Chapitre IV
Du climat et de l’état sanitaire de Wiesbaden,
Les influences climatériques, jouant un rôle dans les effets des eaux minérales, il importe presqu’ autant au médecin étranger de connaître le ulimat d’une ville de bains que la composition chimique des eaux elles memes; sans cette connaissance, il ne saurait les prescrire au patient, avec discernement, ni, par conséquent, avec espoir de succès.
Le climat de Wiesbaden présente des particularités remarquables et diffère très sensiblement de celui des localités voisines. Il mérite donc d’être connu d’une manière toute spéciale. Nous allons essayer, en nous basant sur les résultats d’observations bien vérifiées, de dégager et de mettre en évidence les diverses causes qui le produisent.
Par climat, j’entends le produit de toutes les influences météorologiques et terrestres ou la somme de certaines propriétés du sol et de l’atmosphère, dans un lieu donné.
Nous avons présenté, au chapitre premier, une esquisse de la topographie de notre bassin thermal, en nous réservant de traiter, au chapitre sixième, de la structure géologique de nos montagnes. Pour le présent, nous nous bornerons à exposer les influences météorologiques de notre climat, c’està-dire, les rapports de température, d’ humidité, d’électricité et de lumière qui le caractérisent; l’état de tranquillité ou d’agitation de l’air et les courants atmosphériques qui prédominent dans notre contrée.
Les fluctuations de la température de notre localité et de celle des environs, ont été observées avec soin, pendant une série d’années, par la société d’histoire naturelle et par des particuliers; le résultat de ces observations a prouvé que la température moyenne de Wiesbaden est de l/z à lx/2 degré
R. plus élevée que celle du voisinage immédiat de la ville et et de deux à trois degrés R, au-dessus de celle de la contrée avoisinante. Le compte-rendu annuel de cette société donne les moyennes suivantes pour Wiesbaden, Cronberg, qui est également situé sur le versant méridional du Taunus et Neukirch, dans le Westerwald.
Wiesbaden Cronberg Neukirch
moyenne de 1845 + 7,83° R. -|~ 7,14° R. -f 5,25° R.
En prenant la moyenne de ces deux années, on trouve, pour Wiesbaden, -|- 8,56° R.; d’après Bouvard, la moyenne de la zone tempérée est de 4,64° à 5,42°; il en résulte, pour Wiesbaden, une différence en plus de 3° — 4° R.
Les observations de la société d’histoire naturelle ont été faites dans la nouvelle ville, c’est-à-dire, en dehors de la région des sources; des expériences plus récentes, faites depuis dans cette zone, indiquent une température encore plus élevée. Peez estime que le rapport de la température de la zone thermale et de celle de la nouvelle ville est le même que celui existant entre cette température et celle des environs. Les observations sur la température de la vieille ville sont dues à Müller *) **) ; en les comparant avec les résultats obtenus par la société d’histoire naturelle, dans la nouvelle ville, on
constate les différences suivantes.
Ç vieille ville 15,° R.
\ nouv. ville 12,9° „
k vieille ville 5,° „
J nouv. ville 5,° „
C vieille ville 18,° „
^ nouv. ville 15,9° „
< vieille ville 8,° „
( nouv. ville 5,6° „
*) Opuscule sur les cures d'hiver à Wiesbaden.
**) Topographie de Wiesbaden.
. maximum
Avril }
j minimum
! maximum minimum
I vieille ville 22,6° R.
j nonv. ville 20,7° „
l vieille ville 12,° w
j nouv. ville 10,8° „
Ce tableau fait voir que la température moyenne de la zone thermale est d’un à deux degrés R. plus élevée que dans le nouveau quartier et, comme cette dernière est à son tour de */ 2 à 1 */2 degré au-dessus de celle du voisinage immédiat et de deux à trois degrés supérieure à celle des environs, il en résulte, pour la première, une différence en plus de 3° — 4° R.
Le climat de Wiesbaden se recommande surtout par l’égalité de sa température. Les variations du thermomètre pendant la journée et d’un mois à l’autre sont relativement faibles, circonstance bien plus importante pour une ville de bains que l’élévation même de la température. D’après Mtiller, l’accroissement moyen, du matin au midi, pendant quatre années, a varié de 4° à 5° R., et la décroissance, du midi au soir, de 2° à 6°. Les variations observées dans d’autres endroits sont beaucoup plus considérables et jamais on n’a lieu de constater chez nous des sauts brusques, si ce n’est accidentellement, en temps d’orage.
Notre ville, par sa situation au-milieu d’un bassin entouré de montagnes et ouvert d’un côté seulement, vers le sud, est parfaitement abritée contre les vents, surtout la zone thermale, dont les édifices sont adossés contre le talus méridional du Taunus et protégés, à l’est et à l’ouest, par les contreforts de la chaîne.
La force des vents y est comparativement plus faible que dans les localités voisines, ainsi que le constatent les observions météorologiques de la société d’histoire naturelle. Voici, a ce sujet, les résultats comparatifs de deux années:
La somme annuelle de la force des vents exprimée en chiffres fut
I maximum minimum
en 1845 pour Wiesbaden . . 1023 » Cronberg . . . 1092
55 Neukirch . . . 1091
en 1846 „ Wiesbaden . . 1134
55 Cronberg . . . 1478
5, Neukirch . . . 2916
N’oublions pas que les expériences ont été faites dans le nouveau quartier et que la vieille ville est bien mieux abritée encore par les collines environnantes et les maisons mêmes des quartier neuf et supérieur.
Le vent qui domine à Wiesbaden est celui d’ouest; puis viennent, par ordre de fréquence, ceux du nord, d’est et du sud. Le vent d’ouest se complique fréquemment de ceux de nord-ouest et de sud-ouest. Muller nous donne la moyenne de la force des vents, exprimée en chiffres, et basée sur des observations quotidiennes de quatre années: vent d’ouest, 824; du nord, 303; d’est, 209; du sud, 80.
Le résultat des observations de la société d’histoire naturelle sur la direction des vents, faites pendant les années 1845 & 1846, trois fois par jour, nous fournit les indications suivantes :
ouest, sud-ouest. sud. sud-est. est. nord-est. nord, nord-ouest.
Les variations de l’atmosphère amènent plus de jours sereins que de jours sombres; le rapport de la société nous fournit, sur ce point, les chiffres suivants:
1845. 226 jours sereins, 139 pluvieux ou neigeux.
1846. 181 id. 178 sombres, dont 80 jours de
pluie et 13 de neige.
Les pluies sont moins fortes et moint fréquentes que dans la contrée avoisinante; la masse d’eau pluviale fut en
Wiesbaden
in"
Cronberg .
Neukirch .
Wiesbaden
Cronberg .
Neukirch .
lf
On ne possède, en général, que des données très incomplètes sur l’état électrique de l’air et il en est de même pour Wiesbaden en particulier. Cependant, les recherches les plus récentes de Faraday *), jettent un jour nouveau sur cette interéssante matière, en nous apprenant que l’électrciité fixe de l’atmosphère, qui est positive, augmente avec le froid. Nous devons en inférer que chez nous la tension électrique de l’atmosphère est d’antant plus faible que la température en est plus élevée; comme d’ailleurs, avec la fréquence du vent d’est, cette électricité devient également plus intense, nous avons un motif de plus pour conclure qu’elle est peu considérable dans notre bassin, où dominent les vents d’ouest, de nord-ouest et de sud-ouest. Quant à l’électricité flottante, comme elle augmente et diminue avec les oscillations de la pression atmosphérique et devient surtout sensible en temps d’orage et d’ouragan, elle doit également être très faible chez nous, ces phénomènes y étant plus rares que dans d’autres localités.
D’après Müller, nous avons eu en moyenne, pendant quatre années, vingt-deux orages.
Le niveau du baromètre est également, chez nous, d’une constance remarquable et, si l'on compare les oscillations de la colonne mercurielle, à Wiesbaden, avec celles qu’elle présente dans d antres localités du Taunus, on trouve que les premières sont comparativement très faibles. D’après une série d’observations de quatre années, de Müller, la hauteur barométrique de Wiesbaden est comprise entre 27" 6'" et 28" 3"'.
*) London, med. gaz. 1850.
L’annuaire de la société d’histoire naturelle indique pour la moyenne de quatre années, à la température zéro, 333, 82 lignes de Paris.
Nous ne pouvons traduire en chiffres le degré d’humidité de notre atmosphère, faute d’observations hygrométriques suffisantes. Celles que nous possédons tendent à prouver que l’humidité de l’air est, dans notre ville, plus considérable que dans les autres localités de la région méridionale du Taunus. Cette humidité provient de la grande quantité de vapeur d’eau qui se dégage, tant des sources thermales memes, que du sol échauffé par ces dernières. La luxuriante végétation dans l’intérieur de la ville et celle des alentours y contribuent puissamment; surtout le voisinage de magnifiques forêts de hêtres qui, sous d’autres rapports encore, exercent une influence bienfaisante sur l’état de notre atmosphère, pendant les grandes chaleurs. Comme néanmoins les sources thermales sont la cause principale de notre état hygrométrique, il s’en suit que, dans la vieille ville, l’air est plus chargé d’humidité que dans les autres quartiers.
Si nous réunissons les données ci-dessus sur les influences météorologiques et terrestres, nous trouvons, en somme, un climat qui présente comme caractères prédominants, une température élevée, une atmosphère égale et tranquille et un degré d’humidité modérément développé; un climat différant essentiellement de celui des contrées voisines et qui semble appartenir à certaines provinces de l’Italie septentrionale ou du midi de la France. Ces données nous font
voir, en outre, que les caractères de notre climat ne sont pas
également développés dans la ville entière; qu’on y observe une sorte de gradation, lorsqu’on part des nouveaux quartiers pour se rapprocher de la région thermale où ils se manifestent dans toute leur force.
Ces caractères influent d’une manière très sensible sur le cours des saisons. Le printemps commence chez nous de
bonne heure et ne tarde pas à se transformer en été ; celui ci
est très long et les chaleurs en sont plus vives et plus lourdes que dans les environs ; l’automne se prolonge jusqu’au milieu, quelquefois jusqu’à la fin de novembre et l’hiver est relativement court et tempéré.
Notre climat agit principalement sur la végétation de nos jardins, qui se réveille de son sommeil hibernal, lorsque, dans des contrées beaucoup plus méridionales, tout est encore enseveli sous la neige et la glace. Par cette action vivifiante, elle y devient d’une richesse, d’une exubérance rare, produit en été des fleurs d’une grande beauté, en automme des fruits exquis, tels qu’on n’en trouve que dans les contrées les plus tempérées et, dans l’arrière saison la plus reculée, elle brille encore par sa fraîche verdure, quand ailleurs le vent du nord a depuis longtemps dépouillé les arbres de leur feuillage.
On ne saurait, d’autre part, méconnaître les effets de notre climat sur l’état sanitaire, sur le bien-être physique de nos habitants et sur la nature des maladies dont ils sont affectés. Tantôt ces propriétés climatériques atténuent ou suppriment complètement les causes de certaines affections morbides, notamment celles si fréquentes dans la zone tempérée qui proviennent de l’intempérie des saisons, comme le froid, les changements brusques du baromètre, les courants d’air, la sécheresse de l’atmosphère. Tantôt, elles exercent une action plus directe sur le corps humain, soit en y combattant, soit en y favorisant le développement de certaines maladies.
Les effets physiologiques généraux, qui doivent résulter de notre constitution climatérique, sont les suivants:
L’air étant d’une température généralement élevée, enlève au corps peu de calorique et, par là, favorise l’échange moléculaire et les excrétions; l’humidité dont il est chargé amollit la peau, en diminue la tension et produit un relâchement général des nerfs de la périphérie; raréfié par la chaleur et saturé de vapeur d’eau, il fournit à la respiration une moindre quantité d’oxigène, l’artérialité et la plasticité du
sang se trouvent affaiblies, la formation du sang veineux, au contraire, favorisée et l’activité du système nerveux abaissée. La pression égale de l’atmosphère permet la répartition normale des liquides et éloigne de la périphérie cette irritation qui se déclare si volontiers à la suite des oscillations du baromètre.
L’expérience vient confirmer pleinement les déductions ci-dessus. Les maladies combattues par les influences qu’exercent, sur l’organisme humain, les propriétés d’un climat comme le nôtre, ne se présentent chez nous que rarement. Telles sont les affections inflammatoires, l’irritation des organes de la respiration et des muqueuses, la goutte, le rhumatisme, les tubercules pulmonaires, la plasticité anormale du sang, les hémorrhagies, les maladies nerveuses provenant de l’irritabilité morbide de la périphérie, et quand par accident elles se manifestent, elles présentent toujours ce caractère gasteronerveuxqui est dû aux influences du climat. Par contre, nous rencontrons fréquemment les fièvres gastriques et nerveuses, le typhus, les engorgements du bas-ventre, la prédominance morbide du système veineux, l’hypocondrie, les pâles couleurs. Mais il est indubitable que les inconvénients de notre climat sont compensés, et au delà, par ses avantages, ainsi que le prouve le chiffre de la mortalité et de la vie moyenne des habitants de Wiesbaden. Les maladies endémiques, si communes dans d’autres contrées d’une situation basse, sont inconnues chez nous. La fièvre intermittente est, pour nos médecins, une anomalie, et les étrangers qui en sont atteints, avant leur arrivée, ne tardent pas à en guérir, même sans traitement.
Remarquons en passant que le choléra, qui a visité, à deux reprises les bords du Rhin, n’a pas éclaté dans noti e \ ille, quoiqu il eût pénétré jusqu’aux villages environnants. D’après la statistique de Müller, la mortalité annuelle de Wiesbaden est de un sur quarante ; elle n est donc pas plus foi te que celle des campagnes. La vie moyenne est de trente-un ans, c est à dire telle qu’on ne la trouve que dans les contrées les plus salubres,
par exemple, à Nice.
Résumons, en finissant ce chapitre, tous les avantages que nous venons d’énumérer, jusqu’àprésent, la douceur du climat, la bonne qualité des produits du sol, la construction solide et les proportions spacieuses des édifices, la propreté des rues, l’éloignement de toutes les industries dont le voisinage est préjudiciable à la santé, et nous aurons convaincu, même nos détracteurs, que Wiesbaden, si renommé pour sa salubrité, n’est pas audessous de sa réputation.