
ApiaTGOv 0e/:/taTo[x>>£o]u; Acpi^varo!; (1). .
Stèle ronde en marbre de l'Hymette.
Une autre stèle, également d'Athènes, contient Vépitaphe d'un Ariston fils de Thémistocle, d'Aplîidna(2). C'étaient évidemment des ascendants ou des descendants de ceux-ci.
La situation d'Aphidna est incontestable, depuis que M. Finlay (3) Ta fixée au lieu actuellement appelé
Korpcoyt.
2TPAT0NIKH
AIONY2IOY
AEKEAEHS
OYrATHP
AIKAHniOAflPOY
nAlANIEflS
TYNH
STpaTovt'/cvy, Aiovuaiou AexeXéwç 3"uyaTy;p, AaKArimoàcîipoij
Hataviéoiç, yovn (4).
Stèle ronde en marbre de l'Hymette.
(J) ÉtpïKJL. dp/, nouv. sér. 1. 1, pi. H. n°7.
(2) Ibid. n° 3398.
(3) Remarks on the topography of Oropia and Diacria, Athènes, 1838,
(4) É<f>y\\}.. àpx- n" 4114.
Presque tous les écrivains modernes qui ont traité de la topographie de l'Attique ont confondu le dème de Décélie, appartenant à la tribu Hippotlioontide (1), avec la forteresse élevée tout auprès par les Lacédémoniens dans la guerre du Péloponnèse (2) et dont les ruines couronnent encore aujourd'hui le sommet du mont XarÇy/fiuTT}. Seul M. Hanriot (3) a établi la distinction des deux localités et placé le site du dème au village actuel de TaToVt, où se remarquent une ancienne fontaine, de vieilles chapelles ruinées et des débris antiques de toute nature. Deux preuves rendent cette identification mathématiquenpient certaine. Le biographe grec anonyme de Sophocle dit que les tombeaux de famille de ce grand poëte étaient situés à Décélie, à onze stades de la forteresse, twv dk Trarpc^wy avxov racpwy Im AeitéXetay xei/jievwv Trpo aTaât'cov toO Telx,ovç, êv^e^a. Onze stades, à raison de 180 mètres par stade, font 1 ,980 mètres ; or, la distance du sommet du X(xxt,niJ.vTYi au village de TaTtiiï est précisément de 2 kilomètres. D'un autre côté Thucydide (4) met Décélie à 120 stades d'Athènes, c'est-à-dire à 21,600 mètres, et de l'Acropole d'Athènes à TûcT(i)ï on compte environ 22 kilomètres. Au xuf siècle cette localité avait encore conservé son appellation antique, car nous la voyons figurer sous le nom de Ducheleos dans une bulle d'Innocent III, au nombre des villages dont la seigneurie fut donnée à l'archevêque latin d'Athènes (5).
(1) Stoph. Byz. v° AexéXeia.— Corp. inscr. graec. n"' 150 et 172.
(2) Thucyd. VU, ISetsuiv.
(3) Recherches sur les dèmes, p. 120 et suiv. W vu, 19.
(5) Baluze, Epist. Innocent. lU, t. II. p. 2G7.
HPAKAEIAH2 NIKANAPOY EAEY2INI02
B^ayluèYiÇ 'Nmdivdpov Elevaivioi; (1).
Stèle ronde en marbre de THymette.
2K0PA2 HPAKAEIAOY EAEY2INI02
^XwOTTaç HpaîtAet'^ou Elevaivioç, (2),
Le père et le fils étaient évidemment enterrés côte à côte.