XII, V. C
les deux passages deDaphni et de Déma, c'est-à-dire le 2T£cpavôêoijyo, se compose de rochers stériles, qui ne peu\'ent plus et ne doivent même jamais avoir pu porter aucune forêt.
Nous puisons un dernier argument dans un passage d'Istrus, que rapporte, sous une forme malheureusement très-mutilée, le scholiaste de Sophocle (1). Ainsi que l'a déjà reconnu M. Preller (2) , l'auteur y indiquait les frontières du royaume attribué à Egée dans le partage de F Attique entre les fils de Pandion, frontières sur la position desquelles Slrabon (3) donne deux versions, dont la seconde se rapproche assez de celle d'Istrus. Il commençait par définir ainsi la direction générale : AttÔ èk r/Jç j^apa^paç (4) km (xh (t)7V?) Xeiocy mvpoiv, « depuis le torrent jusqu'à la roche lisse (5). »
(1) ÂdOEdip. Colon, v. 1059.
(2) De via sacra, disp. U, p. 4.
(3) IX, p. 393.
(4) C'est inutilement et même tout à fait à tort que M. Preller (dans le Zeitschrift fur Alterthumswissenschaft de Zimmermann, 1836, p. 622; De via sacra, disp. U, p. 4) a voulu corriger ici àitb triç TtapaTvtaç au lieu de ànb Tr,ç j^apàôpaç, ce qui donnerait le tracé de la frontière sur un autre point, énoncé dans un ordre absolument inverse à celui que l'on voit suivi dans la phrase suivante.
(h) Nous avons peine à comprendre l'origine du contre-sens étrange quia fait traduire par le colonel Leaice (Denîi, 2« édition, p. 153) et par M. Hanriot {Recherches sur les dèmes, p. 95) « depuis le torrent de la roche lisse. » Èic\ avec le régime à l'accusatif a presque toujours un sens de motion : -^XOg 6oàç èià vîiaç (Homer Iliad. A, v. 12); èiïl -r^v Gûpav è6ût6(Çev ( Aristophan. Plut. V. 1007) ; v^XGeç èrcl tôv Képêepov (Aristophan. Ran. v. 111); et dans une multitude d'autres exemples que nous pourrions citer (Cf. Henr. Stephan. Thés, ling. grasc. t. 111, p. J518, éd. Didot) 11 peut aussi désigner la superposition : èT:\epdvov'é^eTo (Homer. Iliad. 0, v. 442); ctxotîoU^ov en:' dxpiaî; (Homer. Odyss. U, v. 365) ; y.àit\ ffep6v i^6\x-fi\) pâDpov (Sophool. OEdip. Colon. V. 100) ; mais jamais le voisinage et la juxtaposition. D'ailleurs pour que l'on pût admettre le sens du « torrent qui est au -dessus delà roche lisse, » il faudrait que la construction de la phrase fùi d-rcô xr^q ya^àBpa-^ tyiî H\ rr,v >>e(ocv Tcé-cpav. La préposition iià régissant l'accusatif, et étant^ comme elle
Quel était le torrent? Était-ce le Céphise, comme l'a pensé Siebelis (1)? Ce qui vient après justifierait assez cette conjecture. Ou bien n'était-ce pas plutôt le Cyclovore (2), torrent qui descend du Parnès, traverse le territoire d'Acharnse et vient se confondre avec le Céphise dans le Bois des Oliviers (3)? Car on est en droit de douter que l'éphitète de x^pa^pa ait pu être donnée au Céphise. En tous cas, le scholiaste qui cite cette phrase a soin de nous apprendre que, dans la pensée d'Istrus, la roche lisse, « Aeta Trétpa, » était une partie
de l'iEgaléos, xr,v leyoïjAvw leUv Tïkpocv y} tov AtyaÀecov
Xocpov. A la suite de cette première phrase en vient une autre, que les Âxay.m d'Istrus renfermaient un peu plus loin, f/er' oXr/a, et qui donne les détails précis du tracé indiqué tout à l'heure en deux mots : Am toutou
èz ew; KoAcovoû Tïccpà xov XaX/.oOv Trpocîayopeuo^evov, o^ey TTpo; Toy Ky,cfiaôy ecoç tv?; p.uaTix,)5(; Eiao^ou et; EXeyarva' duo xccùxric, ^ï jSa^iÇovTWv ûç, EXeuatva xà Itt apiaTspà /^e'xpi "^^^ )^ocpou tou
TTpo; ayaToX>7v toû Ar/aXeco. On ne trouverait pas d'indications plus précises dans une convention diplomatique pour règlement de frontières, rédigée de nos jours. C'est avec une entière certitude qu'on peut noter sur la carte tous les points où passait la ligne indiquée par le grammairien de Cyrène. Elle partait d'un lieu dont le
l'est ici, précédée de la préposition àiï6 avec son régime au génitif, il n'est possible de traduire que comme nous l'avons fait. C'est de la même manière que Cicéron [Denat. deor. Il, 43), traduisant un passage d'Aratus (Phaenomen.y. 310), a rendu le grec àirb /eipàç èit' IÇbv par lumborum tenus a Tpalma.
(1) Phanodemi, Demonis, Clitodemi atque Zsfn AtOtôwv fragmenta, p.Gi.
(2) Hesych.etSuid. VKuxXcêdpoç. — Eustath. ne? Homcr. [It'ad. D, p.Sin. ~ Aristoph. Equit. v. 137, etSchoI. a. h, l
(3) Kriise, Hellas, t. il, p. 33.
scholiaste a malheureusement oublié de nous conserver l'indication, mais qui, dans tous tous les cas, était incontestablement situé au nord de Golone. Descendant sur ce dème, elle y passait à l'endroit où se voyait le seuil des enfers aux degrés de bronze dont parle Sophocle (1), c'est-à-dire là où sont les deux monticules rocheux, dont l'un porte maintenant une petite église et l'autre les deux tombes d'Ottfried Millier et de mon père. De là, elle suivait le cours du Céphise jusqu'à Ventrée mystique^ ûaohç,y.MGxim' La plupart des savants modernes ont appliqué ce nom au défilé de Daphni,' suivi par la Voie Sacrée. Mais, comme l'ont seuls remarqué Meursius (2), Siebelis (3) et M. Preller (4),. qui, sur ce point, ont pleinement raison contre l'opinion générale, le texte d'Istrus, le seul où l'on trouve des détails sur l'Etcro^o; /uu^nx-^, désigne, avec une précision mathématique, ce nom comme s'appliquant au passage du Céphise athénien, sur le pont où se célé-^ braient les géphyrismes. Et un tel nom, dont la signification ne saurait être oiseuse, justifie, à ce qu'il nous semble, l'importance que nous avons attachée, dans notre chapitre IV, à l'étude du culte religieux des sanctuaires élevés au pont du Céphise. A partir de ce pont, l'ancienne frontière des temps mythiques tournait vers l'ouest et suivait exactement le même tracé que la Voie Sacrée : la droite appartenant évidemment, comme la plaine d'Eleusis et de ïhria, au royaume de Nisus; la gauche à celui d'Egée; jusqu'à la partie de
(() OEàip. Colon, v. 67 et 1590.
(2) Ekusinia, cap. XXYIl.
(3) Op. laud. p. 64.
(4) Dévia socrâ, disp, )I. p, 4.
l'iEgaléos regardant Forient, ou jusqu'à la colline située à l'orient de l'égalées, car le texte est susceptible des deux interprétations, suivant qu'on place ou qu'on ne place pas une virgule entre Tipoç dvoixMv et ToO Aiydleoù. Dans la première version, il s'agirait de tout le massif situé à la gauche de ceux qui vont d'Athènes à Eleusis, entre le défilé de Daphni et la mer, dans l'autre simplement de la colline qui se détache de ce massif vers l'orient, tout à côté du défilé et resserre la route dans un premier passage étroit entre elle et la hauteur d'Ayioç Ulia<;*
Au reste, dans l'un et l'autre cas, un fait demeure certain, et pour nous ce ï^ait est le seul important : c'est qu'Istrus plaçait l'iEgaléos à la gauche du voyageur en marche vers Eleusis, et que par conséquent; pour lui comme pour Hérodote et Thucydide, cette appellation était restreinte à la portion la plus méridionale de la chaîne, à celle que constituent le ImpotixcxyvA^ovvo et le Aacpyt'êouyo des paysans actuels de FAttique.
Tel est donc le résultat auquel nous amène la minutieuse recherche qui vient de nous occuper. Tous les textes antiques mentionnant FJEgaléos ont trait au groupe montueux le plus voisin de la mer, jusqu'au défilé de Daphni. Des deux passages relatifs au Corydallus, l'un, celui de Strabon, s'applique au voisinage de la côte, l'autre, celui de Théophraste, à la portion des hauteurs qui, séparant les plaines d'Eleusis et d'Athènes, s'étend vers le Parnès. Ces faits proclament eux-mêmes la conclusion qu'il faut en tirer. Elle est semblable à celle de M. Hanriot et exactement l'inverse de celle du colonel Leake, ainsi que de MM. Preller (2' système) et Forbiger. Guidés par les textes que
nous avons rapportés dans leur intégrité, de manière que le lecteur put être plus facilement juge de la question, nous voyons dans le nom de Gorydallus l'appellation commune de toute la chaîne, et dans le nom d'iEgaléos celle du sommet le plus immédiatement voisin du rivage et de Salamine.
Jusqu'ici nous avons été • d'accord avec l'ancien membre de l'École française d'Athènes, à qui Ton doit les Recherches sur la topographie des dèmes de PAUique. Mais nous nous écartons de lui quand il s'agit du mont Pœcile, qu'il reconnaît dans la hauteur isolée d'Ayioç llAîsfç. C'est là le côté défectueux de son système* Il laisse sans nom particulier tout le massif le plus voisin du Parnès, qui avait moins de raisons que l'autre de s'appeler spécialement Gorydallus, puisque le dème de ce nom n'y était pas situé. De plus, l'opinion de M. Hanriot ne saurait cadrer avec l'unique texte antique où il soit question du Pœcile. Ce texte est dans Pausanias (1) ; il y est dit que Chalcinus et Dœtus, descendants de Céphale, construisirent le temple d'Apollon Pythien, dont on voit encore les restes au monastère de Daphni et sur lequel nous reviendrons dans le chapitre suivant, à l'endroit même oti, arrivés du pied du mont Pœcile, ils rencontrèrent un serpent se glissant dans son trou, yevoiuévotç ^è «vior; vMxà zo
Ilot'/vtXoy x,aXov/ji£vov opo; ^pa/cov ècpavri aviOM^'ç v.azà xhv cpwXsôv
ta)y. Le Pœcile était donc une des deux montagnes qui dominent immédiatement Daphni, soit le Aacpvioouvo , soit le Ilrecpayoêouyo. Mais comme nous savons déjà que le premier s'appelait ^Egalées, nous devons forcément
donner le nom de Pœcile à la montagne comprise entre les deux passages de Daphni et de Déma.
C'est ainsi que nous avons été amenés à combiner pour la reconstitution de la topographie ancienne de la chaîne qui sépare le district d'Eleusis de celui d'Athènes un dixième système, différent de ceux qui avaient été proposés jusqu'à présent. Gomme de raison, c'est celui qui nous semble le meilleur/ mais nous le soumettons humblement au jugement suprême de la critique. C'est ce système qu'on trouvera marqué sur la carte qui accompagne notre volume. Ici , pour le mettre en parallèle avec ceux que nous avons rapportés plus haut, nous le représenterons de la manière suivante :
GORYDALLUS
Mcraléos. Pœcile.
Quant au dème de Gorydallus, Strabon le nommant parmi les lieux qui dominaient immédiatement le détroit de Salamine, nous ne devons pas hésiter à le mettre, avec MM. Preller, Forbiger, Kiepert et Hanriot, au nalaioywpiov qui se rencontre au débouché du défilé venant de Skaramanga dans la direction du Pirée. On remarque en cet endroit une enceinte de belle construction hellénique et de dimensions importantes (1), qui prouve que le dème de Corydallus avait été fortifié pour défendre le troisième des passages par lesquels une armée ennemie, débarquée dans la baie d'Eleusis ou venant du Péloponèse par terre, pouvait pénétrer dans la plaine d'Athènes.
(1) GcU, Itineraryof Greece, p. 102, ~ Leake, Demi, 2* édition, p. 49.
Aussitôt après avoir quitté le temple du héros Gyamités, c'est-à-dire dans le premier et court détîlé où la route est resserrée entre la hauteur d'Ayioç Éliac, et le contre-fort le plus oriental de T^galéos, Pausanias (1) signale deux tombeaux plus grands et plus magnifiques que tous les autres, p.vriy-di:m à ixdliam Iç
Le premier était celui d'un métèque rhodien dont Pausanias ne donne pas le nom. Dans notre chapitre IV (2) nous avons émis, d'une manière fort dubitative il est vrai, la conjecture que ce Rhodien enterré splendidement sur la Voie Sacrée pouvait bien être le Xénoclès de.Lindus, qui, vers le temps d'Antigone Gonatas, roi de Macédoine, avait fait réparer à ses frais le pont du Céphise (3).
Le second monument était un cénotaphe en l'honneur de Pythionice, maîtresse de cet Harpalus dont l'or parvint à corrompre le patriotisme de Démosthène lui-même. Elle avait été d'abord esclave d'une joueuse de flûte nommée Bacchis, qui faisait les beaux jours des débauchés athéniens (4) ; elle avait ensuite exercé le métier de la prostitution à Corintheet à Athènes (5). C'est de cette dernière 'ville qu'Harpalus, sur la renommée de sa beauté, l'avait fait venir auprès de lui à Babylone. Rentré en grâce auprès d'Alexandre après une première défection (6), ce personnage avait été chargé de la sa-
(3) Anthol. graec, éd. Jacobs, t. I, p. 138, n» LXÏI.— //nihoï. palat, K,
ai.
(4) Theopomp. ap. Athen. XIII, p. 695.
(5) Pausan. 1, 37, 5.
[G) Plutarcli. Àlexandr. 10.— Ârrian. Anahas. 111, 6.
trapie cle Chaldée et de Mésopotamie, ainsi que dé l'administratioii du trésor royal, tandis que le fils de Philippe poursuivait vers l'Inde le cours de ses conquêtes (1). Mais, déjà redevenu infidèle à son maître, il se livrait aux prodigalités les plus extravagantes, dépensant pour nourrir son luxe l'argent qui lui avait été confié, et méditait une seconde défection, dans laquelle il espérait parvenir à se tailler une petite principauté au milieu des domaines conquis par Alexandre. Il accueillit à Babylone la courtisane Pythionice , comme plus tard à Tarse la courtisane Glycère (2), avec les honneurs dus à une reine (3), et, épris pour elle d'un amour insensé (.4), il s'enfonça de plus en plus dans la voie des malversations pour subvenir aux dépenses qu'il faisait pour cette femme.
Après avoir été peu de temps sa maîtresse, Pythionice mourut. Harpalus lui fit faire des funérailles magnifiques, avec des chœurs exécutés par les meilleurs musiciens et les chanteurs les plus en renom (5). A Babylone il lui éleva un tombeau splendide (6). Auprès d'Athènes, sur la Voie Sacrée, il lui fit construire un héroiim(7) où il établit son culte sous le nom
(1) Plutarch. Almandx. 35. — Arrian. Anahas. 111, 19. — Diotl. Sic. XVII, 108.
(2) Athen. XIII, p. 586 et 595.
(3) Diod. Sic. XVII, 108.
(4) Pausan. 1>37,5.
(5) Position, ap. Atlien. XIII, p. 594.
(6) Theopomp. op. Athen XIII, p. 696.
(7) C'est par erreur qu'Athénée (XIII, p. 694) place la construction du monument de Pythionice après la fuite d'Harpalus à Athènes. La construction de ce monument et les honneurs rendus à la courtisane Glycère furent en effet les deux causes qui révoltèrent le plus les Grecs contre le trésorier d'Alexandre et donnèrent lieu à la lettre de Théopompe, ainsi qu'aux autres dénonciations qui déterminèrent Harpalus à fuir plus tôt qu'il ne l'avait d'abord résolu, avec la caisse confiée à ses soins.
d'Aphrodite Pytlîionice, circonstance qui excitait particulièrement l'indignation de l'historien Théopompe dans la lettre qu'il écrivit à Alexandre, yiv yàp Ttdtvxeç,
Yi^zaav zotwç àoiT:dvYi(; mivyjv toTç |3oiiXo^,évotç yiyvo[j.évriv, ravrric, hoXiÀTiasv 6 cpiXoç zhc/.L aov cpa'tjy-cov Izpov zaï zé[xsvoç, i^pvaaa9ai, v.al TïpoaocyopEvaai xov vocbv y.al xov ^cùixbv lîvSioniKriç, hf!^podtvri<;, ây-oc TYJç, TE Trapà 3"£(>)y xiixcxipiaç, xaracppcovwv ^ai-xàc, aâçziiÀixc; 'npo'KYilayJ^eLv imx^ipm (1). Dans le drame satyrique à^Ageiif composé par Python de Catane ou par Alexandre lui-même, et joué dans les Dionysies que l'armée grecque célébra sur les bords de l'Hydaspe, après la trahison définitive d'Harpalus et sa fuite en Grèce, il était fait allusion au scandale de la construction de ce temple :
06| apKTtspâç 8' ô'Ss
U6pvr]<; b xXeivàc; vacç, ov 8iq KaXXforji; Tzù^cHQ v.c/.'zi-^^oi 8tà tÔ 'jrpôcYîJ'.' a6xoû tf\)y^'f. ÉvxaûGa ^ xcov papêàpwv xtvèç (xocyoi, OpwvTôç auxùv TTaYJtàxcoç StaxEi|j.£Vov, Ersicav un; cc^oucxi t-^v 4'^X''^^ "'^^ Ttiv DuOtovi'xr); (2).
L'héroiim de Pythionice était, du reste, le plus magnifique monument funéraire que renfermât la Grèce,
[xv-Pipioc... Tzixvxiùv onôaa KklY,aiv iativ àpjç/lcL ^iac, ^aXiarix
ffXiov (3), et plus tard le contraste entre la splendeur de ce cénotaphe élevé à une courtisane et la. simplicité des tombeaux des grands hommes de la République athénienne devint un lieu commun de déclamation
(1) Theopomp. ap. Athen. XUI, p. 595.
(2) ^p. Alheri. îoc. cit,
(3) Paiisati. 1, 37,5.
pour les rhéteurs (1). Il avait coûté la somme énorme de 100 talents (2). Pour traduire cette somme en monnaie moderne, nous prendrons comme base le taux de la drachme d'Alexandre, semblable, du reste, à la drachme d'Athènes de la même époque. Elle pesait environ 4^^325 (3), et le talent, comme on sait, se composait de 60 mines, comprenant 100 drachmes chacune. L'argent, comme celui de toutes les monnaies grecques des beaux temps, en était presque pur. Or notre franc de 5 grammes a pour titre légal 48^50 d'argent et 0s%50 d'alliage. 100 talents de la monnaie d'Alexandre ou de la monnaie contemporaine d'Athènes correspondaient donc en poids à 576,666^^67 de notre monnaie. Mais si l'on tient compte de ce qu'était alors la valeur du numéraire (4), cette somme représentait en réalité ce que seraient aujourd'hui 2,495,227 fr. La direction des travaux du monument avait été
(1) Dicaearch. ap. Athen. XIU, p. 694.
(2) ïheopomp. a'p. Athen. XUI, p. 695.
(3) Voy. Mûller, Numismatique d'Mexandre le Grand, p. 2 et 8.
(4) Voici comment on peut évaluer approximativement la puissance du numéraire à cette époque. Les économistes sont généralement d'accord pour adopter dans les évaluations de ce genre le prix du blé comme un étalon, fort Imparfait sans doute, mais préférable encore à tous les autres. Or nous savons par deux textes précieux de Démosthène {Contr. Phorm. p. 918. — Contr. Phaenipp. p. 1048) que le prix du médimne de blé dans les années moyennes était à Athènes, vers le commencement du règne d'Alexandre, de 5 à 6 drachmes, soit 6 dr. 1/2. Cette somme équivaut en poids k S'',28 de notre monnaie, et le médimne était une mesure comprenant 61"S99. (Voy. Bœckh, Metrologische Untersuchungen, p. 279.) L'hectolitre de blé se donnait donc en échange d'un poids d'argent qui vaudrait aujourd'hui ïO'^%40. Si nous remarquons maintenant que le prix moyen de l'hectoUtre de blé dans les dix dernières années a été de 45 francs, nous arrivons à constater que le pouvoir de l'argent à Athènes, vers le temps où fut construit l'héroiim de Pythionice, était au pouvoir du même métal de nos jours :: 45 : 10,40, en d'autres termes, qu'en représentant par 1 le pouvoir actuel il doit être représenté par 4,327.
confiée par Harpalus à Chariclès, gendre de Phocion, et Plutarque observe qu'on avait considéré comme une chose très-peu honorable pour ce personnage l'acceptation d'une telle mission, olaav èè xy,v vnovpyiav rocuxTiv ayevvn 'KÇjoay.oc':-^a')(yvzy 6 tacfoç cuyTs).£Cî9s^ (1). Le sophiste
de Chéronée nous fait connaître aussi le taux des honoraires que Chariclès avait reçus du satrape macédonien. Ils montaient à 30 talents, ce qui représentait, d'après les bases du calcul que nous faisions tout à l'heure, environ 750,571 francs de notre monnaie. C'était une rémunération royale ; aussi Chariclès s'en montra-t-il reconnaissant, en se chargeant, après la mort d 'Harpalus, de la tutelle et de l'éducation de la fdle qui était née de ses amours avec Pythionice (2).
Pausanias ne détermine pas l'endroit précis oii s'élevaient le cénotaphe et le temple de Ja maîtresse d'Harpalus; mais Athénée (3) vient à notre secours en nous faisant connaître un passage de Dicéarque, dans lequel il est dit que le tombeau de Pythionice se voyait immédiatement au bord de la Voie Sacrée, au point exact où un voyageur venant d'Eleusis apercevait pour k première fois le Parthénon et la ville d'Athènes : Tavtb
es TxâBoi Tiç àv km xyiV Aôrivaicùv iioliv cc(s^iy.vov[j..zvo!;, v.axoi xyjv dn EAsuatvoç xviv ïepày 0(5c)v -AockwiiivriV . Kaî yàp hxavB/x Kccxuaxàcf où âv tî xq TTpwrov £i<; ABmccç, dc^o^iùixzvoç, vewç -aal xo rSAïay-ai o^exai Tïapà xyjv ôèov avxYjV w/o^o^ayî|!Ji£vov fxv^p.a, otbv ov-^ é'repov wèè oweyyoç, ovdév koxt x& (j.ByiBsi.... Tlâliv è oxff-v èïzxdcYj lïuS lOviy.YiC, xyIc, kxatpccç^ 'hvxiva y^p'h 7rpoGi3o>tiav
\yMv ahxQv. Ce texte si formel oblige à chercher Tem-
(1) Plularch. Phoc. 22.
(2) Plularcli. lot. cit.
(3) Xni,p.59/i.
placement du tombeau de Pythionice dans le défilé même, comme la chaussée de la Voie, et non pas au sommet de la hauteur d'Aytoç liliaç, ainsi que l'ont prétendu quelques érudits modernes (1). Au reste, comme l'a déjà remarqué le colonel Leake (2), la cime de cette hauteur n'offre pas même le plus faible -vestige d'une construction antique. Cependant la chapelle qui la surmonte aujourd'hui semble indiquer un lieu anciennement consacré. Peut-être y avait-il là un simple autel, comme Pausanias (3) nous apprend qu'il y en avait sur les sommets du Parnès, du Pentélique, de rHymette et de TAnchesme. Dans tous les cas, autel ou petit temple, le sanctuaire placé sur cette butte rocheuse de forme conique était évidemment consacré au culte de la vieille divinité solaire que les Pélasges adoraient au sommet de toutes les montagnes, à laquelle appartenait l'épithète de Lycœus, dérivée de la racine qui a produit le lux des Latins, divinité assimilée dans les temps helléniques tantôt à Jupiter et tantôt à Apollon (4). C'est en effet à ce dieu qu'a constamment succédé le prophète Élie dans la subtitution de vocables chrétiens aux consécrations païennes des endroits oîi les anciens Grecs célébraient un culte. Non pas, toutefois, comme on l'a dit trop souvent (5), que
(1) Yoy. Preller, De via sacra, disp. H, p. 6. — Hanriot, Recherches sur les dèmes, p. 50.
(2) Demi, 2" édition, p. 143.
(4) Voy. Ch. Lenormant, Nouvelle galerie mythologique, p. 26 et suiv. ~ W. Bautnlein, Pelasgischer Glauhe und Ilomer^s Verhxltniss %u demsellen, dans le Zeitschrift fur Jlterthumsioissenschaft, 1839, p. 1193, — Maury, Histoire des religions de la Grèce, 1. 1, p. 59. — Et notre Recueil des inscriptions d'Eleusis, p. 30G.
(5) Entre autres, voy. Maury, Histoire des religions de la Grèce, t . I, p. 25 .
l'Église ait été guidée dans ce cas par l'analogie de son des noms tilm et ^'Xtoç: ce serait une raison puérile, et il suffît pour la démentir de remarquer ce fait , que, malgré son caractère essentiellement solaire et lumineux, jamais la divinité que les Pélasges -vénéraient sur les hauts lieux n'a reçu des Hellènes l'appellation d'Hélios. C'est guidés par des raisons plus hautes que les premiers évoques de la Grèce, après le triomphe définitif du christianisme qui fut dans ce pays plus tardif que partout ailleurs, établirent des chapelles dédiées à saint Élie sur toutes les cimes où avait régné le culte du dieu Lycseus. L'histoire du prophète Élie, telle que la raconte la Bible, son enlèvement au ciel dans un char de feu sur la montagne qui domine Jéricho, son apparition aux côtés du Christ transfiguré sur le Thabor, en faisaient le patron naturel des sommets élevés. En substituant son invocation au culte delà divinité païenne, les organisateurs de l'Église de Grèce présentaient aux regards du peuple, à la place de la divinisation de la lumière matérielle, l'idée de la lumière éternelle et immatérielle dont Dieu environne ses élus (1). Là, comme partout ailleurs oîi le polythéisme avait posé son pied, ils détournaient de la créature trop longtemps adorée vers le Créateur, auquel ils devaient appartenir, les hommages que, par une de ces vieilles habitudes avec lesquelles l'homme
(1) On ne saurait oublier à l'occasion du culte de saint Élie les fameuses diseussions sur la lumière incréée du Thabor, qui divisèrent si longtemps rÉglise grecque ; Cantacuz. II, 39 et 40. — Niceplior. Gregor. XI, 10. — Léo Allât. De Eccles. Orient, et Occident, consens, h II, c. 17.— Raynald. Annal. Ecclesiast. ann. 1341 ; t. XXV, p. 280 et suiv. de l'édition de Lucques, 1750. — Lebeau, Histoire du Bas-Empire, l. CIX, § 68. — Rohrbacher, Histoire universelle de l'Église, t. XX, p. -iOl.
a tant de peine à rompre, quelques esprits simples et ignorants parmi les habitants des campagnes continuaient à aller porter aux lieux où avaient prié leurs
ancêtres.
Ce qui rend l'indication du passage de Dicéarque pour l'emplacement du tombeau de Pythionice tout à fait décisive, c'est qu'en effet le défilé entre la hauteur de Saint-Élie et le contre-fort Nord-Est de l'iEgaléos est le lieu même d'où l'on aperçoit pour la première fois Athènes en venant d'Eleusis. Plusieurs voyageurs français, anglais (1) et allemands (2) ont décrit avec amour ce merveilleux point de vue. Chateaubriand, entré par cette route dans FAttique, y a consacré des pages qui demeureront toujours classiques, et que le lecteur nous saura gré de remettre sous ses yeux.
(( Tout h coup nous découvrons la plaine d'Athènes. Les voyageurs qui visitent la ville de Cécrops arrivent ordinairement par le Pirée ou par la route de Négrepont. Ils perdent alors une partie du spectacle, car on n'aperçoit que la citadelle quand on vient de la mer; et l'Anchesme coupe la perspective quand on descend de l'Eubée. Mon étoile m'avait amené par le véritable chemin pour voir Athènes dans toute sa gloire.
« La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle était juste en face de moi, de l'autre côté de la plaine, et semblait appuyée sur le mont Hymette qui faisait le fond du tableau. Elle présentait, dans un assemblage confus,
(1) Leake, TraveUin Northern Greece, t. U, p. 385.,
(2) Fiedler, p. 80.
les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d'Érechtliée, les embrasures d'une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens et les masures des musulmans.
« Deux petites collines, l'Anchesme et le Musée, s'élevaient au Nord et au Midi de l'Acropolis. Entre ces deux collines et au pied de l'Acropolis, Athènes se montrait à moi î ses toits aplatis, entremêlés de minarets, de cyprès, de ruines, de colonnes isolées, les dômes de ses mosquées couronnés par de gros nids de cigognes, faisaient un effet agréable aux rayons du soleil. Mais, si l'on reconnaissait encore Athènes à ses débris, on Yoyait aussi, à l'ensemble de son architecture et au caractère général des monuments, que la ville de Minerve n'était plus habitée par son peuple.
a Une enceinte de montagnes, qiii se termine à la mer, forme la plaine ou le bassin d'Athènes. Du point où je voyais cette plaine, elle paraissait divisée en trois bandes ou régions, courant dans une direction parallèle du Nord au Midi. La première de ces régions, et la plus, voisine de moi, était inculte et couverte de bruyères ; la seconde otîrait un terrain labouré où l'on venait de faire la moisson; la troisième présentait un long bois d'oliviers qui s'étendait un peu circulairement, en passant au pied de l'Anchesme, jusque vers le port de Phalère. Le Céphise coule dans cette forêt qui, par sa vieillesse, semble descendre de l'olivier que Minerve fit sortir de la terre. L'ïlissus a son lit desséché de l'autre côté d'Athènes, entre le mont Hymette et la ville. La plaine n'est pas parfaitement unie : une petite chaîne de collines détachées du mont Hymette en surmonte le niveau, et forme les différentes hau-
leurs sur lesquelles Athènes plaça peu à peu ses monuments (1). »
Un critique célèbre, sans avoir jamais mis les pieds ni clans la Grèce ni dans aucune autre partie de l'Orient, a prétendu, il y a quelques années, s'ériger en juge de la vérité des descriptions de V Itinéraire de Paris à, Jérusalem (2). Préférant au témoignage de ceux de ses compatriotes qui avaient vu les choses par eux-mêmes (3), celui d'un obscur et envieux médecin italien (4), il a taxé Chateaubriand d'inexactitude constante comme voyageur. Il suffît de lire les pages que nous venons de citer à la sortie du défilé de Daphni , pour apprécier sur ce point à leur juste valeur les jugements de M. Sainte-Beuve.
Bien des événements se sont accomplis en Grèce de-" puis le temps où l'auteur de V Itinéraire en parcourait les campagnes, et les œuvres de la main de l'homme ont subi l'effet des vicissitudes de ces événements. Les canons et les masures turques ont disparu de l'Acropole, où le Parth(^non et le temple d'Érechthée se dressent maintenant au-dessus du sol antique entièrement dégagé, et où le vieux donjon des ducs français de la maison de La Roche rappelle seul encore le moyen âge. Il n'y a plus ni minarets ni dômes de mosquées dans Athènes, et les cigognes sont parties pour ne plus revenir avec les Osmanlis. Une ville co-
(1) Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1. 1, p. 120, de Tédition des OEuvres complètes de 183G.
(2) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. ïl, p. 80 et
EUIV,
(3) Ch. Lenormant, Correspondant, t. XXII, p. 325.
(4) D' AyvsxmloUi, Alcuni cenni critici sovra il viaggio in Grecia.,. del i^ Uiateaubriand, PadouG, 1811.
qiiette et entièrement européenne de 45,000 âmes montre ses petites maisons blanches, pareilles à celles d'une \ille d'eaux d'Allemagne, au pied du rocher de Minerve, et le palais royal domine la capitale du jeune état hellénique de sa masse lourde et disgracieuse qui
Semble un grenier à foin, bâtard du Parthénon;
mais la nature n'a pas changé au travers des révolutions. Elle est restée la même, elle a gardé son incomparable majesté. La description de Chateaubriand, aussi vraie qu'éclatante, en reproduit tous les traits avec une précision photographique, à laquelle on ne saurait ajouter ni enlever un seul détail.
Le point de vue du défilé dans lequel s'élevait le tombeau de Pythionice est bien celui où il faut se placer pour « voir Athènes dans toute sa gloire. » Je n'oublierai jamais, pour ma part, le spectacle qui pendant plusieurs mois m'attendait chaque soir lorsque, rentrant à Athènes après avoir passé la journée à surveiller la marche de mes fouilles à Eleusis, je tournais la hauteur de Saint-Élie et que tout à coup s'ouvrait devant moi la perspective de la Cécropie, que cette hauteur m'avait cachée jusqu'alors. C'était l'heure, incomparable dans l'Attique, oh le soleil, au moment de disparaître derrière l'horizon, s'allume d'un éclat plus brillant encore qu'au milieu de sa course. L'antique Hélios régnait dans toute sa splendeur, selon la belle et poétique expression des modernes Hellènes (1). Déjà son disque n'était plus visible à mes yeux; les monta-
'I) Ô -fiXioî paaiT^ÊUïi, pour dire qu'il va se coucher.
gnes qui se dressaient derrière moi le cachaient et allongeaient leurs ombres sur les bruyères,
Majoresque cadunt altis de montibiis umbrae.
Mais en face de mes regards les derniers rayons de l'astre du jour venaient frapper comme des flèches enflammées les édifices immortels élevés par Mnésiclès et par ïctinus; sous leurs feux le marbre lui-même, s'illuminant d une teinte vivante, semblait s'animer et palpiter, et l'Acropole toute entière était enveloppée d'un nuage d'or qui rappelait ces auréoles placées par les peintres du moyen âge autour des têles des personnages glorifiés. Les montagnes qui, dessinant un cirque gigantesque, entourent Athènes et la Plaine, se teignaient des couleurs les plus éclatantes et les plus diverses. Sur le Parnès, dont la cime couronnée de sapins et la grandiose crevasse qui le partage en deux dans toute sa hauteur semblent dessinées par le plus habile des paysagistes, s'étendait une vapeur violette, dont la teinte s'approchait de l'antique pourpre tyrienne. Le Pentélique, pareil au fronton d'un temple élevé par des géants, baignait dans l'azur ; enfin l'Hymette faisait oublier ses formes molles et un peu indécises par les merveilleux reflets roses dont se coloraient ses rochers. Pas un souffle de vent ne venait rider les flots du golfe Saronique, tranquilles comme ceux d'un lac et étincelants comme une nappe de métal en fusion, sur lesquels se dessinaient, ainsi que des masses sombres, les crêtes abruptes d'Égine et de Méthana. Au delà de cette mer paisible, sur la droite, à l'extrémité de l'horizon, l'œil découvrait les montagnes du Péloponèse, dont les formes s'estompaient
sur le ciel, déjà noyées dans les brumes du crépuscule. Toute agilation était suspendue dans la nature, qui paraissait, après une journée trop brillante, s'endormir comme une femme fatiguée d'amour. Les bruits confus de la ville arrivaient à peine jusqu'à mon oreille, réduits à un simple murmure, et le silence universel des campagnes n'était interrompu que par le cri mélancolique des petites chouettes de Minerve, qui commençaient à sortir du creux des rochers et, perchées sur les poteaux du télégraphe électrique, regardaient passer le voyageur avec leurs gros yeux étonnés.
Quelle heure et quel lieu aurait-on pu trouver plus propices à la rêverie? Où rencontrer ailleurs autant de grands noms et de grands souvenirs accumulés dans un aussi étroit espace? Laissant flotter mes pensées au gré de leur caprice, j'essayais de reconstituer dans mon imagination l'aspect d'Athènes aux jours de sa splendeur, le pompeux retour de la théorie sacrée revenant de Délos au port du Pirée sur des vaisseaux parés de bandelettes et de guirlandes de fleurs, ou bien la procession des initiés s'achemiiiant au chant des hymnes vers Eleusis, par la route que je descendais moimême.
Je me représentais aussi le jour oii un pèlerin au visage austère, enveloppé du manteau des philosophes, simple dans sa mise et dans son maintien, débarquait à la plage de Phalère et venait sur l'Aréopage prêcher aux Athéniens le Dieu inconnu, mort sur la croix pour le salut de tous les hommes. Je voyais l'antique superstition vaincue par la foi nouvelle dans son plus auguste sanctuaire, et la Vierge Mère remplaçant Pallas
Athéné clans le Parthénon. Puis je me reportais aux temps funestes oh le torrent de la conquête musulmane s'était précipité sur la Grèce^ entraînant avec lui les fléaux que la race d'Othman a répandus partout- oii elle a posé le pied ; temps où le chef des eunuques noirs dictait des lois à la patrie de Socrate et de Platon, où le Parthénon était une mosquée, le temple d'Érechthée un harem, les Propylées une caserne de janissaires, où du haut de la citadelle de Gécrops le muezzin annonçait la prière de Mahomet à la ville dans laquelle saint Paul annonça la honne nouvelle, dans laquelle vécut Denys i'Aréopagite. îl me semblait enfin assister au jour où la liberté, sortant du sépulcre où les oppresseurs croyaient l'avoir enfermée à jamais sous un triple sceau pour qu'elle ne pût point ressusciter, comme les princes de la Synagogue avaient enfermé le corps du Rédempteur, réveillait les âmes endormies depuis quatre siècles dans la nuit de la servitude.
Ému de ces grandes scènes qui se retraçaient vivantes à mon imagination , je réunissais dans ma pensée les poétiques réminiscences de la Grèce antique aux souvenirs des guerres chrétiennes. Mes yeux cherchaient, dans les plus lointaines brumes de la mer, ce rocher stérile qui s'appelle Hydra et d'où partirent les flottes qui firent trembler jusqu'à l'orgueilleuse Stamboul, puis ramenaient leurs regards sur l'île qui vit le désastre de Xerxès; et le Parthénon me paraissait vénérable et glorieux par les traces des boulets dont ses murs et ses colonnes sont labourés, comme un vieux drapeau noirci à la fumée de vingt batailles, tout autant que par les dieux et les héros qu'y a sculptés la main de Phidias.
Mais c'est trop me laisser aller à des réminiscences que me pardonneront seuls ceux qui ont parcouru et habité la Grèce, et qui sayent par expérience quel invincible sentiment de nostalgie rappelle toujours vers ce pays quiconque a une fois bu à la coupe des séductions de son soleil, de sa nature et de ses souvenirs. Il nous faut revenir à l'archéologie, dont nous nous sommes trop écartés, et à la prosaïque question de l'emplacement des deux tombeaux que Pausanias signale dans la partie de la Voie Sacrée à laquelle nous sommes maintenant parvenus.
Cet emplacement ne nous semble pas douteux et nous avons marqué les deux tombeaux sur notre carte avec une entière confiance, que nous espérons faire partager au lecteur. Dans le défilé qui suit immédiatement le site du temple d'Iacchus Gyamitès il n'y a que deux tumuli, formés des décombres accumulés de deux tombeaux d'une dimension tout à fait au-dessus de la moyenne. En leur appliquant les indications de Pausanias, le premier serait le tombeau du Rhodien et le second le tombeau de Pythionice. Mais ce second tumulus, avons-nous dit, répond-il aux indications si précises de Dicéarque sur l'endroit où. avait été placée la sépulture de la courtisane aimée d'Harpalus? A la hauteur oti il se trouve dans le défilé, on n'aperçoit pas encore Athènes et le Parthénon, de la chaussée de la route actuelle. Mais le tumulus est à 70 mètres environ de la route, sur la gauche en allant vers Eleusis, et sa situation est de quelques mètres plus élevée. En ce point de son parcours, la Route Royale moderne de Thèbes et de Mégare ne suit pas exactement le tracé de l'ancienne Voie Sacrée. Celle-ci, dont on aperçoit de distance en
distance quelques vestiges, malheureusement très- fugitifs et inexactement indiqués sur la carte de Gell (1), passait contre le tombeau, et il se trouve qu'en suivant exactement sa direction, c'est au tumulus même que le panorama de la cité de Minerve se découvre tout à coup pour le première fois aux regards du voyageur. Cette circonstance, que tout le monde pourra vérifier sur les lieux, nous paraît décisive.
En 1854, lors de l'occupation du Pirée par les troupes anglo-françaises, un des officiers les plus distingués de notre armée, M. le colonel de Vassoignes, aujourd'hui général, dont le régiment avait été envoyé à Daphni pour y éviter la contagion du choléra, fit exécuter par ses soldats des fouilles dans le tumulus que nous considérons comme indiquant l'emplacement de la sépulture de Pythionice. Ces fouilles mirent à découvert les soubassements de l'édifice enseveli sous la butte de terre, et l'on peut aujourd'hui les étudier grâce fà ce déblayement. Nous donnons dans le bois ci-joint la coupe et le plan, moitié à l'état actuel et