dan é-ton an-djil
i-dan i-ton â-djil'
u-dai.i â-ton ô-djiP
daè-dan k'é-ton k'a-djil'
zé-dan tsé-ton tsa-djil'
L'ordre est renversé, comme on le voit, mais le procédé est le même; les pronoms subjectifs n'existent point en dehors du verbe, ils s'incorporent avec lui. Ici la racine les suit, en latin elle les précède.
2» Gomme le grec, le dènè-dindjié possède une particule privative; c'est tantôt w, tantôt è, a,o ou Jm initiais qui participent à cette faculté. Ces voyelles placées devant les mots équivalent à la particule française in, comme dans inséparables.
V. g. J"ai peur, nelldjèl; je suis intrépide, ê-mUdjcl. Je suis rassa-
Je bois
bi-bo
Tu bois
bib-is
Il boit
bib-it
Nous buvons
bib-imus
Vous buvez
bib-itis
Ils boivent
bib-unt
Boire
bib-ere
sié, énijjia;je suis insatiable, ê éniJjia; à ulawiyélé alli. J'ai perdu ^senue. oeo.UécIr.;t-u,utluàtcl^^^^^^^^^ Je suis assis, Ja; je me tiens debout, ê sluta. Je suis, csU;je n'existe pas u-csli
3° Comme dans le grec et le sanscrit, les V. c/ê«i-,i/«r/i,é entendre écouter et résonner ont la même racine, ou plutôt sont le même verbe! l'JV''"'flTV ""'""""' ^•'^tentissant; uicéldwon, j'entends, je comprends; duldlrul, sonore; udindukan , écoute.. , entendez; tlhè] échTm//a sonore; nni édadkidhi, écho (la terre entend ou résonne); édhil llhe, j entends. Entendre .se dit donc résonner, retcnlir, dan.s cette langue. îse seraU-ce pas la même racine que le sanscrit srudld ou le grec XX.O. écoutez, dont parle .Max Mallor. Faites silence! é ute î se dit en Montagnais tuldhi!
De même aussi, le mot latin anlrum, caverne, et le sanscrit, „,.,
homopbonie et svnonymie avec an, an,è, on, oni, an qui veulent dire également antre, caverne, terrier en dènè-dmdjié. Précédés de = on de k racine qui exprime contractibilité. nous obtenons l'idée de peti'te cavité' d intérieur, de réduit : kan.h, /,o», carquois, Apo«, matrice, lame, loge, tente. C est ainsi que, d'après l'auteur déjà cité, des racines précédentes on a fait les mots enlraiUes, entera en grec, antra en sanscrit.
4 Un autre rapport de nos verbes simples avec le grec, c'est la faculté qu ils ont de changer de signification en se faisant précéder des affixes na, ana,de nouveau; anna, en revenant; fala, deçi delà; kata, diffici- . ement; an, on"an,"onnè, qui marquent le rejet; nné, qui marque l'habitude; non, non, un, on, qui expriment la perfection, etc
Enfin quelques mots dùnè-dindjté ont beaucoup d'affinité avec certains termes de langues inllectées, tels sont :
Mcn, mois, en dené, qui se dit aussi de même on grec «/.v
A'.A-05, cygne, en dené, qui se dit /..:.v:ç en grec, kouh en arab. et
kouka en syriaque.
Eyunnè, yénnénè, femme épouse, en dené. qui se dit pvn en grec (les
lettres g et y sont convertibles en déné). Sas, ours, en déné; rksas, ours, en sanscrit. Etuni, atchen, étranger, en déné et en dindjié; aûvc,-, peuple, en grec.
d/i/i(CM5, payen, en latin.
7'??, <?offè, t'Âégè, trois, en dénc-dindjié, et Tfcl,-, tsU, en grec; ter, en
latin; rrt, en sanscrit, en celtique, eu persan; Ihri , en
anglais, etc.
Klo, herbe, en déné, et noa, herbe, en grec. Koa, il faut, il importe, il convient, eu déné, et y.pvi qui a la même
sigiiification en grec.
Kota, préposition déné, qui marque mouvement de haut en bas, et Kx-x en grec, qui a la même signification.
I>mi, je dis, en déné, et dixi, j'ai dit, eu latin.
Adi, il a dit, en déné et en français; etc., etc.
Je ne prétends pas que ces rapprochements divers soient des preuves de la communauté d'une origine immédiate; mais assurément ils miiilent en faveur d'une origine primitive entre nos peuplades américaines, les Asiatiques et les Européens, et par conséquent ils établissent l'unité de la race humaine.
J'en viens enfin aux langues pohjsynihèliques ou américaines. On a dit qu'elles consistent à réunir plusieurs idées en un seul et long mot, avant la valeur d'une phrase,
Il est certain que le dénè-dinâjié présente un grand nombre de verbes formés par ce procédé de synthétisation qui semble gouverner les idiomes algique, esquimau et bien d'autres encore. Prenons, par exemple, le verbe aimer. Je t'aime, se dit en montagnais né ^an yèni-^est'an. C'est un composé de plusieurs mots particules ayant chacun un sens propre, une qualification déterminée, et qui expriment une idée complexe. Analysons :
Ne, te ou toi, pronom complétif de la seconde personne du singulier. O^an, à, vers, postposition, ici éminemment liée au pronom et ne pouvant être retranchée du verbe sans que le sens de celui-ci n'en soit modifié.
Yéni, locution adverbiale, composée elle-même de )/t', dedans, et de inni, pensée, c'est-à-dire ce que contient ma jiensée, ou bien en pensée.
'M OU /c'a, racine qui marque la traction , v. g. frisf';, j'attire, zaslé,
j'arrache.
£, particule euphonique servant à lier à la racine verbale le pronom
personnel qui est :
S (pour si), je ou moi, sujet du verbe.
T't, racine verbale qui marque la force tractive, d'où résulte est'i, je m'efi'orce, verbe actif dans sa forme simple et qui se décompose ainsi : t, racine marquant la surrection; ?, racine exprimant la traction; t, voyelle qui caractérise la force soit mentale, soit nerveuse.
Ail, particule qui marque la perfection par l'habitude, et spécifie
aussi le passé.
Kn prononçant ce long mot : né-^^an yéni-fest'an, nous avons donc en réalité toute une phrase qui exprime la pensée suivante : « Vers toi
a ma pensée est attirée fortement, habituellement et parfaitement . ou b.en « je m'efforce vers toien pensée „ N'est-ce pasL un eTeffJt tll7"' ^"P^"'-'-^^^-^— -e plus grande convenance dl
Autre exemple Est'èrunittinen : nous avons pitié les uns des autres S. ce verbe, qui équivaut à toute une phrase, n'était pas formé en verTu du principe d'incorporation synthétique, on devrait dire «uu"-"' ele.nun (nous malheureux nous considérons mutuellement ca en anahsant cette phrase nous avons en effet :
J-st'è, mot qui signifie malheur, malheureux, pitoyable. II est formé du crément très-antique es, que les Montagnais ont perdu sauf dans les verbes simples, mais dont l'usage est constant parmi les Indiens des Montagnes-Rocheuses, et de la racine je,n, «,e fnv, qui est emphatique et marque la valeur 1 intensité, la grandeur, le poids, la souffrance ; de là U'ini ni i~djôœ la mort, la maladie, le serpent ; der<',-, cher coûteux; ^nt ^ pesant ; nalfié, souffrant; na^élè, brisé, cassé elc
mutuel réciproque.
U, particule qui exprime la durée de lacté et son habitude NilU, verbe voir à la 1" personne du pluriel. Tu seul est racine et marque la vision. A^est une lettre copulative s'alliant avec i qui est ICI 1 élément pronominal subjectif de la 1'* ner^onro plurielle. ^ '-<jui,i,
Nén, cheville qui finit la phrase. Elle ne se retrouve pas dans d autres dialectes. ^
Autre exemple. Je lui donne à boire: bédha ndureskcay En décom posant- ^., pronom qui est à la fois possessif et personnel complTf Il es intraduisible en français, rendons-le ici par sa; ska, bouch aj génitif bedh., sa bouche ; na, qui exprime , comme le ^rec i J la rèit^ ration ; u, qui marque la continuité de l'acte; re pour de, ^ rt o ij copulative s'alliant avec la consonne s qui represen.eli la l^e l^Z^t du singulier quifait laction; k,ay, racine invariable qui convie. tTtout recopient contenant un liquide; v. g. ..,,.,,je porte'un vase pï " i ^ nom de 1 eau n est nullement exprimé dans cette phrase qu'on peut
Voilà autant d'exemples du langage polysynthetique propre aux Dene-dindj.é comme aux Algonquins, aux Esquimaux, etc
tr tion^n'T^' ''' '''''"""' ''''''' '"'^ signaler enlre la constructiun moutagnaise et celle des langues polysynthOtiques que je
viens de nommer. 1° C'est que dans celles-ci les mots s'incorporent par la suffixation, un suffixe étant ajouté à un autre. En dènèdinrljiè, au contraire, à moins que le verbe n'ait une flexion terminale propre à chaque temps et indépendante du système synthétique, cette terminaison est invariable, et riacorporation se lait par des affixes médiants ou initiais.
2° En dènè-dindjié les affixes ne se mutilent pas et conservent toute leur individualité, ce qui nous permet de scinder ces longs mots en plusieurs membres, comme serait «é-paii yhii-'^esCan, csVè Va-nUiinh}, bc-dlia na-MJ'Cs/.fOi/. Par le fait ce sont des phrases et non des mots. D'ailleurs, plus on monte vers le nord et plus le langage polysyuthélique devient lâche et susceptible de démembrement.
Je m'abstiens maintenant de tirer en cette matière des conclusions restrictives et trop particulières. Je ne suis point un savant ; il me serait donc téméraire de conclure que le dènè-dindjié tire son origine première de telle ou telle famille de langues. La question serait bien plus facile à résoudre si le dènè-dindjié ne présentait que les caractères tranchés et homogènes d'une seule des grandes catégories reconnues; mais il n'en est rien. Il se compose des éléments grammaticaux'les plus hétérogènes, qui accusent au moins un mélange sinon d"idiomes, du moins de procédés dans la formation et l'agencement des mots.
On a dit avec vérité « que les mêmes familles d'hommes parlent les « mêmes familles de langues, parce que celles-ci sont des variétés du a langage, attribut de l'humanité, comme les hommes sont des variéa tés de l'humanité. » Si donc on peut avancer qu'en vertu de ses éléments polysynthétiques, le dènè-dindjié est une langue qui s'est constituée en Amérique, parce que le procédé d'encapsulalion est propre aux Américains , je crois avoir prouvé aussi qu'il tire son origine première de l'Asie, parce qu'il présente un grand nombre d'autres éléments particuliers aux langues asiatiques ou qui sont sorties de l'Asie.
C'est donc à cette conclusion générale que j'en demeure. Elle concorde avec l'enseignement de la Bible et suffira, je l'espère, pour détruire l'erreur de Yautochlonie absolue dus Américains. Etant prouvé qu'une ou deux grandes familles de Peaux-Rouges septentrionaux ont immigré en Amérique, par l'Asie, il suffira de cliercher des affinités linguistiques entre cette famille et d'autres Peaux-Rouges méridionaux pour établir parfaitement que la variété américaine tire en giamle partie son origine de l'Asie.
Eh bien, ces affinités j'ai eu l'occasion de les constater, en 18G5, entre la langue dènè-dindjié et celle de la nation des Apaches, tribu des Na-
bajos, par la lecture d'un ouvrage américain 1. J'y trouvai des fragments de vocabulaires indiens dus à des religieux espagnols et cités par l'autour, auquel je fis Temprunt des mots nabajos qui suivent.
Les Nabajos sont, comme on le sait, une des quatre tribus apaches qui habitent les villages indiens nommés Pueblos dans le Nouveau- Mexique. Par la comparaison que j'en fais il me paraît que leur langue est identiquement la même que le dènè-dindjié et constitue seulelement un dialecte différent, uni à certains mots inconnus aux Dènés, et qui proviennent sans doute du mélange des Nabajos avec les peuplades Peaux-Rouges parmi lesquelles ils sont enclavés.
Si j'osais émettre une opinion, je dirais même que les Nabajos elles Tanos, nation à laquelle ils se rattachent, sont aussi étrangers au reste des Apaches, les Piros, les Tègicas et les lùcères, avec les Znni et lesMoqui, que les Sarcis, autre tribu dènè de la haute Saskatchewan, sont étrangers à la nation des Pieds-Noirs, qui les a adoptés, et dont ils ont pris les habitudes.
Les Nabajos du Nouveau-Mexique elles Sa)Y/5 des prairies de Toucst, qui leur servent de trait-d'union avec le corps de la nation des Uènè et des DinJjié, seraient donc comme les avant-coureurs, les sentinelles avancées de cette grande famille vers le sud. Mais qui sait si les nations du Mexique et du Pérou n'ont pas aussi une grande affinité avec nos Dènè et nos Dindjiè, puisque les Nabajos ont été considérés comme des Aztèque.< ou Mexicains par plusieurs ethnologues?
Le fait est qu'ayant eu l'occasion de converser dernièrement à Nancy, avec un savant linguiste de Lima, don G. Pachéco Zégarra, érudit dans la langue des Incas, le Quichoa, nous fûmes frappés tous les deux de voir que le quidioa et le dènè-dindjié ont exactement le même alphabet très compliqué, riche de GO à 05 sons qui requierraient autant de signes phonétiques. Les lettres doubles, les clapantes, les gutturales, les palatales, les dentales y sont si identiquement les mê-' mes, que nous demeurâmes convaincus que là seulement ne devaient pas se borner les rapports entre ces deux langues. J'ai ou le regret de n'avoir pu m'aboucher assez longtemps avec ce savant pour que nous ayions pu constater d'autres corrélations.
Je termine par un tableau comparatif du nabajo avec le dènè et le dindjiù.
1. New-Mexico and his people, l)y W. ^V. H. Davis, alloniey. New-Yor!» 1857. Ou pense que les l>ani$ du Culurado et lus Pawnies do l'Arkausus ajc partienneiit aussi à la luniilie Apaclie.
NAUATO. DÈNÈ DINDJIÊ.
— (lie divers dialectes). —
Cinq ichla la-kkè. =: inl'a
(une main) . . . inl'adl' gwenllé.
Chien kli kli. = l'in. =
trin l'en.
Cheval kli-cha kli-tchô. = l'in-
tchôp r6n tchpô.
Blanc lakki Té - kka (terre
blanche) d6kkay.
Deux nachê ( prononcez à Tespa-
fvnole) nakh6 nakpén.
Trois t:a tpa. = tpapé. =
tpané t.-it^g-
Un thlay inl'ay. = inl'apé. inr^g.
Quatre tin din-yi.=diné. =
tingi tan. =; tan-kfè.
Dix neznan onernan. = ko-
rennon —
Herbe klôs klô. = tlô klô.
Eau tu. = tuap t'u. = t'a. = t'i. t'ion.
Vêtement .... ek "i. = "è. = "iô. . "ik. =: "ig.
Pantalon klaj-ék kla-"ié kl6"-ig.
Homme. . . tana dènè. = tônè. =:
danô. =:dunè. dindjié.
Grand, gros. . cha chô. = tchô. =
cha. = tcha.. tch:ô. = tschié.
Chandelle ékka-chu ékka.sh-kpanné. . ékkè-tchokkan.
Selle kli bé gel rin-tchô bé:élé. . l'en-tchpô fdha.
Noir klazin déklézé. = dé=
kloy tinéshœkléj.
Jaune klitso délthofé. = dék=
fwo tœtso. = tœtho.
0 mon ami!., sékis! s(5 gén! ^ akion! si k'i! (ômonfils)
Comment t'appelles-tu?., ta tolgé? étla ulyé? ta vano?
DES DÈNÈ-DINDJIÉ
J'appelle du nom composé de Dènè'Dindjié une grande famille d'Américains à peau rouge qui peuplent les deux versants des Montagnes- Rocheuses et les plaines qui leur font suite, entre le 54° de latit. nord et la mer Glaciale, du sud au nord, la baie d'Hudson et les montagnes des Cascades, près du Pacifique, de l'est à l'ouest.
Dans ce périmètre déjà si vaste ne sont pas compris les Sarcis de la Saskatchewan qui appartiennent à la même famille.
Les Déné-Dindjié peuplent donc plus de la moitié du territoire anglais du Nord-ouest, les trois quarts de la Colombie britannique et du nouveau territoire américain d'Alaska.
Le voyageur Samuel Ilearne a parlé le premier dés Dènè'Dindjié qu'il nomme Indiens septentrionaux {Norlfieni Indians). Sir Alex. Mackenzie, Franklin, Hûles et Richardson leur donnent le nom de Tinnèli en même temps que celui de Chippewaijans et dWihabaskans. Les premiers franco-canadiens qui explorèrent le territoire du Nord-ouest les appelèrent Mont(tf]nais-du-Nord, à cause de la similitude de leur caractère doux et paisible avec les Moutngnais du Saguenay; mais ceux-ci appartiennent à la grande famille algique.
1. J'ai doiiiK', il V a à ixmi m-ès <lix ans, quelques appréciations do la famille Di'tii' qui ont paru dans les « Missiom calholiqurs, » sons le titre d'Eludé lie la nation Moulagnaise. J'y renvoie le lecteur qui désirerait en savoir plus long sur le compte de ces indiens. Une monOf;raphie ne i)eul être qu une esquisse; mais on pourrait remplir un livre de détails intéressants sur les Dènè-Dindjié.
Le nom propre des indiens qui nous occupent est celui û^homme, qui se traduit, sans désignation de nombre, par les mots Jènè, téiié, ilanè, dune, dinè, adénè, adœiia, dna'inc, dindjiè, dinJjitch, selon les tribus et les dialectes. Ces mots, qui sont identiques au nom d'homme en basbreton dén, en gaclique dœîiœ, en nabajo tana, en tagal tano et peutêtre même en maori tamjaUt, signifient ce qui est terre, terrien ou terrestre, de la particule de, ce qui est, et de la racine nné, uni, nœa, rain, terre.
Eu réunissant le mot dènè, qui convient aux Chippewayans, tribu la plus méridionale, à celui de dindjié que se donnent les Loucheux, tribu la plus septentrionale, j'ai renfermé sous un nom composé, que je crois bien approprié, l'entière nation encore si peu connue des Peaux- Rouges hyperboréens de l'Amérique.
Les Loucheux dont il est ici question sont les indiens que Alex. Mackenzie nomma Querelleurs et que Richardson crut avoir désignés sous leur vrai nom en les appelant Kutchini. Ni l'un ni l'autre ne les considéraient comme appartenant à la même grande famille que les Montagnais proprement dits ou Chippewaj-ans.
Ce dernier mot, ou plutôt Tchipwayanaivoh, est le nom sous lequel les Dènè-Dindjiè sont connus de leurs voisins du sud, les Cris et les Sauteux. Il signifie, d'après Mgr Taché, peaux pointues, de tvayan, peau et tcliipîca pointu; ivok étant le signe du pluriel. Cette étymologie est d'autant plus plausible que les Dindjié portent encore pour vêtement une blouse étroite en peau de renne ou d'élan, munie d'une queue par devant et par derrière, à la manière du Poncho des Chiliens. Les Peaux de Lièvi-e m'ont dit que tel était aussi leur vêtement avgint la fusion opérée entre les tribus par le commerce et la religion. Il est donc probable que ce costume était originairement celui des Dènè les plus méridionaux et les plus voisins des Algonquins. Les Kollouches du Paci-
1. Le mot kutlchin (et non pas Iculchin) est impropre, parce que c'est un nom verbal générique signifiant habitants, peuple, nation, gens. Les Dindjié ne l'appliquent pas seulement à eux-mêmes, mais encore à tous les hommes; tandis qu'ils restreignent le titre de dindjié (homme) à leur seule nation ou tribu.
Il en est de même des mots olliné, gottiné, eillané, synonymes de kutlchin, mais dans des dialectes plus méridionaux. Ce sont des substantifs verbaux formés du verbe osUi, ôtli, gôlti ou kwillcldn (selon les dialectes), qui peut se rendre littéralement par le verbe anglais l'aire (to do). Par extension on l'emploie pour demeurer, habiter; ainsi un Ksclave dira : âjian ostli ilté (ici je fais non) c'est-à-dire : je n'habite pas ici. Un Peau de Lièvre dira eiic"i se fiôHiiie vole moi il fait) pour exiu-imer : il m'a porté à voler. Enfin un Loucheux traduira cette même phrase : je n'habite pas ici, par : nid:j,;n kvnllchin k^wa. Mais ces mots n'ont jamais été les noms propres des tribus qui les emploient.
fu|ue, qui sont aussi de race Dénè, portent également ces queues. C'est sans cloute cette particularité qui porta certains Indiens occidentaux à raconter à La Pevrouse qu'il existait dans Test, sur le continent, des hommes munis d'un appendice caudal. Ces pointes d'habit se nomment en effet tché (queue) en dcnè et en dindjié. Elles sont décorées de franges comme le Tulles des Juifs, auquel res.semLle fort le v^'lement des Dènè, des Mexicains et des Chiliens.
Les Esquimaux, voisins des Loucheux dans le nord, donnent à toute la famille Dènè-Dindjié le nom injurieux iVIrhèleit, c'est-à-dire larves de vermine. lis en ont le plus grand mépris, autant à cause de la timidité do leur caractère, que de ce préjugé de nationalité qui porte chaque peuple, surtout les plus barbares, à haïr ou à dédaigner ses voisins.
La famille Dènè-Dindjié se divise en une multitude de peuplades ou tribus, que les Européens trouvèrent toutes en guerre les unes contre les autres, se haïssant, se pillant, se déchirant mutuellement, bien qu'elles se reconnussent pour sœurs.
Ces inimitiés intestines, cette décentralisation volontaire expliquent, plus que l'indifférence, l'apathie, les obstacles naturels, la routine et les défauts héréditaires, l'extrême division qui existe dans la langue des Dènè-Dindjié. Chaque petite peuplade possède un dialecte particulier, si différent de son voisin, qu'il leur est souvent impossible de s'entendre autrement que par signes.
Un fait singulier qui se pi"ésente au milieu de celle diffusion ellemême, c'est que des tribus séparées par des centaines et même par un millier de lieues, offrent quelquefois dans leur langage plus de similitudes que n'ou ont des tribus limitrophes entre elles. Ainsi on retrouve chez les Peaux de Lièvre de l'Anderson, près de la mer Glaciale, un grand nombre de formes verbales et de mots usités au lac de risle à la Crosse et parmi les Sékhanais de la Rivière ù la Paix. Ainsi encore, plus on s'approche du Pacifique, en descendant Iç fleuve Youkon, dans l'Alaska, et plus la langue des Dindjié présente d'analogies avec le dialecte d'Athabaskaw ou avec celui de la rivière des Liards. Do telle sorte que les amis du merveilleux auraient beau jeu pour admettre qu'il y a eu sur le continent Américain lui-même une seconde diffusion du langage.
Ce que nous pouvons constater, c'est que les dialectes Dènè-Dindjié ont dû se former en Amérique; c'est qu'il est encore impossib'e d'^ssi-
guer à laquelle de ces langues revient la priorité d'antiquité sur les autres et le nom de langue souche ; c'est que la distribution des tribus et des dialectes dans la contrée, prouve qu'il s'est opéré dans leur marche une sorte de rayonnement en éventail du nord-ouest vers le sud, le sudest, l'est et le nord-est. Je regrette vivement d'avoir à contredire ici ce que j'avais essayé de prouver il y a dix ans, c'est-à-dire la non-immigration asiatique; mais je ne possédais pas alors les connaissances que j'ai acquises depuis, et le respect que je dois à la vérité me fait un devoir de revenir sur cette question. Il en sera parlé en son lieu.
Les Dènè-Dindjié qui habitent le territoire du Nord-ouest se partagent en treize ou quatorze tribus qui appartiennent à l'un des quatre groupes Montagnais, Montagnards, Esclaves et Loucheux. Cette division en groupes est purement conventionnelle de ma part; elle a trait seulement au langage, sans avoir aucun égard aux mœurs et aux coutumes qui sont à peu près les mêmes, ni à un gouvernement qui n'existe pas. Je me contente donc d'énumérer ici les tribus Dènè-Dindjié en suivant une marche ascensionnelle, c'est-à-dire du sud au nord.
Le groupe des Montagnais comprend :
1° Les Chippeicayans proprement dits : Tlii-lan-otlinè (gens ou habitants du bout de la tête), ils habitent sur les bords des lacs Ile à la Crosse, Froid et du Cœur.
2" Les Alhabaskans : Kk^e^it'aylé khè ottiné (gens ou habitants du plancher des trembles), ils chassent autour du lac Athabaskaw et le long de la rivière des Esclaves.
3" Les Mangeurs de Cariboiix ou Elhen-ddèli, ils habitent à Test des grands lacs Caribou et Athabaskaw, dans les steppes qui s'étendent jusqu'à la baie d'Hudson.
4" Les Couleaur Jaunes, les Cuivres de Franklin : Tatsan ottiné (gens du cuivre), qui fréquentent les steppes situés à l'est et au nord-est du grand lac des Esclaves.
Au gi'oupe des Montagnards ou Dènè des Montagnes-Rocheuses appartiennent :
5° Les Castors, Tsa-ttiné (liabitants parmi les Castors), avec
6° Les Sarcis, qui s'en sont séparés. Les premiers chassent le long de la rivière à la Paix; les seconds dans la Haute-Saskatchewan contre la chaîne des Montagnes-Rocheuses.
70 Les Sèkanais, Thè-kka-nè (ceux qui habitent sur la montagne). La majeure pai-tie avoisine les postes de traite du Fraser; un petit nombre seulement fréquentent le haut des rivières la Paix et des Liards, où ils ont acquis une grande réputation de sauvagerie.
8" Les Na"annès (habitants de l'Occident; ou NoWhannà de Richard-
son. Il n'en existe également qu'un petit noyau sur le versant oriental de? montagnes.
9° Les Mauvais-Monde ou Ettcha-ottiné (ceux qui agissent contrairement). Ils fréquentent la chaîne des Pics dans les parages de l'ancien fort Halkett, et sont très-peu connus. Richardson les nomme Dtcha-tauttiné. Enfin
10° Les Esha-Va-oltinè ou habitants parmi les Argali 1. Ce sont les Sheep-people de Franklin et les Amba-ta-ut' tiné de Richardson. Ils habitent les hautes montagnes comprises entre la rivière du Courant-Fort et celle des Na"annés.
Dans le groupe des Esclaves je range :
11° Les Elchazè-otliné (ceux qui habitent à l'abri). Ce sont les Tsilla-ta-uC tiné de Richardson et les Slrong-boivs de Franklin. Ils chassent le long de la rivière des Liards.
12° Les Esclaves proprement dits, qui se divisent en gens de la rivière au Foin, du lac la Truite, de la montagne la Corne, de la fourche du Mackenzie et du fort Norman. Je m'abstiens de donner leurs noms sauvages afin d'abréger. Le nom d'Esclaves leur a été donné par leurs voisins du sud, les Cris, à cause de leur timidité.
13°. Les Plats-côtés- de-chien ou Flancs de chien : Vin-lhan-J. Ils habitent entre le lac des Esclaves et celui des Ours, à l'orient duMackenzie, et jusque sur les bords de la rivière du Cuivre. Ils se subdivisent en Plats-côti's-de-chien du fort Raë, Takfwel-ottiné, et Tlsé-ottiné. Les anglais nomment ces sauvages Dop-ribs.
14° Les Peaux de Lièvre. Ils peuplent le Bas -Mackenzie, depuis le fort Norman jusqu'à la mer Glaciale, et se divisent en cinq tribus, les Nni-oltiné ou gens de la mousse, qui habitent le long du déversoir du grand lac des Oui-s ; les K'a-Va-gottiuc (gens parmi les lièvres), le long du neuve; les IVa-tchô-rjottiné (gens parmi les gros lièvres), qui chassent dan? l'intérieur entre le Mackenzie et la mer Glaciale; les Sa-tchô t'n gottiné (gens du grand lac des Ours), dont le nom indique le territoire; et enfin les Bâtnrds-Loiicheux ou Nnë-!a-gottiné (gens du bout du monde), les plus proches voisins des Esquimaux dans le nord du continent.
Les Peaux de Lièvre sont les Hare-Tndians des explorateurs anglais et les Ka-cho-\Uinné de Richardson.
15° Les Eta-gottiné ou gens de la montagne. Ils habitent les vallées des Montagnes-Rocheuses entre les Esba-Va-otiinè et les Loucheux. Richardson les nomme Dahâ-dtinné.
1. Sorte d'antilope des Montagnes-Rocheuses {Aploura moulava).
On ne doit pas sV'tonuoi- do la diUiculk' que le savant docteur a paru éprouver pour exprimer ot pour écrire les noms de ces tribus, car il avoue lui-même, après Hûlcs, Isbister, et tous les voyageurs anglais qui ont parcouru ce pays, que « les sons du langage 'Tinné i)euvent « difficilement être i-endus par l'alphabet anglais, cl qu'un grand « nombre d'entre eux sont d'une prononciation absol tnicnl iiiipossib'e à « un Anglais. »
Au groupe des Loucheux ou Dindjiè, appartiennent treize tribus qui, depuis le fleuve Anderson à rest,s'étendent dans le territoire d'Alaska jusque vers les rives du Pacifique où, comme dans le Mackenzie, ils sont circonscrits par la famille Esquimaude.
Ces treize tribus sont • 1» les Ktcitcha-Kaltihiii ou habitants des steppes de l'Océan glacial, entre l'Anderson et le Mackenzie ; 2o les Nalioti]iç,ô-otidjiQ Kullchin, ou gens du Mackenzie; 3" les TèlllellùUtchin ou habitants de la rivière Peel ; 4o les Dakhadhè (louches), nommés aussi Tdha-khè Kullchin (gens des montagnes) et Kto-vènh'uUcliin (gens du bord des prairies). Ils habitent les montagnes Rocheuses entre le Mackenzie et l'Alaska; 5o les Vœa ou Zjen lùitlcliin (gens des lacs ou des rat.s). Leur territoire est la rivière Porc-Kpic.. Oo les Ilan-kutUhin (gens de la rivière). J\Iême territoire; 7o les Arlez- Kultchin ; 8o les Kalchià-Kiillchin (gens géants), qui habitent le Ilaut- Youkon ; 9o les Tdiandjœri Kttllcltia, qui chassent le long de la rivière Noire ; 10° les gens des buttes ou Tanan Kullchin (gens des montagnes), le long de la rivière Taminn; llo les Téllchio-Dkidiè, ou peuple assis dans l'eau ; 12° les Intsi-Dimljitdi, ou hommes de fer, et enfin 13o les Tsœs-tsieg Kullchin, qui peuplent le Bas-Youkon.
Le type dêi.ê-dindjiê est tout diirércnt de celui des Esquimaux, mais il trouve de nombreux points de ressemblance parmi les Sioux. Plusieurs portraits de Dakolak qui enricliissent les galeries du beau musée d'anthropologie de Paris sont en tous points des figures montagnaises, peaux de lièvres, ou castors. Les traits du Dindjiè ou Loucheux se rapprocheraient d'avantage tantôt du type Nabajo , dont j'ai vu des portraits fidèles, tantôt du type indou. Enfin les figures d'Aimées égyptiennes qui se trouvent également dans la galerie d'anthropologie du Jardin des Plantes m'ont ra])pelé trait pour trait des visages de femmes Flanc-de-chien, Esclaves et Peaux de Lièvre.
Sans doute, pour avoir ici une description rigoureuse du type de nos
sauvages, il faudrait les dépoin.lre tribu par tribu, car chacune d'elles ofFie des caractùres qui la distinguent de ses sœurs; toutefois comme je ue puis m'ctendre beaucoup sur ce sujet et que je prOfùre consacrer mou papier à discuter la question d'origine, je me contente de crayonner une esquisse du type général de la nation.
Les Dènè-Dinijié ont la tète allongée, pointue par en bas, surélevée par en haut. Sa plus grande largeur est aux pommettes. Le front est assez élevé, mais il est fuyant, conique, déprimé sur les tempes et porte «lans le haut une protubérance arrondie. L'arcade sourcilière est nette mais très-haute et fortement accentuée. Elle laisse voir un œil grand' noir, ardent et brillant d'un éclat tout ophidien. La paupière^upérieure est lourde, un peu oblique et prend souvent des aspects singulièrement soupçonneux et méfiants. Le nez est généralement aquiUin vu de profil, large et un peu épaté vu de face ; le pavillon des narines est fortement indiqué, surtout chez les Loucheux, dont le nez est aussi plus proéminent et plus recourbé. Ceci tient en partie aux os de cygnes ou aux autres ornements qu'ils portaient dans la cloison nasale comme les naturels de la Nouvelle Galles du Sud, les Esquimaux, les Sauteux et les sauvages de Panama. Ils ont abandonné cet usage'depuis peu. Leur Louche est large, garnie de dents petites, serrées^et du plus bel émail. La lèvre supérieure dépasse l'inférieure et est légèrement retroussée, surtout chez les habitants des montagnes, dont le faciès rappelle assez celui des oiseaux rapaccs. Le menton est pointu et en galoche chez les uns, fuyant chez les autres. ^ A ces caractères, qui conviennent presque tous au type araméen, si l'on joint des cheveux d'un noir d'ébène, dur.s, luisants, aussi courts ciiez la femme que chez l'homme, et qui tombent en longues mèches . sur les yeux et sur les épaules, on aura un portrait complet de ces Peaux-Rouges.
Je ne fais point ici mention de leur teint, car il est très-varié, mémo dans la même tribu. Toutefois ceux d'entre eux qui ont la peau la plus blanche n'atteignent jamais à ce blanc mat et rosé de l'Européen ; elle a toujours une teinte bistrée et paraît être fort épaisse quoiqu'elle soit fine, très-lisse et dénuée de poils. Leurs chairs ne .sont pas molles et fiasques comme celles de l'Européen, mais fermes, dures et tendues.
Les Dènè-Dindjié sont généralement de haute stature et bien proportionnés; ils ont la poitrine bombée, et ne sont jamais enclins à l'obésité. On ne rencontre parmi eux ni bossus, ni boiteux, ni de ces êtres frêles et rachitiques si communs au sein de notre civilisation rattinée. Cependant leur développement est assez tardif et ne commence guère avant l'Age de quinze ù seize ans. Avant l'arrivée des Européens ilsneconnaissaienld'aiilres maladies que les rhumatismes, l'uphlbalmie
et la surdité ; mais le strabisme se rencontre fréquemment dans la nation Dindjiê, ce qui lui a valu des Canadiens le nom peu français de Loucheux. Les Flancs-de-chien et certaines petites tribus de montagnards présentent le singulier phénomène d'un bégaiement général et héréditaire.
D'un terapéramment bilioso-lympathi!|ue, nos indiens sont les Peaux-Rouges qui offrent le plus de bonnes qualités unies aux défauts de la sauvagerie. Celle-ci les avait rendus menteurs, orgueilleux, ignorants, malpropres, imprévoyants, sans affection du moins effective, sans reconnaissance, peu hospitaliers, avares, durs pour la femme, le vieillard et les faibles, aveugles et trop indulgents pour leurs enfants; poltrons, paresseux, lâches, irréfléchis, égoïstes et fraudeurs. Voilà un lot qui leur était commun avec tous les sauvages ; voilà le résultat de leur genre de vie forcé et insolite, de leur manque d'éducation première. Mais combien d'autres vices inhérents à la sauvagerie leur sont inconnus !
Ils sont humains vis-à-vis de leurs semblables et doux de caractère; ils évitent de s'injurier, de se maltraiter ; ne contredisent personne en face et suivent les lois de la nature; ils sont fidèles à observer celles des coutumes de leurs ancêtres qui sont bonnes; ils sont prudents et réservés vis-à-vis des étrangers, sobres et ennemis des boissons fortes, infatigables et patients dans la souffrance. Ils ignorent le vol, la colère et le meurtre. C'est précisément ce grand fond d'honnêteté qui les rend quêteurs, pusillanimes et serviles. Avec les personnes qui ont mérité leur confiance, ils sont candides et ouverts. Ils aiment à s'instruire et questionnent sur toutes choses comme les enfants. De plus, ils sont naturellement religieux, ont peu de superstitions et n'y mettent aucun entêtement. Enfin, comparés aux nations qui les entourent, ils peuvent être considérés comme un peuple relativement moral.
Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ces qualités, que l'on trouve difficilement chez d'autres sauvages, la raison de la grande facilité et je dirai même de la joie avec lesquelles les Dènè-Dindjié ont accepté et portent encore le joug de l'Evangile. Richardson, en dépit de ses préventions de sectaire, a dû confesser et écrire que les missionnaires catholiques et français ou franco-canadiens du Nord-ouest possèdent toute la confiance de ces Indiens, et qu'il ne serait pas facile à des prédicants protestants de s'implanter parmi eux. En effet, la presque totalité des Dénédindjié est clirétienne et catholique.
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dnlnt r ' P^^"--R«"ges sont de grands enfants toute leur vie durant. Ce n'e.t pas qu'ils soient dénués d'intelli<.enre .f7 tout au contraire, ils ont de la sagacité de la nénlt t . '"''° '
à un haut degré ce talent, tout pa^tieuHe; ufe^r a^^-al^r ^ prime abord dans un homme ses travers et s's '0^11 V , ' ^ . " évidence les défauts et le ridicule d'un chacun et d I * " " " U.ue par un feu roulant de quolihets et ^ i::;:;^ h . AUvlr ^â raillerie est bien souvent l'arme du lâche ou tout au m mais nos Indiens se la permettent sans malice, et dans 1
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ra ene est bien souvent l'arme du lâche ou tout au moins du faiblenia s nos Indiens se la permettent sans malice, et dans leur bouch el b ne manque pas de sel attique. S'ils savaient peindre les Mon Ina « surtout seraient de bons caricaturistes Montagnais
savent
Les Dene-Duufjœ ne sont donc pas dépourvus d esprit, et ils savent r .sonner sur toutes choses; mais leur sphère est bornée, leur espi
raur::Te: "^' ?"^ ''' '^'-'-'^ ''^ "^^"^--^ '^ ^^^^^^^^'^i
fa re .: / raisonnements sont empreints d'une originalité bi-
za.ie qui tourne quelquefois au burlesque. Leur intelfigence e t
évidemment dans les langes de l'enfance; leurs facultés sont comme
ndormies ou retenues par un obstacle qui n'est autre que cet état fo.c
anormal que nous nommons la sauvagerie. Chez eux, la r îon n
s enlevé jamais qu'à l'induction ; leurs jugements demeure t puer s et
par une conséquence naturelle, ce n'est pas le raisonnement qJi a
po voir sur eux et qui est de nature à les convaincre ^
Ils possèdent à un degré éminent les puissances sensitive. les be-
ceux de la conservation et de la reproduction, la mémoire des lieux
auta t de la facilite pour les langues. Leur vue est comparable à celle de laigle ; leur odorat est parfait ; mais les sens du goût! du toucher e
t::z:::^z^' ''''-'- p- ^- ^^^-^^-- ^^ —ce et ^
Leurs facultés perceptives sont également affaiblies ou dépravées par le dévergondage de l'imagination, la peur ou la superstition. 11 n'v a pas d id.ots parmi eux, ni, à proprement parler, de fous ; mais il y 'a beaucoup d hallucinés et de monomanes. Ce que dit le voyageur anglais Palas de la surexcitabilité des Samoïùdes, des Tongouses et autres
i^nu y. Quelle qu en soit la cause, cette surexcitabilité nerveuse trouble tellement leur organisme qu'elle leur fait perdre ce contrôle d eux-mêmes que les Peaux-Rouges possèdent si bien ; mais ce qu'il y a de pire, c est que cette affection morbide de leur imagination affecte sympalluquement tous leurs voisins. Nous avons vu non.bre de cas .le ces lohes passagères par contagion dans toutes les tribus et ù toutes les
latitudes. Les femmes payennes y sont surtout sujettes. En certains cas, l'hallucinalion d'un ou de doux visionnaires gagra tellement la tribu entière, qu'elle la porta aux actes les plus extravagants
Chaque année, pendant l'étc, la peur se communique également à eux d'une manière épidémique et déraisonnable. Ils vivent alors dans des transes continuelles et dans la crainte d"un ennemi imaginaire, qui les poursuit sans cesse et qu'ils croient voir de partout, bien qu'il n'existe nulle part.
Je dois attribuer à celte affection morbide et sympathique les actes de cannibalisme qui ont eu lieu malheureusement dans presque toutes les tribus avant leur conversion. Les tortures de la faim et la crainte excessive de la mort rendaient ces Indiens si insensés que, loin de songer à se mettre en quête de nourriture, ils se jetaient les uns sur l*is°autres et s'entr'égorgeaient sans pllié, an mépris des plus légitimes affections de la nature Les Montagnais ont moins d'excès à se reprocher en ce genre que les autres tribus, parce qu'ils vivent solitaires, famille par famille. Leur vie est triste et leur caractère morose est omi de la réflexion.
Les Dènè-DinJjié n'ont aucune idée ou n'ont que des idées fausses de tout ce que nous appelons beauté, bonté, ordre, temps, quantité, qua. lité, amour, gratitude, etc. Jamais ils ne considèrent la beauté en s'épousant, et la bonté d'une femme ne consiste point pour eux dans la pureté de vie qu'elle aura pu mener avant son mariage. Qu'elle soit soumise, habile à travailler et laborieuse, féconde, joufflue et bien portante, tout le reste importe peu.
Un garçon et une fille, si laids soient-ils, trouveront toujours un conjoint, s'ils sont capables de travailler et de nourrir une famille. Ceci est peut-être plus judicieur que nous ne pensons.
Nos sauvages ignorent leur ûge, et au bout de trois ou quatre ans ils perdent le compte de celui de leurs enfants. Ils pensent qu'il leur importe davantage de se rappeler combien leur doit le commis-traitant du fort-de-traite voisin; et je puis assurer que ce compte ils ne le perdent jamais. La main leur sert d'étalon du calcul et donne la mesure de sa limite. Quand ils ont compté les cinq doigts d'une main, ils recommencent sur l'autre jusqu'à ce que les dix doigts soient épuisés. Ne leur en demandez pas davantage. Leurs idées des nombres sont tellement bornées et leur habitude de l'exagération et du mensonge telle, que lorsqu'ils voient arriver cinq à six personnes, ils s'exclament qu'une grande foule approche; et quand une tribu de 3 à 400 Ames se trouve réunie, ils se rengorgent avec orgueil, en prétendant que le nombre de leurs compatriotes égale celui des maringouins qui bourdonnent sous la feuilléc. Mais lorsque leur intérêt y est engage, ils
savent Lien diminue, les nombres. S'agit-il, par exemple, de rendre compte de leur chasse ou de leur pêche ? on peut être assuré qu'ils au! ront pns une vingtaine de poissons lorsqu'ils diront qu'ils n'ont rien cap turé,oubien qu'il y en a une centaine lorsqu'ils osent avancer qu'ils en ont pris quelques-uns. avancer
Ils ne reconnaissent aux êtres d'autres qualités que celles outombent sous les sens telles que la couleur, la dimenLn, Ta pesanteur, la force, etc. Ils sont incapables d'apprécier la beauté d'une œuvre d'art. Présente., leur un objet merveilleusement travaillé, ils 1 soûl veront, et s'il est grand, s'il est pesant : « Oh ! oh! s'écrieronUI ce n est pas peu de chose. C'est bien lourd, c'est bien gros !>Mat est-il mignon ou léger, il ne saurait mériter leur admiration. D'autre fois ils essayeront de l'érailler, de l'écorner, et s'ils ne peuvent y parvenir, nouveau cri d'étonnement : « Oh ! oh ! c'est bien dur ! >> N'esoérez pas autre chose. Souvent nous nous disons qu'un cuissot de renne bien représenté par la peinture, ferait plus d'impression sur eux que le tableau le plus artistique. ^
Leur mesure du temps ne dépasse pas le laps d'une année. Ils connaissent un grand nombre de saisons, qu'ils caractérisent par les différents é ats de la neige ou de la terre, et ils divisent l'annfe en douze mois ou lunes, qui ont chacun leur nom. On les trouvera dans mon dictionnaire au mot mots. Ce cycle de douze lunes est également propre, d'après le dire des voyageurs, aux Kalmouks, aux Tarta -es orientaux, aux Mongols, aux Finnois et aux Japonais. Les Esquimaux et les Algonquins le connaissent aussi et donnent aux mois à peu près les mêmes noms que nos Dènè-Duuijié. Plusieurs ont des noms d'ani- Tenne et '^"' ^''''^^'' ^"^ '^'^'"''''^^^^ ^''^^«' l'antilope, le poisson, le Un fait singulier, c'est que le mot mois, qui se traduit aussi bien par sa (lune), que par ni ou nwi (terre, état de la terre) en Montagnais et en Loucheux, s'appelle mén en Peau de Lièvre. Ce mot est une racine simple dont on peut faire une préposition en le faisant précéder de la particule indéfinie ko; komen signifie durant, pendant comme men veut dire durée, période. Or ce mot est identique au mèmJ substantif mois en grec (p-^v) et offre beaucoup de rapport avec le mot lune en anglais (,mon), lequel provient, dit Millier, de l'an-lo saxon môm. Lune se dit aussi 7néna en gothique et il est du -J'nre mas cuhn. Sa. lune, offre aussi de l'analogie avec le mot chaldeen
sera.
Les Denè-Dindjié comptent les jours d'un coucher de soleil ù rautro parce qu ils disent, et avec raison, que la nuit a précédé le jour. Telle était la croyance acceptée chez tous les anciens peuples, les Hcbroux.
les Egyptiens, les Romains, les Gaulois et même parmi toutes les nations celtiques sans exception, au dire d'un auteur anglais.
Ils font commencer l'année au mois de mars avec l'équinoxe du printemps ; en cela ils se trouvent d'accord avec les Hébreux, les Grecs et les Tlascalieus.
Enfin ils ont dans leur vocabulaire les noms d'un petit nombre de constellations qui leur servent à s'orienter dans leurs pénibles et fréquents voyages.
Un fait singulier et qui devra donner une haute idée de la douceur des Dènè-Dindjié, c'est que, bien qu'ils soient dépourvus de toute espèce de gouvernement, déjuges et de lois, on ne rencontre maintenant chez eux aucune espèce de crimes passibles de la vindicte humaine ; mais seulement les faiblesses inhérentes à notre nature. La peine du talion, le droit de représailles, cette sorte de loi de Lynch reconnue de toute justice et équité par les autres familles Peaux Rouges, n'existent pas même chez les Dènè-Dindjié. Il y a des exceptions; mais elles confirment la généralité du fait.
Les chefs que se donnent certaines tribus, ou plutôt que leur donne la Compagnie d'Hudson, n'ont absolument d'autre apanage que de régler l'ordonnance des chasses et les voyages dans les forts de traite, de pérorer du matin au soir et de faire force largesses à ceux qu'ils nomment pompeusement leuv queue, leurs pierfs (s^étchélékivié, s'esk'énén, sèk'éné). En Hébreu, le même mot signifie aussi pieds et r;e?is de pieds. Jusqu'à ce que les sauvages connussent et pratiquassent la vraie religion (dont ils s'acquittent généralement en bons et fervents chrétiens) il y avait parmi eux trois sortes d'êtres misérables au delà de toute 'expression : la femme, le vieillard et l'enfant, surtout l'enfant orphelin. Si vous voulez prêter à rire, parlez d'amour conjugal aux Dèuè-Dmdjiè. Ce sentiment, nous avons dû le créer et nous le voyons poindre peu à peu. Ils n'auraient jamais pu s'imaginer qu'il fût nécessaire au bonheur de l'homme, et, encore moins, utile au salut de leur âme. Se faire redouter et obéir servilement, régner en despote sur celle qu'ils nommaient leur esclave, disposer de leur progéniture comme bon leur semblait, en lui accordant ou en lui ravissant une existence dont ils se croyaient les maîtres : telle était leur idée du mariage et de ses devoirs. Ce sauvage n'aimait donc pas et aime encore fort peu. Il peut maintenant, par vertu, ne point haïr sa compagne, ne point la jeter hors de sa tente dans un moment de colère ou d'aveugle jalousie - car il est très-jaloux, - ne plus l'assommer
à coups de tête de hache, ni lui couper le nez pour s'en venger; nuis l'entourer de ce respect, de cette affection, de ces attentions fraternelles qui font le bonheur de tant de peuples civilisés, il en est incapable, et sa moitié ne s'y attend nullement. Et cependant, par une contradiction singulière, si, dans une tribu, il appelle sa femme sé"a, mon esclave, il la nomme ailleurs dans un langage vraiment biblique se dézé, ma sœur. Ainsi, Abraham donnait ce doux nom de sœur à son épouse; ainsi le grand prêtre Jonathan écrivant au roi Ptolémée Philadelphe, saluait en même temps la reine Arsinoë, qu'il appelle la sœur du roi.
La bigamie, la polygamie et même un communisme relatif étaient choses fréquentes chez les Dénè-Dindjié sans qu'ils en fus.sent plus heureux. Ce que l'individu mule y gagnait en libertinage et en tyrannie, la malheureuse femme, la famille et la société le perdaient entièrement. Hélas! elles y ont tout perdu, car Dieu sait combien d'années vivront encore les restes infortunés de ce peuple ! La reli^^ion seule a pu reconstituer chez eux la famille, relever la femme de sa longue abjection, en lui apprenant qu'elle est douée d'une âme comme son indifférent et insensible mari. Seule elle a pu empêcher le meurtre des enfants du sexe féminin, qui bien souvent étaient voués à l'abandon ou à la dent du loup, à titre d'êtres inutiles et embarrassants. Ainsi le pratiquèrent jadis les Grecs et les Romains ; ainsi en agissent encore les Malgaches et les Chinois. Cette dureté de cœur est le partage du paganisme et du matérialisme. Il y a 1800 ans saint Paul s'écriait en parlant des payens ; gentes sine a/fectut
Si l'on me demande maintenant la raison de l'asservissement de la femme, chez les Dènè-Dindjié, je serai contraint de renvoyer à l'histoire de tous les peuples, qui lui assigne, pour unique et originelle cause, la chute de la première femme et la subjection de l'homme à tous les maux et à la mort, par la faute de la femme. Les Dènè et les Dindjié n'ont pas oublié cette antique tradition que nient tant d'espritsforts modernes.
Jusqu'à notre arrivée, les sauvages s'unirent en mariage sans aucune formalité. D'ordinaire la femme était troquée par son père contre une couverture, un fusil, ou mieux encore contre un ou deux chiens. Quand le mari dégoûté rejetait son épouse il lui reprenait tout ce qu'il lui avait donné, mais il n'avait pas le droit de demander au père offensé l'objet qui avait servi comme de sceau au marché. Toutefois, de mariage proprement dit, il n'eu existait pas chez nos Indiens, car on ne peut appeler de ce nom une union à l'éprouvette, sans aucune espèce de contrat même implicite.
Nos Déné-Dindjié n'avaient aucune espèce de culte ni même de reli-
gion si on en excepte des pratiques ou prescriptions de leurs ancêtres ayant parmi eux force de loi. Un grand nombre sont excellentes parce qu'elles émanent sinon de la loi mosaïque du moins de la loi naturelle. Nous les énumérerons en traitant de l'origine de cette nation. Llles se nomment aul"i, gofwen et chonon.
A ces prescriptions ils joignaient ce que l'on a appelé naQwalisme eitodémisme ou adoration de la bête, forme de fétichisme la plus abjecte et la plus matérielle qui se puisse trouver, puisqu'elle fait de 1 animal un dieu ou un suppôt de la divinité, et de Dieu un animal ou un incarnation brutale. Ils appellent leurs fétiches elkiusi, elloné, allon"on, selon les dialectes. Ces mots, qui ont un certain rapport avec le nom de Dieu • el, elldim, élloi, élli en hébreu, illus en assyrien, et allah en arabe signifient également l'animal et le dieu. Nous retrouvons ici une similitude d'idée entre les Déné et les Grecs qui formèrent le nom de Dieu Ôcô;, du verbe courir, ôeTv; caries racines ell, etl, marquent en dènè' la fluidité, le mouvement perpétuel, l'écoulement des eaux, la course des animaux et des esprits, l'éternité et l'absence de limites. Les Esclaves donnent le nom d^elloné à l'élan, les Peaux de lièvre au renne, les Montagnards au castor; tous, par conséquent, à 1 animal par excellence dont ils se sustentent et qui devient ainsi cause efficiente de leur vie.
Le culte dit Nagivalisme, si on peut appliquer le nom de culte à quelques vaines pratiques, consiste : l» à porter sur soi une relique de l'animal-génie qui s'est révélé à l'indien dans le rêve; 2» à se livrer à quelque pratique secrète dans le but de plaire à l'animal, parce que l'animal lui-même l'aura prescrite en rêve à l'individu qu'il veut bien posséder; 3» à s'abstenir avec le plus grand soin d'injurier, de traquer, de tuer et surtout de manger la chair du nagwal qui s'appelle alors été ata, "oy. "a, "ey selon les dialectes. C'est tout simplement le tabou des Polynésiens. Presque tous les sauvages, môme baptisés, ont conservé de" la répugnance pour leur ancien tabou. Ils ne le vénèrent plus ils le considèrent même comme mauvais, mais ils continuent à s'en abstenir à ce titre, et nous ne les violentons pas. Le temps eff^acera ces craintes puériles.
Au reste le fétichisme des Déné-Dindjié ne diff-ère pas de celui des Esquimaux, des Algonquins, des Sioux, des Pieds noirs et des autres nations de l'Amérique du nord. II s'allie, comme chez celles-ci, à des vestiges d'anciens cultes, particulièrement au sabéisme. Sôus quelque rapport qu'on envisage ces peuples, on n'aperçoit que des débris et des ruines. Rien n'y est suivi, coordonné de manière à présenter en eux une société complète, ayant une autonomie propre, une religion
établie et raisonnée, iu:e forme quelconque de froiivernement. 'J'out v est tronqué, mélangé, diffus et difforme.
Avec le fétichisme et malgré le fétichisme, nos Di'nê-Din'ijié ont la connaissance primordiale d'un Etre bon qui se trouve placé audessus de tous les êtres. Il a une foule de noms que Ton trouvera dans mon dictionnaire. Le jjIus ordinaire, dans les trois principaux dialectes, est Béitsni nu-unli (celui par qui la terre existe), Niiuhé (fait-terre ou créateur) et Tit''ié (père des hommes).
Les Peaux de Lièvre et les Loucheux disent leur dieu trine. Cette triade se compose du père, de la mère et du fils. Le père est assis au zénith, la mère au nadir, et le fils parcourt le ciel de l'un à l'autre. Un jour, en s'y promenant, il aperçut la terre; alors étant retourné vers son père, il lui dit en chantant (et ce chant est soigneusement conservé intact par les Peaux de Lièvre) : — « 0 mon père assis en haut, allume « donc le feu céleste, car sur cette petite île (la terre, que les sauvages « croient être une île ronde), mes beaux frères sont depuis longtemps « bien malheureux. Vois-le donc, ô mon père! Alors descends vers « nous, mon père, te dit l'homme qui fait pitié*. »
On a dit avec raison qu'un dieu-trine n'a pu être naturellement connu des païens 2. Mais lorsqu'il s'y joint une tradition aussi formelle, et une foi aussi claire dans l'attente et dans la venue d'un rédempteur, il n'y a plus à hésiter : ou bien les Dènès ont conservé très-pure l'antique croyance, ou bien ils ont reçu la connaissance de l'Évangile à une époque que nous ignorons et qui est déjà loin, bien loin de nous. Toutefois aucun culte n'est rendu à ce créateur.
Sur la demande que je fis à ma narratrice Peau de Lièvre, la vieille jongleuse K'atchôti, si les Dènès avaient vu ce feu céleste et s'ils avaient oui dire que le fils de Dieu fût descendu sur terre. « Oui, me répondil- « elle, longtemps avant la venue des blancs, ma mère me disait qu'une « étoile avait paru dans l'ouest-sud-ouest et que plusieurs de notre « nation s'y étaient transportés. Depuis ce temps-là nous nous sommes « tous séparés. Les Montagnais ont gagné dans le sud ; leurs flèches « sont petites et mal faites Les Loucheux se sont dirigés vers le nord;
1. Voici les paroles de ce chant en Peaux de Li(^vre : « Sel'a tnyitay, yèta « oiiéyinkfon, lédi nnu yazé kkf tchnék'é k'él'édatti lonnié kkn-néunt'a. Èk'u « sép'a ni-nondja, sél'a, itendi dhié él'uni:ili»én. » Comme les anciens peuples, les tribus du bas Mackenzie ont consacre les passages les plus remarquables de leurs traditions par des formules chantées et comme stéréotypées, tant elles sont immuables,
2. Eusèbe (de Préparât, évanf^. liv. X, ch. i, et liv. XIII, cli. x) prouve en effet, dit Migne, que ce que dit Platon de Dieu et de son Verbe, et ce qu« dit Trimégiste : « \fnnns gey'uit monadem et in se reflexit ardorem, » ils l'ont tout emprunté de Moïse et des croyances hébraïques.
« leurs femmes sont maladroites; mais nous, nous les hommes véri- « tables, nous sommes demeurés dans les Montagnes-Rocheuses, et il « y a fort peu de temps que nous sommes arrivés sur les bords du 0 Mackenzie. »
Ce récit, dont je garantis la véracité, m'a éloigné do mon sujet. J'y reviens.
Indépendamment de la triade créatrice et des animaux- génies ou Ellonc, les Dènè-Dindjiè reconnaissent un Esprit mauvais qui porte aussi plusieurs noms. Mon dictionnaire les fournissant, sous la rubrique démon, je m'abstiens de les donner ici. Les plus vulgaires sont yédariyé-slini (puissant-mauvais); éttsoné (loutre, esprit-mauvais); édzé (cœur) ; yaV énontaxj (venu du ciel, ou qui a traversé le ciel); éltséni (esprit); "onné-ttsen (rejeté, repoussé). Les Indiens en ont grand'peur et en font l'objet de leur magie noire, car ils distinguent plusieurs sortes de magie. La plus inoffensive est la curative, c'est-à-dire celle qui est employée en cas de maladie. Son nom est elkkézin tsécljien (on chante l'un sur l'autre). La seconde est inquisitive, et se fait dans le dessein de recouvrer les objets perdus , de savoir ce qu'est devenue une personne absente, de hâter l'arrivée des bai'ques. On l'appelle inkhianzé, c'est-à-dire l'ombre, la silhouette. La troisième est opérative et n'a pour but que la gloire de faire des prestiges. Les Indiens avouent qu'elle n'est qu'un jeu, et pourtant ils la nomment la médecine forte, inkhanzè lia nutser (i. e. l'ombre qui est forte). La quatrième est maléfactive. C'est le sort ou maléfice de nos sorciers du moyen âge. On l'appelle nanlyéli (ce qui se jette, ce qui tombe), et inkk'Mnzc dènè kkè ollé (l'ombre qui tue l'homme). Les Peaux de Lièvre et les Loucheux lui donnent le nom du démon lui-même, le déchu, le rejeté (yaCè nontay), ou encore celui de thi, kfwi, qui signifie tête.
Enfin, ces mêmes Indiens ont une cinquième espèce de magie appelée ék'è-tayillé ou tayéllin (le jeune homme bondissant ou lié). Ils la pratiquent dans le double but de se procurer un grand nombre d'animaux à la chasse et de causer la mort de leurs ennemis. A cet effet, ils lient étroitement l'un d'entre eux, le suspendent dans la loge par la tête et par les pieds et le balancent d'un côté et d'autre.
Les sorciers esquimaux et sauteux se font également lier avant de se livrer à leurs prestiges. Il paraît que de tout temps cette pratique a été en usage et que les Hébreux eux-mêmes reconnaissaient que l'Esprit, soit bon, soit mauvais, a coutume de lier ceux qu'il possède, car saint Paul, pour exprimer que l'Esprit-Saint le pousse vers la ville déicide, écrit ces paroles : « Et nunc ecce alligatus ego Sitiritu vtdo in Jérusalem. » La fable nous dit aussi qu'il fallait l'un' Protée pour l'obliger à rendre des oracles.
Il n'y a point de religion sans prêtres. Le fétichisme, nagwalitme o\i chamanistne des Dènè-Dindjié, comme on voudra l'appeler, bien qu'il soit le degré le plus bas, le plus abject, mais ausssi le plus primitif de toutes les croyances, a également ses initiateurs. Ce sont les jongleurs ou chamans, qui se nomment dènè inkk^anzé, inkkccné (ombres, silhouettes); nafé (rêveurs), nako"i (voyants); et en dindjié, tœzjien (magiciens, du mot schian magie).
Toutes leurs fonctions se réduisent à chanter et à rêver, ce qu'ont toujours fait les magiciens de tous les pays, surtout les Orientaux et tous les Sémites. Les Juifs eux-mêmes ne considèrent-ils pas le rêve comme la soixantième partie de la prophétie et comme un avis de Dieu?
Les Dénè-Dindjié attachent au chant accompagné du son du tambour, d'insufflations, d'attouchements et de passes une puissance magique incomparable. Les anciens, quelque doctes et civilisés qu'ils fussent, ne le croyaient-ils pas également? « Carmina tel cœlo possunt deducere lunam » chantait le cygne de Mantoue. (Bucol. Eglog. viii.)
Par le chant, nos Dènè-Dindjié prétendent donc guérir, vaincre, char mer, tuer, prophétiser, ressusciter, converser avec les éléments et les animaux, quoique en réalité ils n'opèrent rien de tout cela et se repaissent d'illusions et d'hallucinations toute leur vie durant.
Quelque vraie qu'elle ait pu être jadis et dans son principe, la magie, il faut bien l'avouer, a beaucoup perdu de son prestige, et tout ce qu'on peut affirmer de la puissance de nos prétendus sorciers sauvages, c'est que, de leur propre aveu, ce sont des fourbes et des menteurs, qu'un simple prestidigitateur de province jetterait dans la stupéfaction.
N'importe, le chamanisme, tel que nous le retrouvons chez nos Dènè- Dindjié, existe identiquement le même parmi une foule de peuples américains et asiatiques, chez les Esquimaux, dans toute la grande famille ougro-finnoise, dans l'Indoustan, en Syrie, en Afrique, etc. A peu de divergences près, le fétichisme a été l'erreur de tous les peuples, parce qu'il a commencé dans le paradis terrestre, le jour même où l'esprit des ténèbres se fit serpent, la bête la plus vile et la plus méprisable; et où l'homme, par faiblesse pour sa femme, crut à ce faux dieu, à ce dieu-animal, à cette bête, au lieu de croire et d'obéir au seul et véritable Dieu, le Dieu pur esprit, lumière et vérité.
Que le démon continue à se manifester réellement et visiblement aux chamans; qu'il obsède même l'esprit et l'imagination de certains chrétiens afin de reconquérir son empire, non-seulement nous le croyons, mais nous en avons eu des preuves évidentes. Toutefois c'est dans le rêve, dans l'exaltation d'une démence passagère, voulue et acceptée, et partant coupable, que ces manifestations ont lieu. Tout est là. L'Esprit
qui se livre à l'homme sous la forme du fétiche, c'est ce qu'au moyen âge on appelait incube ou succube. 11 a une existence illusoire en ce sens qu'il ne s'impose que dans le songe seulement. C'est une ombre, une silhouette, une image, un suppôt; car ÏH/d-pancé veut dire tout cela, comme le mot eîS'mXov, d'où est venu idole, idolâtre et idolâti'ie, le signifie aussi. Mais cette nature fantastique du fétiche, ce caractère d'ombre, d'image reconnu par les jongleurs de toutes lés nations, les Indiens n'ont pas la sottise de les nier comme le font nos matérialistes. Ils avouent que leur todem, leur powakan, leur manitou, leur élloné ne leur procure que des jouissances illusoires, tout au plus des satisfactions désavouables. Jusque-là, ils sont dans le vrai. Le mal est que non-.seulement ils se prêtent à ces révélations de la bête par le songe, mais qu'ils s'attribuent môme une puissance dans l'ordre physique, une sorte de divinité (pédariyé) et la prophétie, que le fétiche ne leur communique pas plus que l'ancien serpent ne rendit Adam clairvoyant et semblable à Dieu. Et c'est en cela qu'ils s'avouent menteurs et que leur dieu Test en effet. C'est là en quoi consiste la différence entre la magie et la vraie religion. Tout est illusoire et mensonger dans l'une, tout est réel dans l'autre, a Les théraphins n'ont dit que des vanités, « et les devins n'ont vu que le mensonge, » disait le prophète Zacharie aux fétichistes de son temps et de son pays.
Voilà comment s'exerce sur nos Indiens la puissance magique du démon. Il arrive assez bien à ses fins en prenant l'homme par des rêves, comme l'araignée prend des mouches, avec une frôle toile, sans qu'il lui soit nécessaire de recourir àdes prestiges. Qu'il réserveces grands moyenspour des hommes d'une intelligence supérieure, soit; mais je ne l'ai jamais vu en user parmi nos sauvages. Il en vient à bout par des moyens plus simples et plus puérils. Chez les Dènè-Dindjié, comme chez les Phéniciens, il est toujours et avant tout Béelzébub, c'est-à-dire le prince des mouches. Et c'est pourquoi l'homme est plus inexcusable de se laisser leurrer par un tel dieu et de se donner à lui. Otez ce caractère à l'esprit mauvais et il cesse d'être l'esprit menteur ; et on pourrait reprocher à Dieu de ne point donner à l'homme assez d'intelligence ni de force, pour distinguer et repousser des instigations qui outrepasseraient l'humaine nature. S'il peut produire quelques effets physiques, tout au plus, par des efforts extraordinaires et avec la permission de Dieu, peut-il singer les œuvres du Créateur ? Voyez la différence qui existe entre la pensée toute puissante, sublime et créatrice du Dieu de Moïse, de notre Dieu, et cette ridicule et puérile puissance des fauxdieux de l'Olympe de Brahma, avouée par ses prêtres eux-mêmes. Au bout d'une année et par la plus profonde méditation, faite en considérant attentivement leur nombril, ils vinrent à bout de créer... quoi? une
vache ! Les traditions de nos Diiuljié ont plus d'esprit que les Védahs.
Dans la jonglerie maléfactive, les prétendus magiciens Dènè et Dindjié se dépouillent de leurs vêtements, entourent leur tête et toutes leurs articulations de liens et de franges en poil de porc-épic, animal très-colère, placent des cornes sur leur front, quelquefois une queue à leur dos: et, se tenant accroupis dans la posture d'un animal, ils chantent, hurlent, roulent les yeux, maudissent, commandent à leur fétiche, et se démènent d'une manière hideuse et Jjestiale. Les Sioux et les Algonquins en usent également de même et ornent leur front de cornes de bison. Nous pouvons croire que c'est là une vieille pratique des partisans du chamauisme, car nous voyons dans le livre des Rois, que le devin Sédécias, voulant prévaloir contre le pi'ophète Michée devant l'impie Achab, il se fit des cornes de fer dont il surmonta sa tête. Les franges (thal\ eUtS(iy)àe nos Jongleurs n'offrent-elles pas aussi des rapports avec les tliephUlins et les phylactères, dont les Juifs s'entouraient la tête et les doigts avant de prier, et que Notre- Seigner leur reprochait comme une addition coupable ou puérile à la loi de Moïse ?
On ferait un livre bien intéressant de l'étude approfondie des Dènè- Dindjié ; mais nous devons nous contenter d'ébaucher chaque trait de leur caractère.
Outre la blouse de peau blanche ou jaune {"i, "iè, "ig) à queues décorées de franges et de breloques métalliques, qui fut le costume primitif des Dènè-Dindjié et que portent encore les Loucheux, ceux-ci ainsi que les Peaux de Lièvre y joignent un pantalon de même matière et aussi richement orné {kla-"i), qui est cousu avec la chaussure. Il est porté par les femmes comme par les hommes. Les tribus plus méridionales remplacent le pantalon par les cuissards ou mitasses (shel'), que des jarretières retiennent aux jambes, et par un pagne oblong d'une étoffe quelconque.
La robe des femmes est très-courte et décorée d'une profusion de franges, de houppes de laine, de verroteries et do breloques sonores. La chaussure générale est le mocassin (k'é), ou soulier de peau molle qui emprisonne et dessine le pied comme un gant le fait do la main. Durant l'hiver, le renne, le castor et le lièvre arctique sont mis k contribution pour fournir à l'habitant du désert des vêtements aussi chauds que légers et commodes.
Le tatouage se réduit chez eux à quelques petits traits parallèles que les femmes portent sur le menton, aux commissures de la bouche ou sur les pommettes. Les hommes sont rarement tatoués, mais ils se peignent de vermillon les joues, le menton, le front et le nez. Cependant les Montagnais ont depuis longtemps abandonné tous ces singuliers usages, et se vêtissent même à l'européenne comme les tribus du Mackenzie. Les peuplades qui habitent les Montagnes-Rocheuses sont demeurées les plus sauvages; toutefois, l'usage de se percer le septum pour y porter des ornements en os est tombé en désuétude parmi elles comme chez les Loucheux et les Peaux de Lièvre. Mais les Babines et les KoUouches ont conservé cet apanage de la sauvagerie.
Le port d'une large tonsure que nous voyons passé en coutume chez les Esquimaux et, je crois, chez les Botocudos du Brésil, est aussi une mode montagnaise. Jadis, hommes et femmes partagaient leurs cheveux sur le front, pour les laisser pendre de chaque côté du visage. De nos jours, il n'y a plus que les vieillards qui ont conservé cette mode nazaréenne. Les jeunes gens se modèlent en tout, pour la coupe de leur chevelure comme pour celle de leurs habits, sur les métis franco-canadiens qui desservent les postes de commerce anglais.
Peuple nomade de chasseurs, de trappeurs et de pêcheurs, les Dènè- Dindjié habitent sous des tentes de peaux d'élan ou de renne, garnies de poil ou sans poil, coniques ou demi-sphériques. Ils les nomment nanbali, nonpalé, nivia, nijyé, étchiédé, suivant les dialectes. Ces loges ou 6oî/can!6'/'e.v circulaires reposent sur des perches réunies en faisceau ou sur des cerceaux plantés en terre. Une ouverture ménagée au sommet laisse échapper la fumée d'un feu qu'on y entretient sans cesse. Certaines tribus plus apathiques ou plus endurcies à la rigueur du climat, se contentent de cahuttes en branches de sapin décorées pompeusement du titre de maisons proprement dites {k^uni kowa).
Dans la hutte comme dans la loge , quelques menus rameaux de sapin recouverts de vieilles robes -de renne, de bison ou d'élan, forment à la fois la table, l'atelier, le siège et le lit du sauvage. Il s'y assied jambes croisées et y repose sur la dure, côte-à-côte avec tous les membres de sa famille, les visiteurs, les intrus et une meute de chiens de trait, eftrontés, tapageurs et gloutons. C'est sur cette terre glacée, à peine cachée par des haillons, sous ce ciel arctique dont rien ne lui dérobe la vue, qu'il est venu au monde, qu'il a préparé sa couche nuptiale et qu'il rendra son dernier soupir, sans regret et presque avec indifférence. Ainsi le sauvage jouit de la faculté de dormir toujours à la belle étoile, même dans sa maison, et d'être chez lui partout où il plante sa tente. Il ne s'inquiète ni de questions territoriales, ni de cote mobilière, ni de droits de chasse et de pêche, ni de
loyer, ni d'impôts sur les portes et fenêtres. Nul souci pour lui de payer le grand air qu'il respire, l'eau cristalline qui forme sa boisson, le bois dont il se chauffe et qu'il brûle par grands bûchers, les animaux qu'il tue et dont il se nourrit. Il va où il veut, il campe où bon lui semble, et mange quand il peut, mais toujours de bon appétit. En somme, lorsqu'il a des principes religieux pour le consoler dans ses peines, et de la morale, le Dènè est l'être le plus heureux qui soit sous le soleil, parce qu'il n'a aucune attache sur terre. Toute sa fortune consiste dans une tente, un fusil, un chaudron, un gobelet et un traîneau pour transporter son ménage. Vous ne l'entendrez jamais se plaindre que le sol est pour son dos une couche trop dure, que le climat du cercle polaire est trop rigoureux, que son long hiver de neuf mois est intolérable, que son pays est stérile, sa nourriture trop frugale et trop monotone. 11 n'est point de nabab plus fortuné que lui. Ne le plaignez pas car vous l'humilieriez singulièrement. Il se redresserait avec fierté et vous jetterait ces paroles sanglantes : « Mon « beau-frère, je ne suis pas si malheureux que toi. Songe que c'est « moi qui chasse pour toi et qui pourvois à ta subsistance. »
La femme sauvage n'a pas plus de sensiblerie que son mari. Féconde comme une Irlandaise, patiente comme une esclave, elle travaille jusqu'au dernier moment de son terme et met au jour son fruit où que ce soit qu'elle se trouve, sans le secours d'aucun aide, sans cris, sans défaillances. Elle donne elle-même au nouveau-né les premiers soins que son état exige, puis elle l'allaitera pendant trois ou quatre ans, sans que sa sollicitude de nourrice l'empêche de vaquer aux soins du ménage, de tanner les peaux, de préparer les fourrures, de désosser et de boucaner la venaison, de piler les os pour en extraire la moelle, de coudre, de laver et de raccommoder sans cesse.
Le lavage est une impoi'tation toute récente et européenne. Le Dcnè et le Dindjiè ne se lavaient jamais autrefois ; mais ils se nettoyaient les mains et le visage avec de la graisse ou avec un morceau de chair de poisson, ce qui vaut encore mieux. Aujourd'hui même, ils portent une chemise, quand ils en ont, jusqu'à ce qu'elle tombe en pièces ; et lorsqu'ils veulent s'endimancher, ils en mettent deux ou trois pardessus la sale, sans prendre le soin de tirer celle-ci. La vermine les dévore autant que la saleté les couvre. C'est là une plaie qu'il nous sera difficile de guérir.
Le sauvage est positif en toutes choses, sauf eu ce qui a trait au monde invisible et à l'existence à venir. Pour cela, comme nous l'avons vu, l'infidèle se repaît de fantômes. Quant à la poésie, il en ignore et le nom et la chose. S'il est admirateur de la belle nature , c'est ce que je n'oserais certifier, car j'en ai rarement vu s'cxtasiiT sur la
beauté d'un paysage; mais avant toute chose, il pense à vivre commodément, et choisit d'ordinaire, pour y planter sa tente, un lieu où l'eau et le bois mort abondent. Ce ne peut être naturellement un site enchanteur. Si le bois sec devient rare, l'Indien n'iiésite pas un instant, il sacrifie la beauté à la nécessité en mettant le feu à la forêt. L'incendie gagnera du terrain, il ravagera la contrée sur un parcours de plusieurs lieues. Peu lui importe. « Quel beau pays ! s'écriera-t-il quelques an- « nées après, on le traverse sans que les branches vous crèvent les « veux, et nous y avons de quoi nous chauffer pendant longtemps. »
Les animaux qui forment la nourriture de nos De è-DimIjié sont le renne des déserts, le grand renne des bois ou caribou, l'orignal ou élan d'Amérique, le bison, le bœuf musqué ou ovibos, l'argali ou antilochèvre des Montagnes-Rocheuses, le bighorn ou mouflon des montagnes, le castor et l'ondatra ou rat-musqué. On voit que la liste est bien fournie.
Ils chassent le renne de plusieurs manières : à courre, c'est-à-dire en le poursuivant à pied et à la raquette dans la neige, sur les grands lacs, dans les bois et les steppes ; au lacet dont ils garnissent de vastes enceintes palissadées vers lesquelles ils pourchassent cet animal au pied léger, lequel vit toujours par grands troupeaux. Ce mode de chasse est identique à celui que les Cris et les Assiniboines emploient pour capturer le bison ou buflfalo, et les Yakamas de la Colombie britannique pour forcer le chevreuil. Certaines peuplades africaines le mettent aussi en usage pour se rendre maîtres de l'antilope et du zèbre, d'après le grand voyageur Liwingstone. L'esprit inventif de l'homme lui suscite de partout les mêmes moyens pour parvenir aux mêmes fins.
En été et en automme, les Dènè-Dimljiè guettent le renne à certains détroits que l'animal a l'habitude de traverser en bandes, dans ses migrations périodiques de l'Océan glacial à l'intérieur, et viceversd. Lorsqu'un troupeau s'est jeté à la nage, il est aussitôt entouré et massacré par tous les bras et par toutes les mains, voire même par celles des enfants et des femmes. C'est une boucherie qui jette l'abondance dans une tribu pour plus d'un mois. Mais que de gaspillages ont lieu dans ces occasions opimes! Les Dènè nomment le renne étié, élhen, ékfioen, c'est-à-dire viande, nourriture, pâture.
La mouton et la chèvre se chassent à l'affût, et il en de même du castor et de l'orignal. Ces deux derniers animaux ont l'oreille si délicate, et ils sont si rusés que l'Indien a besoin de toute son adresse pour ne pas leur donner l'alarme. Un castor et un élan manques sont ordinairement perdus pour le chasseur.
Celui-ci dépèce lui-même les animaux qu'il a tués, à moins qu'ils
ne se trouvent en trop grand nombre ; mais c'est ordinairement à la femme et aux enfants qu'est dévolu le soin de venir chercher en traîneau, pour les conduire au camp, les grasses dépouilles des rois de la forêt. Ce n'est que justice. Pendant l'absence du père de famille, ses fils, s'ils sont trop jeunes pour chasser, ne seront cependant pas demeurés inactifs. Ils auront creusé avec grand labeur et pendant une journée, des puits dans une croûte de glace de trois à neuf pieds d'épaisseur, afin d'y tendre des filets ou des lignes de pêche. Ou bien ils seront allés disposer dans les bois des lacets pour prendre le lapin sauvage, le ptarmigan tiqueté et la gelinotte blanche comme la neige; ils y auront fabriqué des trappes à martres, à renards ou à gloutons, dont les dépouilles, troquées dans les postes de commerce de la riche compagnie d'Hudson, procureront à l'habitant du désert des armes, des munitions, du fil à rets, des ustensiles et des vêtements.
Nul n'est oisif dans cette pauvre et froide demeure du Dènè, sauf le chasseur lui-même, quand il rentre de sa pénible tournée, si elle a été fructueuse. Il a fait son devoir, et maintenant il se dédommage par le repos, le sommeil et une nourriture substantielle, d'un jeûne et d'une marche forcés de plusieurs jours, dans une contrée dépourvue de sentiers et ensevelie neuf mois durant sous la glace et les frimas.
L'abondance règne-t-elle au logis, notre homme passe son temps dans sa hutte, mangeant, fumant et dormant tour à tour, jusqu'à ce que, les provisions étant épuisées, la faim le force à se mettre de nouveau en quête de sa subsistance. Mais il arrive bien souvent que les pistes manquent, que le poisson fuit les rets, que les lièvres mangent les lacets destinés à les étrangler, que d'autres causes réduisent à la famine l'imprévoyant sauvage. Qui de nous ne se croirait perdu dans une telle extrémité et au milieu de ces neiges ? L'Indien, lui, ne s'en efii-aye pas ; il ira gratter les rochers, y ramassera un lichen noir et recoquillé, du genre Gyropliora, et, avec ce cryptogame bouilli, procurera à ses enfants une gélatine dou^e et nourrissante. J'ai nommé le tlié-tsin ou tripe de roche. S'il est trop paresseux pour se donner tant de mouvements, il fera racler les peaux de sa tente, ou la robe de cuir de sa femme, dont il tirera une autre gélatine nommée eWanV-tsin qui prolongera sa vie. Rien ne l'épouvante, car il est blasé sur le danger à force de jouer sans cesse avec la mort.
Les Indiens ne consomment jamais tout le produit de leurs chasses ; les flancs et les croupes des animaux tués sont désossés, découpés, exposés à la fumée sur un boucan, puis séchés au soleil, si on est en été. C'est ce qu'on appelle de la viande boucanée (ék^ané). Elle est sèche, cass.inte et se mange aussi bien crue que cuite. Cette viande
aiusi préparée est attachée par paquets de cinq pe/ws*, et troquée dans les forts de la Compagnie de la baie d'Hudson, contre des munitions de chasse et du tabac. La langue, la graisse et les nerfs des animaux tués à la chasse sont égalements des objets de commerce. Mais les sauvages ne peuvent se procurer des vêtements et des colifichets de toute sorte que par l'échange des pelleteries; et c'est pourquoi aux fonctions de chasseur et de pêcheur, l'Indien ajoute aussi celle de trappeur.
La traite des fourrures nécessite de la part des Dènè-Dindjie des voyages fréquents vers les forts-de-traite. Ils s'y rendent par petites troupes à différentes époques, mais ils n'y affluent guère qu'au printemps et en automne, c'est-à-dire lors du départ et de l'arrivage des barges ou bateaux de la Compagnie d'Hudson. A ces deux époques, toutes les tribus les moins éloignées se réunissent autour de leurs forts respectifs, où elles arrivent en flotilles de pirogues {itsi, ella, «si), ou en radeaux (rèdhi, V-èni, '^aon). Dans les autres temps de l'année, les sauvages s'y rendent sur la glace. Les longues raquettes, dont leurs pieds sont chaussés, leurs fournissent alors le moyen de tracer, par leur empreinte dans la neige, ces sentiers {t'unlu, t'inlu, glié) si longs et si tortueux qui serpentent à travers les forêts, sur les lacs congelés, dans les steppes arides, et qui sont les seules routes que possède la contrée.
Comment l'Indien peut-il se diriger au milieu de ce dédale inextricable des bois? Quelle boussole le guide? A quels poteaux reconnaîtil sa route? Voilà autant de questions que l'Européen s'adresse en parcourant ces sentiers d'un pied et demi de large, qui, après avoir franchi tant d'obstacles, arrivent si droit au but. Mais le sauvage est aussi à l'aise dans la forêt que l'Européen dans sa ville natale. 11 connaît chaque prairie, chaque bouquet de sapins; il a donné un nom à toutes les lagunes et à tous les ruisseaux. La direction des bancs de neige, les couches de lichen et de mousse qui recouvrent le tronc des arbres, l'inclinaison de ceux-ci, l'aire du vent, le cours des astres, voilà son compas et sa boussole. Une entaille pratiquée sur les arbres, une branche cassée, un brin de sapin planté dans la neige, voilà autant de balises qui lui montrent sa route, si le vent vient à combler les empreintes que ses raquettes ont laissées après lui.
l. On aiitielle pelu la peau du castor avec son poil. C'est la monnaie étalon du pays dont la valeur est de 2 shillings (2 fr. 50). On appelle peiw-en-vtonde le castor dépouillé de sa peau. Sa valeur est la moitié de l'autre qu'on nomme pelu-en-poil. Pelu est un vieux mot français, remplacé aujourd'hui par 1 adjectif velu. {Nule de l'auteur.)
Dans les tribus Dènè-Dindjié qui ont conservé l'usage antique et général aux Peaux-Rouges, les morts sont déposés en cache dans un coflfre trèsgrossier et à claire-voie, fait de petits troncs d'arbres encoches, et élevé de trois à sept pieds au-dessus du sol. Les vêtements, les armes et les ustensiles du défunt sont ensevelis avec lui, à la mode tartare; son canot d'écorce est renversé sur la tombe ou bien lancé au gré du courant. Tous les objets ayant appartenu au défunt et qui ne peuvent être cachés avec lui sont sacrifiés. On les brûle, on les jette à l'eau ou bien on les suspend dans les arbres; car ils sont eMàri, êtay, c'est-à-dire anathème. Nouvelle espèce de tabou dont l'usage se retrouve mainte part ailleurs. De nos jours, ces sauvages imitent les Européens et enterrent leurs morts.
L'usage des masques, si répandu sur les deux continents américains, était d'un fréquent usage chez les Dènè-Dindjié, autant dans les jeux qui ont pour but d'imiter les actions des géants appelés otchô}é, kfivi-dételli {iètes rasées), d-é-ic/ifo (grands-cœurs) ou tchi-tch^ô (grossestêtes), que dans les funérailles où on en recouvrait la face du cadavre. Cet usage tout égyptien est entièrement tombé en désuétude. On chercherait vainement un de ces masques dans toute la vallée du Mackenzie; mais plusieurs de mes confrères en ont vu dans le territoire d'Alaska et dans la Colombie britannique.
Les Dènè-Dindjié surmontent les tombes de leurs morts de longues perches auxquelles sont suspendues des banderoUes de diverses couleurs. Leur but secret est d'amuser l'âme du défunt et de la retenir dans la cache (tssa) avec le cadavre. Cet usage te retrouve en Chine, d'après le récit des voyageurs.
Dans certaines tribus, un au après la mort de quelqu'un on se réunissait autour de la cache, on l'ouvrait pour contempler une dernière fois les restes hideux et défigurés du défunt; puis, après s'être lamenté et avoir entonné le chaut des morts, on festinait en silence sur la pelouse. J'ai encoi'e vu celte pratique en honneur au grand lac des Ours et parmi les Flancs-de - Chien , éloignés des forts de traite et de nos résidences.
Les Dènè-Dindjié, comme tous les sauvages, sont très-sensibles à la musique. Leurs chants, vocalises chez les Montagnais, accompagnés de paroles chez les Peaux de Lièvres et les Loucheux, ne sont pas dépourvus d'harmonie et de rhythme. Ils sont supérieurs aux glapissements des Cris et aux sempiternels hè ! yan, yan, hé ! des Esquimaux. Ils ont un rhythme pour l'amour, et un autre pour la guerre et la magie; un troisième pour le jeu, un quatrième pour la danse et un cinquième pour le deuil et la douleur. Nonobstant cette divergence de motifs et de sentiments, tous ces chants sont sur le mode mineur comme les
hj-mnes des Grecs. J'ai même remarqué que nos Indiens ont une trèsgrande difficulté à attaquer la tierce majeure. Sitôt que nous cessons de les accompagner, soit de la voix, soit d'un instrument, ils bémolisent toutes les notes et donnent aux airs les plus gais un ton des plus lamentables.