TÉMOIGNAGE ORAL DES DÈNÈ-DINDJIÉ EN FAVEUR DK LEUR ORIGINE ASIATIQUE
Dès l'année 18G3, les Indiens Couteaux Jaunes du grand lac des Esclaves, que je questionnai relativement à leur pi^ovenance, me répondirent : « Voici tout ce que nous savons de notre origine : Au « commencement il existait un géant si grand que sa tête balayait la u voûte du ciel; on l'appelait pour cette raison Yakkè- eWini. 11 habi- « tait dans l'ouest et nous barra l'entrée de cette terre déserte. Mais « on lui donna la chasse; il fut tué, renversé; et son cadavre étant « tombé en travers de deux terres, il s'y pétrifia et servit de pont sur « lequel eurent lieu les migrations périodiques des rennes. Sa tête est « sur lïotre île 1 et ses pieds sur la terre occidentale. »
J'aurais pu dès lors admettre comme un fait reconnu par ces Indiens même, la réalité d'une ancienne émigration asiatique en Amérique, par la voie du détroit de Behring ou des îles Aléoutiennes. Mais je voulais une preuve plus péremptoire, et ne trouvant pas assez convaincant ce que disent les navigateurs de l'étroitesse du canal qui sépare l'Amérique russe du Kamtstchatka, ni de l'identité des couches du terrain sur l'une et l'autre rive, d'où l'on déduit la preuve d'une rupture entre les deux continents, je n'hésitai pas à soutenir l'hypothèse de l'autochthonie des Dènès en Amérique.
Quelques années après, je lisais dans un petit ouvrage publié par Mgr l'évéque de Saint-Boniface 2, que ce vénérable prélat avait trouvé
1. Les Peaux-Rouges parlent toujours de la terre comme d'une ile ; tous les continents sont des îles pour eux.
2. E/quissedu nurd-oue.it de l'Amérique, par Mgr Al. Taché, présentement archevêque.
chez les Cliippewayans du lac Athabaskaw, une tradition ayant trait à leur origine. Elle est identique à celle des Couteaux Jaunes. Je commençai doue à croire qu'il y avait plus qu'une fable puérile sous l'apologue du géant pétrifié.
Parvenu chez les Peaux de Lièvre du Cercle arctique, je trouvai qu'ils donnent aux Montagnes-Rocheuses le nom d'Épine-dorsale de la terre « Ti-gonaii-J;kwènè. » Voilà encore mon géant, me disais-je. Enfin en 1874, me trouvant à sept cent lieues de là vers le sud, chez les Thl-lan olliité (habitants du bout de la tête), qui chassent sur les bords des lacs Froid et du Cœur, sous le 54" de latitude N., j'entendis de nouveau de leur bouche, à propos de l'étymologie de leur singulier nom, la même tradition. On y ajoutait seulement cette particularité significative que lors de la chute du géant, sa tête était venue atteindre le lac Froid, tandis que ses pieds reposaient bien loin dans le nord-nord-ouest. Il me fut alors bien aisé de comprendre le sens de l'apologue, car ces Dênc, habitant au bout de la tête du géant, sont la peuplade la plus méridio nale qu'il existe de cette famille Peau-Rouge sur le versant oriental des Montagnes-Rocheuses, c'est-à-dire qui soit parvenue dans le sud après avoir traversé cette cordillère.
Le géant symbolise donc le peuple l)èi)ù-Dlm}jiè tout entier, et les migrations du renne sont le flot des hordes qui se pressèrent et se succédèrent d'Asie en Amérique. Il me semble que ce n'est point là une opinion hasardée. En tout cas elle vaut mieux qu'une hypothèse. Mais elle s'étaye d'autres traditions.
Sir Alex. Mackenzie, premier explorateur européen du beau fleuve qui porte son nom, nous dit que les Chippewayans de son temps reconnaissaient être venus d'un grand continent occidental, sur lequel ils avaient toujours conservé une marche de l'ouest à l'est; qu'ils prétondaient avoir habité en esclavage au milieu d'une nation très-méchante; que pour se soustraire à son joug ils avaient dû traverser un lac fort long et fort étroit, très-plat et parsemé d'îles ; qu'ils le longèrent durant rhiver et abordèrent à une rivière, sur les bords de laquelle ils trouvèrent un métal brillant (la rivière du Cuivre) ; mais qu'ensuite ce métal s'enfonça à six pieds sous terre en punition d'un crime *.
Je n'ai connu cette relation du chevalier Mackenzie que longtemps après avoir recueilli les traditions des Peaux do Lièvre et des Loucheux, qui concordent en tout avec elle. Mais les Chippewayans ou Montagnais, par l'effet de leurs occupations distrayantes, des idées nouvellement acquises et d'un plus long contact avec les blancs, ont
1. A journey from Montréal to Ihe Glacial and Pacific Océans, l)y sir Aie Mackenzie. Londou, 178'J-'J3.
perdu complètement le souvenir de ces faits, mieux conservés par les tribus plus voisines du détroit. II ne leur reste que Tapologue du géant, qui en est comme le résumé.
Sir John Franklin 1 en dit plus encore que Mackenzie, car il assure que de son temps (1820), les tribus des Montagnes-Rocheuses qui fréquentent le fort des Liards, disaient être venues par eau, d'une contrée verdoyante et occidentale, où il y avait abondance de gros fruits, des ai'bres singuliers et beaucoup d'animaux, dont l'un, semblable à l'homme, grimaçait et se perchait sur les arbres. Je cite ces auteurs sans prendre la responsabilité de ce qu'ils avancent; toutefois je dois faire remarquer que cette connaissance du singe, qu'ont quelques-uns de nos Dènè, concorde parfaitement avec ce que m'en dirent en 1868 les Esquimaux du Bas-Mackenzie.
C'est chez les Peaux de Lièvre et les Loucheux que le souvenir de l'existence des Dèné-Dindjié sur un continent occidental, et de leur émigration en Amérique, s'est conservé le plus vivace. Voici le résumé de la tradition que j'ai recueillie de leur bouche. « Ils habitaient jadis bien loin dans l'occident, au-delà de la mer et au milieu d'une nation fort puissante, chez laquelle les magiciens avaient le pouvoir de se transformer en chiens ou en loups durant la nuit, tandis qu'ils redevenaient hommes pendant le jour. Ces ennemis avaient pris des femmes parmi les Dènès^ mais ces créatures ne participaient en rien aux pratiques occultes de leurs maris. Eux seuls tenaient à la fois et de l'homme et du chien. Ils persécutaient les Dènès, à l'orient desquels s'étendait leur territoire, et des guerres incessantes avaient lieu entre les deux peuples. Ces ennemis, les Peaux de Lièvre les nomment Kftci-détélé (têtes pelées), car ils se rasaient la tête et portaient perruque. Ils n'étaient pas plus grands que les hommes de la nation Dènè mais ils étaient terriblement féroces et anthropophages. Les Montagnais chez qui le souvenir de ces ennemis s'est effacé, n'en ont conservé que le nom iVEyounné c'est-à-dire les fantômes. »
Le.s Loucheux nous les dépeignent comme très-vaillants mais immoraux et allant presque nus. A la guerre ils portaient des casques de bois, des boucliers en peau très-dure suspendus à l'épaule, et un vêtement recouvert d'écaillés (cuirasses). Leurs armes, disent-ils, étaient des couteaux trancliants liés au bout d'une perche (lances).
Loucheux et Peaux de Lièvre s'accordent à dire que dans le pays qu'ils habitaient primitivement, de concert avec ces hommes sanguinaires, se trouvaient des lynx énormes (nontay.o,na"ay), de grands ru-
1. Nnrrntitfi ofnjimrnpii In Ihe shores nf Ihc pulnr sea, hy sir John Franklin 1!. 11. X. Lo.wldii, lHVJ-22.
minants {êtl rakotchô), des pachydermes monstrueux et invulnérables (ti-kokoonlay-tchô), des sauriens gigantesques et ovipares {èzè-kotsi), des serpents d'une beauté et d'une grandeur telles que dès qu'on les avait aperçus on en était fasciné (natuivi, (ju-tuicé-lcitô) ; enfin des animaux grimaciers qui perchaient sur les arbres et qui marchaient debout comme l'homme {kun"è).
« Telle était la position des Dènè-DinJjiù dans ce pays, lorsque tout à coup, continue la tradition, il se fit un mouvement dans la terre; elle changea de côté en pirouettant sur elle-même. Alors leurs ennemis se trouvèrent à l'occident du même continent, tandis qu'ils se virent placés à l'orient. Ils se prirent aussitôt à fuir en se dirigeant toujours vers l'est, tandis que les Têles-rasées les poursuivaient. D'abord ils habitèrent au bord d'une grande mer occidentale d'où ils passèrent sur le continent américain qu'ils trouvèrent, disent-ils, complètement désert (éfc'w tédi nènè kkè bé kkè dèiiè tillé). D'étape en étape ils parvinrent en très-grand nombre jusqu'aux Montagnes-Rocheuses, dans les vallées desquelles ils demeurèrent longtemps cachés, ignorant encore qu'un immense cours d'eau très-poissonneux existait par delà les monts, dans la vallée orientale. Durant cette période, qu'ils m'ont représentée comme très-pénible, à cause de leur extrême pénuine de nourriture, de la stérilité du sol, et de leur grande multitude, « quelque chose de ft semblable à de très-petits morceaux de viande tombait du ciel tous « les matins, disent-ils (yané ttsen agicini laguntlé bœ nétcha illé hèni « t'an-défa). Beaucoup de monde accourait pour ramasser cette sub- « stance, et c'est grâce à elle que nous vécûmes. Nous l'appelons bœ « Itassi ynn tta-dlay (une sorte de petite chose pleine de viande), parce « qu'il n'en tombait qu'une mesure pour chacun {inl'èijé bclla-cUay la « zon dènè pa t'a-nadenivè). »
« A cette époque, continue le récit de mes Peaux de Lièvre, nous ne « formions qu'une nation. Loucheux, Montagnais, Castors, etc., vi- « valent tous ensemble. Ceci est dans un passé bien éloigné. Alors « tout à coup dans la direction du sud-ouest on découvrit une étoile « brûlante et flamboyante {ftotn llèrè kollù). D'abord on s'épouvanta, « puis on se rappela le chaut et la tradition des Anciens *. Un « jeune homme voulut aller vers l'étoile. Plusieurs d'entre nous le « suivirent aussi. Nous ne les revîmes plus. Alors tous les Dènè « se séparèrent et chaque tribu s'en fut de son côté, parce qu'ils « étaient mauvais. Mais quant à nous, qui sommes de bonnes gens, a nous demeurâmes dans la montagne. C'est pour cela qu'on dit en-