Nom ddiic du fleuve Mackenzie
« Le castor et le porc-épic demeuraient jadis bien loin dans l'ouest, « de l'autre côté du fleuve et des montagnes. Or, le castor, animal « aquatique et qui par conséquent sait nager, traversa la mer à la « nage et vint camper de ce côté, au bord de l'eau. Cette grosse mon- « tagne que l'on nomme tsa-yô-epèli (le gros castor nageur) fut son « logis. C'est là qu'il demeura.
« Mais sur la rive occidentale le porc-épic pleurait après le castor, « car il s'ennuyait loin de lui. Mè né ncné ttsen ni-ntvottè, s'uréi (Puissé- « je dans ton pays aborder par eau, ô ma sœur!) répétait-il en pleu- « rant. Mais il ne savait pas nager comme sa sœur Castor.
« De son côté, Castor, sa sœur, pleurait sans cesse sur la rive orien- 0 taie en chantant :
« Ta une yé tcôttèri yénéftvéné, (Et moi, en cet autre lieu où fut
ma demeure,)
« S'îH'é, mé "anna s\ik'élét (0 ma sœur, puisses-tu me recon-
duire par terre!)
« D'abord ils demeuraient ensemble et puis il se forma de l'eau « entre eux, un grand lac peut-être, un fleuve peut-être, nous l'igno- « rons; alors tout à coup il s'étendit comme une mer entre les deux « sœurs, il n'y eut plus de passage possible, et c'est pourquoi le porc- « épie sur la terre occidentale, et le castor sur la rive orientale dece meurèrent à se désoler. »
Je me permettrai de revenir sur la tradition des Peaux de Lièvre qui attribue aux Têtes-rasées le pouvoir de se métamorphoser en chiens. Elle concorde avec une autre croyance de ces mêmes Dénè en une nation d'hommes-chiens qui habiterait dans le nord-ouest, sur le continent Asiatique. Les Loucheux, les Flaucs-de-chien et les Esclaves la partagent également. Ils nomment ce peuple Tl'in-ak'éni, l'én-ak^œij^ ce qui veut dire à la fois Pieds de chien et Fils de chien; et prétendent que les hommes y ont l'arrière-train d'un chien enté sur un torse humain, mais que leurs femmes, qui sont fort belles, sont conformées comme les créatures ordinaires; toutefois leurs enfants mâles l'essemblent à leurs pères. Ils ont les aptitudes et les mœurs grossières de la gent canine rôdent de nuit comme les chiens sauvages et habitent une contrée silencieuse sur laquelle planent des ténèbres épaisses. L'histoire de « l'homme qui a voyagé parmi les Tiin-ak^êni ou Béoni/Mn-gotlinè (ceux qui habitent dans les ténèbres) », est très-connue dans tout le Bas- Mackenzie ainsi qu'au grand lac des Ours. Il est même une tribu, celle des Plats-côtés de chien ou Flancs-de-chien, qui se trouve comme stigmatisée parmi lus Dènè, par la communauté d'origine que lui prè
tent les Peaux de Lièvre et les Couteaux Jaunes avec les Hommeschiens. A leur dire, cette tribu serait une peuplade métisse qui proviendrait de l'union monstrueuse d'une femme Dènè avec un hommechien.
Le voyageur Samuel Hearne, le premier Européen qui ait pénétré sur le territoire des Dènè par la baie d'Hudson, rapporte que la tradition des Dènè de Churchill (baie d'Hudson), les fait descendre d'une femme créée seule dans la compagnie d'un jeune homme-chien. Après qu'elle eût eu des rapports avec lui, le grand génie qui balaye le ciel de sa tête {Yakkè- ell'ini, déjà nommé,) tua le chien, en dispersa les membres et en créa tout ce qui a vie sur terre, qu'il donna pour nourriture à la femme et à ses enfants 1.
Cette croyance presque générale chez les tribus Dènè est, à mon avis, un indice très-plausible que cette famille est le produit du mélange de deux nations ennemies entre elles; car nous voyons que les fils, nés de cette union forcée et tyrannique,ont été élevés par leurs mères dans la haine de leurs ancêtres paternels, qu'elles comparent au chien, l'animal le plus vil et le plus mépinsable aux yeux des Dènè. C'est pour échapper à cette nation impie et sans doute immorale qu'ils quittèrent le pays dans lequel ils vivaient en esclavage et abordèrent en Amérique.
La tristesse de la région ténébreuse sise au nord-ouest, ils la connaîtraient donc pour l'avoir expérimentée. Elle conviendrait aux steppes des peuplades tartares de la haute Asie ; et les rapports frappants que l'on a observés entre les Américains du nord et les tribus asiatiques auraient une confirmation dans l'apologue des deux sœurs, symbolisées par le porc-épic et le castor, séparés fortuitement par une mer et mis dans l'impossibilité de se rejoindre désormais. Les anciens connaissaient la mélancolie de ces régions hyperboréennes, et Virgile les dépeignait aussi comme ensevelies dans une étei^nelle nuit :
« Illic, ut perhibent, aut intempesta silet nox, « Semper et obtenta densantur nocte tenebrae. » (Georg., ch. i, v. 245).
Mais une chose bien faite pour dérouter les ethnologues qui admettent l'autochthonie des Américains, c'est que cette croyance en un peu-
1. A journey from Prince of Walles fort to the Northern Océan. London,
pie semi-homme semi-chien, se trouve répandue en Arabie, en Egypte, en Abyssinie,en Chine et eu Tartarie.
Ce n'a pas été sans le plus grand étonnement que j'ai retrouvé dernièrement, dans un auteur américain qui est demeuré trois ans en Ethiopie, des détails presque identiques à ceux que me fournirent les Dènè du Mackenzie. D'après ce voyageur 1, la croyance en une nation d'hommes-chiens est répandue depuis l'Egypte jusqu'au Nil blanc, y compris l'Abyssinie et le Kordofan. Il dit même qu'elle est connue en Arabie, cVoù elle dhive probablement. Ceci est à noter. Les Abyssiniens nomment ce peuple Béni-Kelb (fils de chiensj. Ils assurent que les mâles sont à moitié chiens, tandis que les femelles sont de belles créatures humaines, mais très-portées à la lasciveté, et ayant beaucoup d'inclination à captiver les voyageurs. Cette particularité est également relatée dans les traditions Dènè-Dindjié. Le même auteur nous dit qu'il existe en Abyssinie une grande variété de versions, touchant le pays habité par cette singulière race. Les uns désignent le Fertit, au sud du Darfour, comme la patrie des hommes-chiens ; les autres la placent au sud-ouest de l'Abyssinie, tandis que d'autres enfin indiquent le centre de l'Afrique comme le séjour de ces monstres. Voilà ce que dit M. Parkyns.
On pourrait donc être tenté de croire que les Dènè-Dindjié tirent leur origine des régions qui avoisinent l'Arabie ou l'Egypte, et qu'ils en ont rapporté cette singulière croyance, si on ne la trouvait également répandue en Chine, en Tartarie et au Thibet, au dire d'autres voyageurs. La seule dificrence qui existe entre toutes ces légendes, c'est que les Chinois placent au nord-est et au-delà des mers cette race fantastique que nos Dènè-Dmdjié disent habiter le nord-ouest. Néanmoins, nous pouvons suivre dans sa marche cette bizarre tra^iitiou, depuis l'Arabie ou l'Egypte, jusque dans l'Amérique du nord, à travers l'Asie centrale et le Céleste Empire. Qui sait même si cette croyance ne fut pas transportée dans toutes ces contrées par les hordes tartares. On sait, en eff"et, que les Scythes ou Mogols, nation nomade, mais fort nombreuse et dont la puissance menaça et fit trembler l'Europe, séjournèrent longtemps dans les steppes de la mer Caspienne, qu'ils eurent de fréquents rapports avec les Sarrazins ou Arabes, les Syriens, les Ismaéliens de Perse ou Assassins, les Grecs et les Egyptiens. On n'ignore pas que, sous la conduite de Koublni-Khan, ils conquirent au xne siècle l'empire chinois, le Pégu, la Birmanie, la Corée, après avoir balayé toute l'Asie; que leur chef, devenu le premier em-
i. Lift in Abys$inia, by M. Manstield Parkyns, 1854, t. II, y. 236.
pereur lartare de la Chine, fut le monarque le plus puissant du monde, et qu'il vit sous son sceptre tout le continent asiatique, depuis et y compris les steppes de la Russie jusqu'aux limites orientales du Kamstchatka, sans compter les îles de la Sonde. Enfin on connaît le sort de la flotte qu'il envoya à la conquête du Japon, et l'hypothèse qui a été émise du peuplement d'une partie de l'Amérique par les naufragés de cette expédition navale. Cette opinion revêt un certain caractère de probabilité, lorsqu'on se rappelle que la nation mongole avait reçu la foi chrétienne du temps de saint Louis, que son empereur avait aupx"ès de lui des missionnaires catholiques, et qu'elle comptait, parmi les divers peuples qu'elle s'était assimilés, des Juifs, des Musulmans et des Bouddhistes.
Il n'est donc pas étonnant que le baron De Hammer et le savant Klaproth lui-même, aient retrouvé dans l'empire chinois les principaux traits des physionomies assyrienne, chaldéenne et même égyptienne, unis aux types tartare et chinois,
Eh bien, c'est justement ce que nous observons parmi nos Dèné- Dindjié, et de plus le type Loucheux offre une grande ressemblance avec le type Hindou.
Enfin je trouve deux nouveaux traits de la conformité et de l'unité d'origine de la fable des hommes-chiens, en quelque contrée qu'on la rencontre, en ce que les Dènè-Dindjié, lorsqu'ils parlent de cette race sans se servir de paraboles ou apologues, la représentent comme se rasant la tête et portant de faux cheveux, fait qui convient aussi bien aux Egyptiens qu'aux Arabes, aux Assyriens et aux Chinois. De plus, nous trouvons au Japon un dieu-chien. Canon, (dont le nom offre en même temps une grande analogie avec le mot canis), comme il existait en Egypte le dieu-chien Anubis.
Nous avons entendu le témoignage oral des Dènè-Dmdjié touchant le point de l'espace et le continent d'où ils ont émigré en Amérique. Le premier est l'ouest, l'autre l'Asie. Compai'ons maintenant leurs usages et leurs traditions aux coutumes et aux croyances des peuples Asiatiques et des Anciens.
LEGENDES ET COUTUMES DES DENE-DINDJIE ANALOGUES A CELLES DES ASIATIQUES ET DES ANCIENS.
Plusieurs de ces coutumes et de ces croyances ressortent de la peinture descriptive que nous avons déjà faite des Dèné-Dindjié. Mais nous
allons accumuler ici toutes les corrélations que nous avons pu rencontrer entre les Dènè-Dindjié et les peuples de l'Asie anciens ou modernes. Nous ferons donc observer que, dans un grand nombre de tribus, l'antique foi à la métemps^'chose et à la migration des âmes est profondément enracinée. Ce sont ordinairement les petits enfants naissant avec une ou deux dents, fait assez commun parmi les Dènè, qui passent pour ressuscites ou réincarnés. 11 en est de même de ceux qui viennent au monde peu après le trépas de quelqu'un. Le témoignage de Hearne confirme mon assertion. J'ai eu bien du mal pour dissuader les Peaux de Lièvre de cette superstition, et je doute d'y avoir réussi. Je n'ai pu chasser de l'esprit d'une jeune fille la persuasion où elle était d'avoir vécu, antérieurement à sa naissance, sous un nom et avec des traits autres que ceux que je lui connaissais; ni empêcher une vieille femme de revendiquer la propriété de l'enfant de sa voisine, sous le spécieux prétexte qu'elle reconnaissait en lui l'âme émigrée de son fils décédé. J'ai connaissance de plusieurs cas semblables.
Les Hurons partageaient la même croyance. D'après Malte-Brun, ils enterraient les petits enfants au bord des sentiers, afin que les femmes qui passeraient par là pussent recevoir leurs âmes et les mettre de nouveau au monde. Cette faculté de se réincarner, les Dénè-Dindjié l'appliquent également aux animaux. J'ai connu une malheureuse mère qui se désolait, parce qu'une sorcière de profession lui assui-ait qu'elle avait vu son fils mort se promenant sur le rivage sous la forme d'un ours. Il est rare qu'après le trépas de -quelque sauvage marquant, ses compagnons n'affirment l'avoir vu métamorphosé en caribou à deux pattes, en ours ou en élan. — Or, cette doctrine vieille comme le monde, partagée par les Celtes comme par les Egyptiens, et qui fut importée jusqu'aux extrémités de l'Asie par le philosophe Lao-Tsè, à son retour de la terre des Pharaons, comment est-elle parvenue en Amérique si ce n'est par l'Asie ?
Les Peaux de Lièvre et les Loucheux conçoivent pour le bœuf musqué une sorte de respect et de crainte révérencieuse. Ils prétendent, avec les Hindoux, que la bouse de vache est une médecine qui rend voyant et invulnérable. Un de leurs héros, dont l'histoire offre les plus grands i-approchements avec celle de Moïse, est nommé Etsiégé (bouse de vache), parce qu'étant petit, il fut, disent-ils, frotté de bouse afin d'acquéi'ir la puissance magique.
Les Dènè des Montagnes-Rocheuses, certains Peaux de Lièvre et les Flancs de Chien en disent autant du chien et de sa fiente. Je connais un prétendu sorcier qui ne jouit d'une immense réputation que parce que, dans ses incantations, il avale cet objet dégoûtant, que les Dcnés considèrent comme un poison mortel.
En cas de maladie dangereuse, les Peaux de Lièvre tivaient du sang à un homme sain et le buvaient sans scrupules. J'ai vu cet usage en vigueur; dans certains cas on le pratique encore quoique à notre insu.
Nos Dènè-DinJjié, comme les Chinois, font entendre en signe de douleur un soufflement palatal, long et sifflant. Ils en font autant lorsqu'ils se reposent durant la marche ou pendant le travail.
Ils ont un jeu nommé udzi qui ressemble au tsi-mei des Chinois 1 et à la mourra des Italiens. Il consiste à deviner dans quelle main le partner tient un objet caché. Ce jeu est également connu des Algonquins. Ils l'accompagnent de chants, de clameurs et du son du tambour.
Les Loucheux ou Dindjié se couvrent la chevelure d'argile mêlée de graisse et de duvet de canard ou de cygne, usage en honneur chez les Papouas et les Tasmaniens. A la cour de Salomon, les dandys Israélites ne se saupoudraient-ils pas la tête de poudre d'or? 2
Jadis, dans la tribu des Peaux de Lièvre, on traitait les prisonniers de guerre à peu près comme en usaient les anciens Mexicains, les modernes Sioux, les Chinois et les Celtes. Après les avoir étendus sur le dos, on les fichait en terre au moyen d'un pieu aigu qui leur traversait le nombril, on leur ouvrait la poitrine avec un couteau de silex, et, après leur avoir arraché le cœur, on le donnait aux femmes qui, avec rage, le mâchaient tout palpitant.
Nos Indiens personnifient tous les éléments, l'eau, le feu, le vent, les rivières, etc. ; ils prétendent converser avec eux par la vertu de la magie ou jonglerie, comme les païens d'autrefois.
Ils exposaient à la mort et détruisaient les enfants du sexe féminin, comme les Chinois, les Egyptiens, les Malgaches et les Arabes, parce qu'ils regardaient la naissance d'une fille comme une infortune. Ils se reconnaissaient donc le droit de vie et de mort sur leur progéniture, à l'instar des Lacédémoniens et des Romains. Ils croient encore que les astres président à la destinée des humains, et qu'il meurt un homme chaque fois qu'ils aperçoivent une étoile tombante.
D'après les Dènè-Diiidjié, la foudre est produite par l'éclat du regard d'une sorte d'aigle monstrueux nommé idi, iti, dont les battements d'ailes forment les roulements du tonnerre. Cette croyance est partagée par les Algonquins qui appellent cet oiseau inyèsiw, et en font une sorte de coq de bruyère (i)iyéiv). En Dèiiè-Dindjié, ce dernier oiseau se nomme également (/(', ti. A quelque espèce qu'appartienne l'oiseau-tonnerre de