RÉSUMÉ DES TRADITIONS LOUCHEUSES
J'omets ici toutes les légendes loucheuses qui sont identiques à celles des Montagnais ou des Peaux de Lièvre, pour ne mentionner succinctement que les récits qui présentent quelque chose de nouveau pour nous.
La première des traditions dindjié s'éloigne un peu du récit génésiaque, toutefois on y retrouve les principaux traits.
« Au commencement du monde deux frères demeuraient seuls sur la terre et ils allaient nus. L’aîné, mécontent de son jeune frère, le frappa d’une flèche et le tua ; puis désespéré à la vue de son crime il s'enfuit loin de la maison paternelle et on ne le vit jamais plus 1. »
« Le père et la mère des deux frères (la tradition ne dit pas qui ils étaient), tous deux très-âgés, eurent un troisième fils. Celui-ci, sans cesse préoccupé de la mort de son frère et de la disparition de l'aîné, se mit à la recherche de ce dernier et disparut aussi. Voici le récit de ses aventures :
« Après avoir longtemps voyagé il arriva sur les bords d'un grand lac couvert d'oiseaux aquatiques. Au milieu des eaux et à leur surface il aperçut comme la tête d’un homme, et il se cacha pour l'épier. C'était un chasseur de gibier, Cet homme se tenait immobile dans l'eau en dérobant sa tôle sous une touffe de jones; puis, lorsque les oiseaux aquatiques s’approchaient de lui, il leur saisissait les pattes, et les
1. D'après les traditions des Hurons, Juskéka, fils ainé de la premiér femme, tua son frère Tahwitzaron, (Relation des Jésuites, citée par le Dict. d'Ethnographie.)
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tirant sous l'eau, il leur tordait le cou 4. Le chasseur sortit enfin de l'eau, et l'homme qui l'épiait reconnut en lui son propre frère, Il le serra dans ses bras, se fit reconnaître et Lui demanda la permission de jouir de sa compagnie pendant un certain temps, ce qui lui fut accordé. »
« Le chasseur conduisit son cadet dans s° demeure et lui apprit que le Grand-père lui avait primitivement Gonné deux femmes célestes : « Maintenant retire-toi dans ta terre avec tes femmes, lui avait-il dit, « et obéis-moi, Dans ton voyage tu rencontreras un détroit entre deux « mers; le détroitest congelé, mais tu défendras à tes femmes de passer « sur la glace ; elles devront prendre le portage par terre, » Ainsi leur dit le Grand-père, et l’homme promit de lui obéir. Il était done parti pour son pays avec ses deux femmes célestes. Arrivé au bout de la terre il aperçut la mer de chaque côté et le détroit devant lui. Comme l’eau en était congelée, il le traversa à pied. La nuit venue l’homme voulait camper, mais ses deux femmes ne reparaissaient pas. « Elles « ont fait le tour par terre sur le portage, »se dit-il; mais il n’en était rien. Il les vit bientôt qui arrivaient sur la glace du détroit, malgré la défense du grand-père. Dès qu'elles s'y furent engagées, la glace fondit sous leurs pieds et elles furent englouties, car on était en automne et la glace était encore mince. »
« L'homme s’en retourna donc tristement vers le Grand-père et lui redemanda de nouvelles femmes. Celui-ci lui en donna deux autres, deux femmes du ciel parfaitement belles, mais invisibles aux yeux d’un mortel. L'une s'appelait Yakksay-ttsegæ (femme de lumière ou femme matin), l’autre s@-ttségæ (femme des ténèbres ou femme soir), C’est vers elles que l’homme avait conduit son frère cadet. Celui-ei ne les vit pas tout d’abord, mais il put observer que l’une et l’autre quittaient la tente alternativement, et lorsqu'elles rentraient chacune d'elles apportait le produit de son travail. Lorsque la femme de lumière sortait il faisait jour, mais lorsqu'elle rentrait pour prendre la place de sa rivale, celle-ci sortait à son tour, et il faisait nuit2, »
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1. Ce genre de chasse est très-usité en Chine, Le chasseur y cache sa tête dans une calebasse vide qui parait flotter sur les eaux. Il est d'autant plus curieux de voir ce mode de chasse connu de nos Dindjié, qu'ils ne le pratiquent pas et qu'il est inconnu dans l'Amérique du Nord, N'aurions-nous pas en ceci un souvenir du pays qu'ils sccupèrent avant de parvenir en Amérique ?
2, Les Montagnais racontent la même particularité de l'oiseau céleste et divin, Orelbalé, Quand le mâle rentre au nid, alors il fait jour; mais quand c'est la femelle, la nuit lui succède. Cette fable rappelle un peu ce que Rab. Bechaï dit dans le Talmud, sur le chapitre xxx1v du Deutéronome, à savoir comment Moïse pouvait distinguer le jour de la nuit lorsqu'il était sur le
« Le frère cadet passa six jours avec son aîné et chaque jour il put voir un peu mieux les deux femmes; mais il ne les aperçut jamais qu'incomplètement et par derrière. « Mon cadet, lui dit le frère aîné, « puisque tu peux jouir de la vue de mes femmes célestes, c'est une « preuve qu'elles ont de la considération pour toi, car il faut que tu
saches qu'elles sont invisibles à tout mortel; moi-même je suis
devenu immortel depuis le jour où je partis pour la lune. C'est là
que le Grand-père m'a donné ces secondes femmes. Maintenant je te
les confie car je n’ai eu aucun rapport avec elles, adieu. » Et le frère aîné disparut, »
« Le cadet se lamenta de la disparition de son frère, mais il n’y pouvait rien. Il demeura donc avec les deux femmes que son aîné lui avait données, quoique sans entretenir de commerce avec elles. « Que « font-elles quand elles sortent, » se disait-il en lui-même. Avant de prendre pour épouse l’une ou l'autre il voulut les éprouver et il les épia. »
« Le soir venu, pt-ltségæ quitta son époux et la nuit se fit. Peu après l'homme suivit les pas de la femme. Horreur! il l'aperçut debout dans un marécage à l'eau noire et infecte, entichée d’un noir serpent (kan), dont elle recevait les embrassements. L'homme s’en retourna épouvanté, mais il dissimula, »
« Le jour arrivé, od-ttségæ rentra au logis comme si de rien m'était, et Yakkoay-ttsègæ le quitta. L'époux jaloux épia aussi celle-ci. IL La trouva occupée à allaiter de petites gélinottes plus blanches que la neige. Il sourit à cette vue et rentra satisfait. »
« Quelque temps après, les deux femmes arrivèrent au logis portant dans leurs bras leur progéniture, qu’elles dérobèrent soigneusement à leur époux. Mais en l'absence de ses femmes celui-ci souleva le voile qui cachait les enfants. Ceux de la femme de lumière étaient de beaux petits garçons à la peau blanche, ils avaient un joli nez aquilin perforé et orné de tuyaux de plume de cygne. L'homme contempla ces beaux enfants et les recouvrit en souriant. Je Jes adopte se dit:il, »
« Il découvrit ensuite les petits de la femme de ténèbres: ah! c'étaient des hommes-serpents, noirs et hideux, avec une gueule épouvantable. L'homme saisit ses flèches et il tua ces montres, sans pitié aucune. »
« Lorsque la mère rentra, elle fut émue de colère à la vue du trépas de ses enfants, et, honteuse de se voir découverte, elle chercha d’abord
Sinaï, Voici comment répond le docteur juif : Quand Dieu lui enseignait la Loi écrile, alors il reconnaissait qu’il faisait jour; mais quand il lui apprenait la loi orale, alors la nuit arrivait. (Notes de l’auteur.)
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à faire périr l’homme; mais n'y pouvant réussir, elle le quitta pour jamais. On ue l’a plus revue depuis lors 1,
« Mais l'homme conserva pour sa seule et légitime épouse la femme de lumière, et c'est de ce couple que nous descendons. »
Le lecteur constatera aisément dans ce récit le mélange des idées génésiaques avec le fait bien plus récent de l'immigration des Dindjié sur le continent américain. Le souvenir d’un détroit et de la mer se retrouve dans un grand nombre de légendes dénè-dindjié de toutes tribus,
Peut-être que dans l’apologue des deux femmes, qui représentent ici le bien et le mal, et sont peut-être une parabole explicative du mé-
1. Mon narrateur ajoutait que lorsque les Dindjié apprirent, il y a près d'un siècle, qu'une Compagnie de marchands venait d'arriver dans leur pays, dans leur ignorance de ce qu'était une compagnie, et la prenant pour une femme, ils s'imaginèrent longtemps que c'était la femme de ténèbres qui revenait les visiter pour leur malheur,
Cette tradition fabuleuse offre beaucoup de ressemblance avec la fable talmudique de Lilis rapportée par Rab Ben-Sira et par le Speculum ardens (Cracovie, 1597), d'après la Synagoga J'udaïca (cap. 1v, folio 80).
Lilis ou la femme des ténèbres (de la racine Lel nuit) fut, au dire des Rabbins, la première compagne que Dieu créa pour Adam, et il la fit de terre comme lui, c’est pourquoi, disent-ils, il est écrit dans la Genèse : « Masculum el feminam creavil eos! » Et cela avant le texte où il est dit : « Non est bonum hominem esse solum, » espèce de contradiction que les Rabbins Vas Vrat ainsi qu'il suit : Lilis ou la première femme d'Adam lui fut rebelle et désobéissante ; elle s'échappa méme loin de lui en s'envolant dans l’espace par la vertu du tetragrammaton qu'elle invoqua. Elle devint ensuite la mère des Shédim où démons, dont chaque jour elle procréa une centaine en donnant la mort à tous les enfants qui naissaient d'elle.
Aussi les Juits appellent-ils cette première femme, cause de tous les maux, chouelle, Lamie et mére des démons. C'es: ce que l'on peut voir dans plusieurs passage du Lexique Talmudique et dans Médrasch. ,
Après la disparition de Lilis, Dieu tira d’une côte d'Adam Chava ou Eve, qu'il lui donna pour femme, parce qu'il ne jugeait pas bon de le laisser seul sur terre, Chava fut soumise au premier homme et devint la mère des mortels, Voilà comment les rèveries rabbiniques expliquent l'origine du genre humain.
Ce qui impliquerait encore similitude d'origine entre la légende Déné et la fable Talmudique, c'est : Lo la division de ces Indiens les plus septentrionaux en blancs et en noirs; et 2° la crainte superstitieuse qu'ils ont de l’espèce de capricorne que nous appelons, je ne sais pour quelle raison, Lamie (Lamia obscura). Nos Indiens nomment ce chétif insecte Lla-tsutéè (celni d'où sortent les maux) et ils le tuent sans pitié toutes les fois qu'ils le rencontrent: parce que, disent-ils, au commencement des temps la Lamie prononca cet oracle : « Déné kkéoyinté waléni. » (H faut que les hommes meurent). Ils en concoivent une aversion aussi profonde que les Juifs pour leur Lamie ou leur chouette Lilis, contre laquelle, dit le même auteur déjà cité, ceux-ci ne manquent pas de prémunir fes femmes en couche, de crainte que la mère des esprits mauvais ne procure la mort au nouveau-né et ne le transforme en jeune démon. A cet effet ils se servent d’un charme qui con siste en ces quatre mots : Adam, Chava, chutz Lilis. (Note de l'auteur.)
lange des enfants de Seth avec les enfants de Caïn, faudrait-il voir la raison de la division des Loucheux en deux castes, les £ttchian-ksé ou gens de la droite, et les Nattsin-kié ou gens de la gauche, Ces deux castes, bien loin d'être opposées entre elles, ont au contraire pour but d'empêcher que les Dindjié ne s'abandonnent à des querelles intestines; car un Ettchian ne peut épouser une femme de sa caste, mais doit la chercher dans le camp des Nattsin-koés et vice versa, Les Ettchian-ksé sont réputés hommes-blanes, parce que, disent les Toucheux, ils se
nourrissent de poisson et de la chair du renne. Les Nausin-kpé où gens
de la gauche, au contraire, sont tenus pour noirs, parce qu’ils font leur pâture de l'élan ou orignal. Voilà l'explication que m'ont donnée les Dindjié de cette division nationale.
On constatera également que nos Loucheux prêtent à la première femime les mêmes rapports charnels avec le serpent, que lui ont reconnu la plupart des mythologies antiques. Le mystère qui se passa au commencement dans le paradis terrestre et qui, par la chute de la femme, souilla la source de l'humanité entière, a été interprété chez tous les peuples anciens par la conjonction charnelle du dieu-serpent avec la mère des humains. Ainsi l'ont cru les Grecs et les Scandinaves, les Romains et les Cingalais, les noirs de la Nigritie et ceux du Dahomey. Les rabbins eux-mêmes reconnaissaient dans la race des géants que détruisit le déluge, le fruit de la connexion des mauvais-anges avec les filles des hommes 1, Ce commentaire libre de la chute de l'homme expliquerait pourquoi l'antiquité, même païenne, a toujours cru qu'une vierge pure, mère d’un Dieu pur, pourrait seule dominer et écraser le serpent.
« Jam redit et Virgo... occidet et serpens, » dit Virgile.
Or ce commun accord de tous les peuples sur un fait de cette nature ne mérite-t-il pas considération, ou tout au moins quelque étude? L'Eglise, d’ailleurs, ne s’est pas prononcée sur Ja nature de la chute. Quelle qu’elle ait été, le fait est avéré chez tous les peuples, et tous reconnaissent que nous sortons d’une source empoisonnée.
Enfin on remarquera l’analogie que le nom de la femme en hébreu, ischa, offre avec celui du serpent dans l'Inde, schein, et dans l'Arabie, scheilan ou schatan, où ce nom s'applique aussi au démon. Les Loucheux appellent la magie schian. N'y aurait-il pas une conformité et une association d’idées dans ces différents mots formés par la même racine ?
Le déluge des Loucheux est identique à celui des autres Dénèés et