LE BOURG DE SGIRUM
Après les tombeaux d'Anthémocrile et de Molottus, Pausanias (1) mentionne le bourg de Scirum (Sxtpov). auquel on rattachait le souvenir d'un devin nommé Seirus, venu de Dodone à Eleusis et tué dans les rangs des Éleusiniens lors de leur guerre contre Érechthée (2) . Un torrent qui passait le long de ce bourg portait aussi le nom de Seirus. Cependant ce n'était pas, comme Fa cru M. Preller (3), ce torrent, à sec pendant la plus grande partie de l'année, qui fournissait l'eau des bains situés auprès du tombeau d'Anthémocrite, tô paXavsrov To Trap Âvôeaoxperou <xv§piocvroi (4), mais bien l'aqueduc souterrain par lequel était encore, il y a trois ans, alimenté d'une eau abondante le réservoir, en assez mauvais état, qui se voyait à côté de l'église de la Sainte-Trinilé avant les travaux de l'ingénieur français M. Daniel.
Le colonel Leake (5) a reconnu d'une manière incontestable le Seirus dans le torrent qui , descendant du Lycabette et longeant la ligne des anciens rem-
(2) Steph. Byz. v° Sxtpov. — Aîciphr. Epist. U, 25.
(3) De via sacra, disp. 1, p. 7.
(4) Harpocrat. -v» Àv6e(idxpiToç.
(5) Demi of Attica, 2° éàilion, 1^. 140.
parts septentrionaux, venait, du temps où -voyageait cet habile topographe, se perdre sur le sol du Céramique Extérieur. Évidemment, d'après le relief du terrain, ce torrent devait dans Fantiquité se prolonger jusqu'au pied de l'église d'Ayta Tpm et de la butte voisine. On ne le voit pjus aujourd'hui, car il est recouvert et sert d'égout aux nouveaux quartiers d'Athènes. M. Hanriot (1), complétant la donnée établie par Leake, fixe Scirum sur la petite hauteur qui s'élève à peu de distance de l'antique Dipyle entre les deux routes modernes d'Eleusis et du Pirée, hauteur couronnée par un moulin à vent et dont le flanc regardant la route du Pirée porte l'usine à gaz, récemment établie par une compagnie française.
Il nous semble que l'on ne saurait conserver aucun doute sur la fixation proposée par l'ancien membre de notre école d'Athènes. Le tracé antique de la Voie Sacrée ne passait pas, comme la route moderne, au pied du monticule du côté du Nord, le séparant ainsi du torrent de Scirus. Il se dirigeait en une ligne droite continuant l'alignement des sépultures que l'on a découvertes à VÂyk Tptài, et franchissait la butte du bourg de Scirum en passant par son sommet, ainsi qu'on peut le voir dans le plan topographique que nous plaçons en regard de cette page. On distingue quelques traces du passage de la Voie sur le flanc Est du monticule^ et la prolongation de l'alignement est indiquée par le massif en maçonnerie d'un tombeau d'une certaine importance qui subsiste au pied des pentes occidentales. De plus le nom de Ixipoy, comme l'a déjà fait remar-
(1) Recherches sur les dèmes, p. 48.
A. Temple de Thésée. — B. Emplacement de la Porte Piraïque.— C. Emplacement de la Porte Dipyle. — t). Emplacement de la Porte des tombeaux, — E. Eglise de l'Haghia Trias.— F. Ligne de tombeaux découverte en 1863. — G. Tombeaux découverts et renversés en 1861. — H. Traces du passage de la Voie Sacrée. ~ I. Massif d'un tombeau en maçonnerie. — K. Emplacement présumé du champ d'Athéné Sciras et du tombeau du devin Scirus.
quer M. Hanriot, paraît venir de axapoç, ((pierre blanche, gypse, plâtre, » et la petite hauteur sur laquelle nous plaçons avec lui la bourgade de Scirum est remarquable par la couleur blanche des roches qui la composent, laquelle tranche avec le ton foncé des rochers voisins, du Pnyx et de la Colline des Nymphes.
Scirum, au reste, ne formait pas un dème. Pausanias et Etienne de Byzance l'appellent simplement 5/wptov, et il n'existe pas d'inscription d'individu qui s'en dise originaire. Alciphron associe cette localité avec le Céramique : AxoOw as xà rroXXà Im 2/apou v.al
Kepay.eaoî) âiarpiêsiv, où cpaoi. tovç l^wXeaTaTouç oj^oXyj lioù
pûCGi:(x)yn xov |3tov Y.ciravaliay.ziv - Il est probable que ce faubourg était compris dans le dème, moitié urbain et moitié suburbain, des Kepa/zer?. C'était une partie du Céramique Extérieur, que tantôt on distinguait et tantôt on confondait dans l'ensemble général du dème.
La principale illustration du bourg de Scirum était d'un caractère religieux. Chaque année, le 12 de Scirophorion, Athènes célébrait la fête des Scirophofies, La prêtresse de Minerve, le prêtre de Posidon Éréchthée, celui du Soleil et toute la famille des Étéobutades, munis de parasols blan.cs, GvJm (1), se rendaient en pompe de l'Acropole en un certain lieu {ikzivot. xôtiov)
(0 Serait-ce à ceUe cérémonie que devraient être rapportées de curieuses peintures de vases où l'on voit des hommes barbus et portant des parasols (Judica, Ântichità di Acre, pi. XXXI.— Ch. Lenormant et De Witte, El. des mon. céramogr. t. IV, pi. XCÏI et XCIIl)? Les ajustements donnés aux hommes dans ces peintures ont fait croire qu'ils étaient travestis en femmes, mais nous y reconnaissons plutôt le costume asiatique et presque féminin que Thucydide (I, 6) atteste avoir été porté par les vieillards athéniens jusqu'au temps de la guerre du Péloponnèse.
iiopamé Scirum (1), où l'on faisaitle premier labour (2). C'était une procession dans les champs pour la réussite des fruits de la terre, auxquels trop de chaleur et trop de sécheresse pouvaient devenir fatales. Le lieu d'où elle partait, les personnes qui la composaient indiquent suffisamment qu'elle constituait une partie du culte d'Athéné Poliade^ en tant que protectrice de l'agriculture. Outre notre Scirum de la Voie Sacrée, il en existait un autre dans le dème de Phalère, où s'élevait un temple à Minerve surnommée Sciras. La fondation de ce sanctuaire était attribuée tantôt au devin Scirus dont nous avons eu déjà l'occasion de parler (3), tantôt à Thésée (4) et tantôt à un autre Scirus, contemporain de ce prince et colonisateur de l'île de Salamine (5), dans laquelle existait un second temple d'Athéné Sciras sur le promontoire de Gynosure (6), à l'emplacement où est maintenant le monastère de la UoLvoLyU <^ûcv£p(àp.ivn (7). On ne saurait raisonnablement hésiter entre ces deux endroits homonymes pour la détermination de celui dans lequel se passait la solennité des Scirophories. Le silence de Pausanias au milieu des détails, qu'il donne sur le Scirum de la Voie Sacrée
(1) Harpocrat. v» SxXpov. — Schol. ad Aristoph. Eccles. v. 18, et ThesmopK V. 841 . — Phot. Lexic. v° SxXpov.
(2) Plutarch. Prœcept. conjug. p. 144. —C'est en effet vers la mi-juin, époque à laquelle se célébrait celte fête, que la récolte des céréales est terminée dans l'Attique et qu'on y donne aux champs un premier tour de labour.
(3) Pausan. 1, 1,4.— Philochor. fragm. 42, éd. C. Miiller. — Pherecrat. ap. Phot. Xeaitc. v» Extpov.
(4) Schol. ad Aristoph. Eccles. v. 18, et Thesmophor. v. 841. — Phot. Lexiç. v° Sxipdç. — Etym. Magn. y Sxtppoîpopiév.
(6) Schol. ad Aristoph. loc. cit. — Plutarch. Thés. 17. (G) Herodot. VIII, 94. — Strab. IX, p. 393.
(7) Lcake, Demi, 2e édition, p. 173.
doit être, qiloiqii'en ait dit M. Gerhard (i), tenu pour une preuve convaincante qu'il n'y avait pas en cet endroit de temple de Minerve (2). Or la procession se rendait , non à un temple, mais à un endroit découvert , elç Ttva TOTTov, où se trouvait le champ sacré. D'ailleurs la fête de l'Athéné Sciras de Phalère s'appelait les Scirra et se célébrait à une toute autre époque que les Scirophories. Elle se rattachait originairement à la religion ionienne, introduite à Athènes parThésée^ et était entièrement indépendante du culte de FAcropole (3). Les Oscliophories en constituaient une partie* Des éphèbes portant des branches de vigne chargées de leurs grappes, couraient du temple de Bacchus à celui de Minerve (4); circonstance qui autorise à supposer que cette fête avait lieu vers l'époque des vendanges et probablement dans le mois de Pyanepsion , comme l'a supposé Corsini (3). Le fils d'Egée est cité comme l'instituteur de cette cérémonie (6), d'oii le temple de Minerve à Phalère avait reçu le surnom à' Ose hop horion {!),
Dans les deux fêtes des Scirophories et des Oscliophories, l'Athéné Sciras, la déesse habitant une con-
(1) Ueber die Minervenidole Athens, p. 1ê?.
(2) Roulez, C/ioi* de vases peints du musée de Leyde, p. 6.
(3) Voy. Otlfried Miiller, article Pallas-Athene, dans YAllgemeine Encycîofxdie de Halle, p. 88.— Gerhard, Ueher Minervenidole, p. 14.— Fr.Hermann, Gottesd. Alterth. der Griechen, p. 291.
(4) Athen. XI, p. 496. — Procl. CJirestom. ap. Phot. BiUioth., § 139, p. 322. — Plutarch. Thés. 23. — Lexic. ap. Bekker. Anecd.gr sec. p. 318. — Etym. magn. v" Û'^-^qL.
(5) Vast. Attic. t. Il, p. 35i.— Fr. Hermann, Gotlesd. Alterth. àer Griechen, p. 288.
(C) Plutarch. Thés. ti.
(7} Hesych. s» v.
trée au sol crayeux et blanchâtre (1)^ se présente à nous avec un caractère agraire, de même que TAthéné Polias (2), dont elle était en quelque sorte le dédoublement. Elle se montre à la fois chthonienne et céleslCj naais, comme dans toute la religion de l'Acropole, le côté lumineux et aérien prédomine chez elle sur le côté sombre et terrestre. Il est dans la nature des divinités de la lumière de prédire l'avenir; la déesse de FAcropole et celle de Phalère eurent chacune leur oracle. Dans le temple de la première, on nourrissait un serpent et l'on tirait des présages de la manière dont il mangeait les gâteaux qui lui étaient jetés (3) ; dans le temple de la s^econde, les prédictions se faisaient au moyen de dés (4). On rencontre dans l'antiquité plusieurs vestiges de la divination à l'aide de dés ou de petites pierres (5) ; l'invention en était attribuée à Minerve (6). Une telle manière de faire intervenir le hasard dans la prédiction de l'avenir, comme présidant au gouvernement de ce monde, se rattachait à des idées religieuses d'une grande importance. Polygnote, dans les peintures d'un caractère si éminemment symbolique et mystique dont il avait décoré la Lesché des Cnidiens à Delphes, avait représenté dans les enfers Palamèdé et Thersite jetant les dés, et auprès d'eux Ajax fils de Télamon et Ajax fils d'Oïlée (7), puis, dans une autre
(1) Ottfried MûUer, article Pallas-Athene , p. 82.
(2) Ottfried Mùller, De Minervse Poliadis cultu, p. 5 et suiv.
(3) Herodot. VIII, 41. — Philost. Imag. U, i7.—Cf. Ottfried Mûller, atiicle Pallas-Athene^ T^. 86.
(4) Pollux. IX, 96.— Eustath. ad Homer. Odyss. A, v. 107.— Phot. Lexid \° Sxi,pà(pta. — Etym. raagn. y° Sxeipà.
(5) Schol. ad Pindar. Pyth. IV, v. 337, éd. Bœckh. .
(6) Zenob. Cent. V, 76. — Steph. Byz. "v" 0p(«.
(7) Pausan. X, 31, 2.
partie de la même composition, les filles de Pandarée jouant aux osselets (1). Les autres figures du tableau précisaient encore l'idée à laquelle le peintre avait voulu faire allusion dans le langage symbolique de Fart, celle d'après laquelle la nature entière serait en proie à l'action d'une puissance aveugle, et dont rien ne saurait ni faire prévoir ni conjurer les coups. Aussi mon père (2) n'a-t-il pas bésité à rapprocher des deux scènes tracées sur les murailles de la Lesché de Delphes, le passage oii Heraclite, dans sa doctrine directement empruntée aux sanctuaires religieux, représentait la puissance suprême sous les traits d'un enfant jouant avec des dés (3). Il faut rapporter à ce genre de divination les thries de Delphes (4), l'oracle deGéryon à Padoue(5), et celui d'Hercule à Bu ra. Voici ce que Pausanias (6) nous apprend de ce dernier : les personnes qui allaient le consulter adressaient d'abord leurs prières et leurs vœux au dieu, puis prenaient quatre dés, dont il y avait provision aux pieds de la statue, et les jetaient sur la table. Chaque dé portait certains signes ; on en lisait l'interprétation sur une tablette appendue au mur.
Les choses se passaient de même au temple de Pha-
(0 Pausan. X, 30, 2.
(2) Mém. de VAcad. de Bruxelles, t. XXXIV, p. 121.
(3) Origen. Philosophumen, IX, 9; p. 281, éd. Miller. — Cf. Procl. InTim. p. 101. — Clem. Alex. Paedagog. I, 5; p. m, éd. Potter.'
(4) Zenob. Cent. V, 75.— Sleph. Byz. y° 0pCa.— Suid. v° HuOtà. - Hesych. V* ©pto. — Lexic. rlietor. ap. Bekker. Anecdota flfroeca,p. 305.— Cf. Lobeck, Âglaophamiis ^ t. II, p. 814 Pt suiv.
(5) Sueton. Tiber. XIV, 4.— Voy. De Wilte, Nom. Ann. de VInst. arch. t. II, p. 138 et 297.