‹ Monographie des Dènè-Dindjié [microforme]Chapitre 17 sur 31 · RÉSUMÉ DES TRADITIONS PEAUX DE LIÈVRE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DES TRADITIONS PEAUX DE LIÈVRE

D'après les Peaux de Lièvre, ce sont les génies, serviteurs d'Inkfwinwélay, qui ont créé toutes choses, en étendant par six fois sur l'univers un voile maguifique, souple et doux comme la peau de l'élan passée en basane. Chaque fois qu'ils levaient ce voile, l'univers apparaissait un peu plus beau.

Or la Sainte-Ecriture se sert fréquemment d’une image semblable pour exprimer les œuvres de Dieu. Dans le psaume en, ilest écrit : « Il étend les cieux comme une peau. » Isaïe dit (chap. 50) : « de couvre « les cieux d’un voile, et les téutbres les enveloppent, etc. »

Les Peaux de Lièvre nomment le premier homme tantôt Kunyon (le Sensé), nom par lequel ils désignent aussi leur Noé, tantôt Ennagu'ini (celui qui voit en avant et en arrière). Mais ce nom ils le donnent à Dieu dans d’autres traditions.

« Au commencement, disent-ils, existaient Kunyon et sa sœur, qui était aussi sa femme. On était en automne. Avant que l’homme le sut, la femme lui tressa des raquettes (’a,mot qui signifie aussi anathème, malédiction, arrêt); elle lui fabriqua un vêtement en peau de lièvre, Ge fut pendant la nuit et à l'insu de son mari qu'elle le fit, et avec la peau d’un seul lièvre, »

« Or done, un jour, au bord du ciel, le premier homme jouait à la paume et sa femme dansait. Mais voilà que tout à coup, ils se prirent à

1. Life in Abyssinia, t. 11, p. 35, by Mansfield Parkyns, 1854. 2. Psaume, 77, v. À,

pleurer : « Nos enfants! hélas! hélas! nos enfants! hélas! hélas! » disaient-ils en sanglotant. Depuis lors l’homme meurt sur cette terre. C'est parce qu'ils avaient joué à la paume. Ils savaient que leurs enfants mourraient, et c’est pourquoi ils se lamentaient. »

« De plus sensé et de plus voyant que Kunyon il n’y en a jamais eu depuis. »

Le déluge des Peaux de Lièvre est semblable à celui des Montagnais, mais l’apologue s’y efface davantage devant le récit véritable. Kunyon ou le Sensé construit à grand'peine un immense radeau, en vue d’une inondation qu'il prévoit et dont il essave en vain de prémunir ses compatriotes. Ils lui répondent qu'ils grimperont sur les arbres. Cependant le déluge a lieu, les eaux s'élèvent au-dessus des Montagnes-Rocheuses et l'humanité entière est détruite; mais le radeau du Sensé flotte sur les eaux et lui sauve la vie, ainsi qu’à tous les couples d'animaux qu'il y avait placés.

Le reste est semblable à la tradition Montagnaise, mais les Peaux de Lièvre attribuent cette inondation générale et la destruction de tous les hommes à la vengeance du corbeau, que le Sensé, pour le punir de sa méchanceté, avait précipité dans le feu. Après le déluge, le corbeau fut le premier des habitants du radeau qui se sauva sur terre, où il parqua tous les ruminants afin de condamner Kunyon à mourir de faim ; mais la hulotte blanche déjoua ses ruses méchantes et avertit le Sensé qui délivra les animaux et repeupla ainsi la terre,

A cette tradition succède celle de la chute, déjà citée, avec la variante suivante : Les deux frères aperçoivent l’arc-en-ciel et veulent l’atteindre. Un vieillard à cheveux blancs leur donne les flèches magiques et leur fait la même défense dont ii a été question dans la parabole Montagnaise. Une condition posée à l’homme comme prix du bonheur et dela vie, une défense et une prévarication suivie de malheur, voilà ce que l’on trouve au commencement de toutes les théogonies.

« Les deux frères enfreignirent l'ordre; le cadet ressaisit la flèche qu'il avait décochée. Mais celle-ci s’élançant les conduisit l’un et l’autre au sommet d’une montagne conique qui s'élevait jusqu'au ciel, »

« À peine y furent-ils parvenus qu'ils entendirent une voix souterraine et railleuse qui leur disait : « Mais, mes amis, vos langues ne « sont plus semblables! » Ils auraient dû abandonner leur flèche, mais ça leur était difficile, car la flèche montait toujours. Tout à coup, étant parvenus tout au sommet de la haute montagne, ils y trouvèrent une grande foule d'hommes. « Qu’allons-nous faire ici, se disaient-ils « entre eux, cette montagne est bien dure, bien solide, à la vérité; « mais elle est trop petite pour nous tous, » Alors on fit du feu, et comme il se trouvait là des mines d'asphalte, le bitume prit feu, les

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rochers éclatèrent avec un bruit affreux, la multitude prit l'épouvante. Tout à coup la haute montagne disparut, elle se changea en une plaine immense, les hommes, séchant de terreur et ne s'entendant plus, se dispersèrent de toutes parts. On s’éloigna chacun de son côté. Alors les nations se formèrent. C’est depuis lors que nous ne parlons plus la même langue, dit-on. »

« Il existait un homme qui habitait dans l’antre des porcs-épics. Il y faisait noir; on allait l'y brûler. Tout à coup Celui qui voit en avant et en arrière (Enna-gu'int) frappa leur terre de son tonnerre, il délivra l'homme en lui ouvrant un passage souterrain vers la terre étrangère. L'homme se nommait Sans feu ni patrie (K:on-édin) ; nous l’appelons aussi pat'onné (le voyageur). Ayant regardé Enna-gu'ini, il le vit qui passait au milieu du feu, et il eut peur : « Ah! mon grand père, j'ai peur de toi, » lui dit-il. « Du tout, mon petit-fils, dit le géant, je « suis bon et ne détruis pas les hommes, demeure avec moi, » — Et le voyageur, l'homme sans patrie, demeura avec Celui qui voit en avant et en arrière. Celui-ci le plaçait sur son épaule, il le transportait dans ses mains, il le mettait dans ses mitaines. Pour l’homme il tuait des élans et des castors — « Celui qui use le ciel de sa tête (Ya-na- « kfwi-odinza) est mon ennemi, lui avoua-t-il un jour , ses jeunes « gens sont nombreux; un jour il me tuera, et alors tu verras mon « sang rougir la voûte des cieux. » L'homme s’attrista. « Viens, « continua ÆEnna-gu'ini, je le vois qui s’avance, allons à sa ren- « contre. »

«Il donna à l'homme sans patrie une énorme dent de castor: «Tiens, « lui dit-il, cache-toi ici, je vais aller combattre le géant mauvais, « voilà une arme, tiens-la haut et ferme. » Il partit. »

« Un moment après, on entendit le monstre se débattre sous l’étreinte de Celui qui voit. Longtemps ils luttèrent; mais le mauvais géant allait avoir le dessus, lorsque Celui qui voit cria à l'homme : « Oh! mon fils, « coupe, coupe-lui le nerf de la jambe. » L'homme sans feu coupa le nerf, le géant tomba à la renverse et fut tué, Sa femme et ses enfants eurent le même sort, C'est pourquoi nous ne mangeons pas du nerf de la jambe, »

« C'est bon, mon fils, va-t-en, dit alors Celui qui voit. Si jamais tu « aperçois le ciel rougir, c'est qu'on aura versé mon sang. Tiens, « ajouta=t-il, voilà mon bâton, avant de t’endormir plante-ie à ton « chevet, et quand quelque chose te sera pénible, crie vers moi »

« Il s'en fut, et l'homme sans lieu demeura tout triste. Quand quelque chose lui était difficile, qme les animaux malfaisants le tourmentaient, il montait sur un sapin et il appelait son grand père, Celui qui voit en avant et en arrière, et aussitôt celui-ci entendait sa voix. Quand ii se

couchaïit, il plantait à son chevet le bâton du Géant, et alors il revoyait en rêve la maison de sa mère, »

« Quant à celle-ci elle le pleurait comme mort, car jamais il ne revit sa patrie. Il suivit une belle jeune fille et l’épousa. Le lard, il le changea en farine cuite, et la graisse en vapeur. Il rendit la viande très-grasse. Tout à coup il arriva que le ciel apparut tout rouge. L'homme sans feu ni lieu se ressouvint alors de la parole, et il éclata en sanglots. Il parcourait les bois en criant : & Oh! mon Grand pere! hélas! hélas! »

« À la fin il ne se leva plus, il ne commanda plus personne. Il se creusa un tombeau dans une colline, sur une île : « Quand je mourrai, « dit-il, c’est là que vous mettrez mes os. » C’est la fin. »

Il serait trop long de raconter toute l'histoire de Kson-édin, laquelle a plusieurs phases ou chapitres.

Il y est dit que sa femme était si belle, que plusieurs prétendants se la disputaient et la r-virent à l'homme sans patrie. C’est pourquoi on appelle celle-ci La ”.-na-tsandé (celle pour laquelle on se dispute). A cause d'elle, Kpon-vdin fut obligé de descendre dans un pays étranger en suivant le bord de la mer; mais arrivé à un détroit, sa femme lui fut ravie par un homme puissant nommé Famonk’a ou l'horizon blanchissant. L'homme sans patrie le combattit, lui reprit son épouse, et avec elle plusieurs autres femmes qu’il épousa également.

De L'at'anatsandé, il eut un fils unique nommé Chi a"ini (le chasseur) qui, à son tour, eut un grand nombre de fils et une fille,

Voici comment continue la tradition :

« Les fils du Chasseur tuèrent un jour un brave homme. « Il veut « notre mort, » persèrent-ils, et ils le prévinrent en le tuant; maisil n'en était rien, c'etait un fort brave homme. »

« Aussitôt on ne les ,avit plus; ils s'étaient sauvés, et habitaient seuls dans une île. Ils deineurèrent depuis lors toujours séparés des autres hommes. Un jour l’un d’entre eux ayant quitté sa retraite pour revenir parmi ses semblables, il entendit tout à coup qu’on lui criait : « Mon frère aîné que vous avez tué m'a chargé de vous dire ceci : « vous « m'avez tué tous ensemble, en moi vous avez mis à mort un fort brave « homme! » C'est mon fre aîné qui vous le dit, »

« En entendant ces mots, le fils du Chasseur se sauva ; il revint vers ses frères, et leur rapporta ce qu’il avait oui : « Le frère cadet de celui « que nous avons mis à mort, dit-il, m'a crié : « Ah! malheureux, « vous avez tué un brave homme, un fort brave homme, »

« Alors on prit l'épouvante, on s'en fut loin de ce lieu, on demeura parmi les nations, mais seuls, toujours à part. « Celui que nous en- « visagerous et qui détournera de nos ses regards, celui-là rous dé- « teste, tuons-le! » se dirent ces hommes les ans aux autres, »

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