INTRODUCTION
Il est peu d'auteurs qui, au point de développement où la science moderne est parvenue, n'aient compris combien il est important d'étudier simultanément les différentes branches de la zoologie, pour rassembler en faisceau les résultats obtenus, comparer les points de vue divers, étayer les conclusions les unes par les autres, éclaircir les doutes par les faits patents, et obtenir ainsi des données générales d’autant plus vraies, plus constantes, qu’elles proviennent de voies diverses, concordantes à leur point de conjonction, qui est la vérité elle-même; la vérité, du moins autant qu’il est en nous de l’atteindre.
L’entomologie, après avoir longtemps, pour ainsi dire, erré au hasard, a pris un point d'appui dans l’étude anatomique et morale des insectes : d’un côté, étude de l’organisation interne matérielle, et des formes extérieures ; de l’autre, examen des mœurs, dans la vaste acception du mot, des êtres qu'il veut classer, telle est l'obligation imposée à tout bon monographe.
Néanmoins, j'ai dû renoncer à embrasser mon sujet dans una aussi considérable étendue : les raisons qui m’y ont fait renoncer sont très naturelles, et leur simple exposé suflira pour faire comprendre que j'ai dû le faire. +
Ce que je cherchais avant tout, c'était une bonne classification des Guêpiaires, dans le but de sortir cette famille du dédale
dans lequel l'avait plongée la marche progressive, mais irrèégulière de la science : or, pour cela, l'inspection des types indigènes ne suflisait pas; contraint à embrasser le plus d’espèces, le plus de genres, le plus de formes possibles, partout j’arrivais à ceci : c’est que le nombre des exotiques devenant comparativement incalculable, les indigènes sur lesquels seuls eussent pu porter mes études dirigées dans ce sens, ne m'offraient plus qu'un champ d’un intérêt si limité, que le parcourir donnait une peine inutile. Aborder l’anatomie et les mœurs de cette infime minorité d'espèces n’eût pu aboutir pour moi qu’à fournir des faits isolés, matériaux précieux, si l’on veut, pour un travail plus complet, mais sans rapport direct avec l'essence de celui que je méditais pour le moment.
De plus, divers naturalistes m’avaient déjà, par leurs travaux, avancé singulièrement la besogne. Réaumur, en particulier pour les mœurs, et Léon Dufour pour l'anatomie des Guêpes, ont fait à cet égard une si ample moisson, qu'après ces habiles ouvriers il ne reste plus qu’à glaner des épis inaperçus. Ces restes néanmoins auraient, malgré leur faible valeur, assez d'intérêt pour moi pour que, le temps et l’occasion se présentant, je ne résistasse pas au désir de les ramasser laborieusement, pour rallier quelques faits nouveaux et combler quelques anciennes lacunes, Mais là n’est pas, pour le moment, mon véritable but; je l'ai
déjà dit, ce travail n’est, suivant ma pensée, qu’une des nombreuses pierres qui serviront un jour à construire l'édifice complet de l’histoire des Hyménoptères, pierre brute même, qui : peut-être avant de servir devra prendre son poli ou changer de: forme sous la main d'ouvriers plus habiles,
Le sujet est trop peu vaste pour que j'aie la prétention de m’arrêter à l’histoire de son développement : je ne pourrais que répéter ce que tani d’autres ont dit sur les méthodes en général, et faire l’énumération des auteurs qui s’en sont occupés , série de noms aussi ennuyeuse que longue : je renonce donc à cette tâche pour ne mentionner que ce qu’il y a de plus indispensable à cet égard; néanmoins, pendant cette brève excursion sur le domaine quasi-historique de la science, j'ap-
ls
pellerai l'attention des entomologistes sur ce qu'il peut rester encore à faire de ce côté. Comme je l'ai dit en commençant, je suis assez pénétré de l’idée de l'importance d’un appui mutuel entre tous les savants et les amateurs, pour croire que la seule combinaison de leurs études et de leurs efforts peut produire le vrai et le complet, et je ne négligerai jamais une occasion de provoquer cette union dans un but commun.
Linné est le premier qui ait donné des descriptions spécifiques des Guêpes ; ses espèces, quoique à peine définies, ont été moins confondues que l’on eût pu s’y attendre, grâce à la tradition conservée par les auteurs et les collecteurs subséquents : mais toujours est-il que ce mal a existé en quelque mesure, et qu’il serait vraiment d’une haute importance pour cette branche de la science, qu'un entomologiste parfaitement familiarisé avec les espèces se livrât à l'inspection scrupuleuse de la collection de Linné, qui, comme chacun le sait, est encore conservée à Londres : je me suis promis, pour mon compte, de ne pas laisser passer longtemps avant de me livrer à cet intéressant examen,
Rossrus ne décrit que peu d’espèces, toutes assez reconnaissables.
En revanche, la Fauna Germanica de Panzer offre un labyrinthe vraiment inextricable, c'est un désordre complet de définitions plus qu’insuflisantes, et de figures souvent détestables dans l’étude d’un groupe que l’on pourrait choisir précisément pour s'exercer à scuhait aux qualités contraires, dans un groupe aussi délicat que celui des Odynères, où les espèces setouchent, où les variétés se confondent.
Quant à Fagriaus, il est bien moins laborieux ; la création de genres nouveaux facilite le travail, mais bien souvent c’est au détriment de la science; il offre nombre d’inexactitudes et d'erreurs; il réunit les insectes les plus différents pour former un genre où les individus jurent entre eux, tandis que de fort proches voisins ou parents, sont presque au hasard disséminés
dans des groupes divers. Ainsi, dans ses Eumenes il renferme des Polistides, tandis qu’inversement dans les Polistes, on trouvera des insectes solitaires; son genre Zethus est remarquable à ce point de vue : sur six espèces qu'il lui attribue, une seule est véritablement un Zethus; les cinq autres sont des Guêpes sociales, dont j'ai de mes yeux vu les nids (1); les espèces différentes de véritables Zethus que connaissait cet auteur sont dispersées dans le genre ÆEumenes (E. binodis) et dans le genre Polistes (P. cyanipennis, artetis). Les Zethus ont cependant tous entre eux cet air de famille qui frappe au premier coup d’æil, et les deux espèces principales que Fabricius sépare sont si voisines, qu’un æil peu exercé les confondrait.
Il résulte de cette considération et de plusieurs autres que j'omets pour éviter d’inutiles longueurs, que Fabricius paraît avoir souvent jeté les nouvelles espèces qu'il ne pouvait examiner qu’en passant, dans le genre qu'il leur assignait au jugé, et que dans bien des cas la mémoire lui a fait défaut. Peut-être aussi n’avait-il pas dans sa collection toutes les espèces qu’il avait décrites, et lorsqu'il écrivit son Systema Piezatorum fut-il souvent embarrassé pour le classement de celles qui lui manquaient dans les genres nouveaux qu'il établit à cette époque ; comment dans ce cas retrouver ses espèces, si les collections ne recèlent pas encore un certain nombre de ses types?
Il me semble donc qu’on doit redoubler de circonspection
lorsqu'on est à la recherche de ses espèces non encore retrou-
vées, et ne pas se laisser guider par ses coupes génériques.
Mais ses travaux en général présentent un important résultat : il a, plus loin que Linné, suivi la méthode naturelle tirée des caractères zoologiques ; il a basé cette méthode sur des caractères fort bien choisis , et auxquels un seul reproche peut s'adresser, celui d’être peut-être trop exclusifs. En particulier, pour ce qui concerne le sujet qu’embrasse cet ouvrage, il a été aussi conduit, comme sans s’en douter, à la distinction des Guêpiaires en sociales et solitaires.
(1) J'en ai fait le genre Mischocytharus, comme on pourra le voir dans la monographie des Guêpes sociales, qui ne lardera pas à paraîlre.
PE
Il divise, dans son Systema Piezatorum, le genre Vespa de Linné en quatre autres, Polistes, Eumenes, Zethus, Vespa.
Le premier renferme les Vespides sociales, à abdomen pédicellé.
Le deuxième, les Solitaires à formes correspondantes. Le troisième est un genre mixte et anomal.
Dans le quatrième, il fait figurer toutes les Guêpes à abdomen sessile, quelles que soient leurs mœurs. Ainsi, la méthode n’a pas été poussée jusqu’au bout ; il s’est arrêté, on ne comprend pas trop pourquoi, sur la voie qu’il avait frayée, et, chose singulière, l’auteur, après avoir reconnu les rapports de différences qui existent entre les Eumenes et les Polistes, a négligé les mêmes rapports entre les Vespa et les Odynerus.
Carist est un auteur qu’il est important de noter, parce qu’il semble avoir eu sous la main des collections assez considérables : plusieurs de ses espèces n’ont pas encore été retrouvées ; du reste, son livre, quoiqu'il ne présente au fond qu’un travail de compilation, est encore précieux pour les figures assez reconnaissables qui en accompagnent le texte.
L'article Guëpe de l'Encyclopédie méthodique, par Orivrer, n’est qu'une compilation de Fabricius et de quelques autres auteurs, à laquelle est jointe la description de quelques espèces, soit nouvelles, soit déjà décrites, mais le tout malheureusement dans un désordre tel, qu’il est presque impossible de reconnaître les espèces avec quelque certitude. Il est assez étonnant qu’Olivier n’ait pas profité des formes si variées des Vespides pour établir du moins quelques coupes génériques dans son long catalogue de 420 espèces. Il va sans dire que, par conséquent , les Sociales sont mêlées avec les Solitaires, si bien que je ne saurais indiquer lesquelles de ses espèces appartiennent aux Euméniens, que je n’ai pu encore retrouver : j'attendrai pour en dresser le catalogue que j'aie pu terminer l’étude des Guêpes sociales : néanmoins j’appellerai sur ce point l'attention de tous les hyménoptéristes, à moins que l’on ne décide à couvrir du
voile de l'oubli tout ce qui offre ce caractère d’imperfection , plutôt que de perdre un temps considérable à feuilleter le vaste livre des synonymes pour n’arriver, après tant de labeurs, qu’au vague et à l’incertain.
JuRINE, cet excellent observateur, réussit enfin à doter l’entomologie d’une nouvelle méthode, fondée sur l’observation la plus scrupuleuse , et fournit des caractères d’une solidité plus grande que ne l'avait fait aucun de ses devanciers : basée sur la nervation des ailes, elle offre une précision, une certitude en rapport avec la fixité qui règne dans la disposition de ces supports de l'aile, et une netteté qui la rend infiniment plus facile à meltre en œuvre.
Jurine fut conduit par sa méthode à séparer les Masariens des Vespides; il est certain que la différence des ailes coïncide avec une foule de différences dans la constitution des autres organes, et dans les caractères zoologiques de cette tribu; je ne les crois cependant pas assez importants pour en faire une famille à part. Du reste, il n’ajoute rien à l’histoire des Euméniens.
A la suite de ces quelques ouvrages principaux, je pourrais citer toute la horde des journaux périodiques qui, créés d’abord pour propager la science, ont fini par l’encombrer et la retarder dans sa marche. J’ai déjà parlé du funeste résultat de la fureur générale de publier pêle-mêle des notes souvent très ‘minimes dans les ouvrages périodiques, parfois les moins appropriés | au sujet, et plus souvent encore les moins répandus. Aussi qu’en résulte-t-il? Temps perdu, recherches vaines , travail fatigant, d'autant plus que le résultat en est toujours fort incertain, tel est l'effet direct de cette manie qui porte droit sur la compilation, la réunion des matériaux : or, chacun sait que c’est le début obligé de tout travail scientifique sérieux.
Un seul remède pourrait diminuer ce mal qui va toujours croissant : il faudrait limiter la portée scientifique des ouvrages périodiques, restreindre chacun, autant que possible, à une branche de la science; que les uns fissent de l’entomologie leur œuvre spéciale, tandis que d’autres s’assigneraient la mission
particulière d'étudier la malacologie, l’orzithologie ou la mammalogie, quelque branche de la paléontologie, etc. Au lieu de cela, tous ces sujets s’entassent, et l’on noie la description d’un insecte unique au milieu de mémoires de tous les genres, non seulement scientifiques, mais encore historiques, politiques ou sociaux.
En apportant un changement radical à cette habitude désastreuse d’arbitraire, dictée par la commodité de l’auteur, on faciliterait les recherches d’une manière que seuls peuvent bien comprendre ceux qui ont passé par les fourches caudines d’un travail bibliographique un peu considérable; elles se borneraient à un nombre limité de journaux, et les omissions en deviendraient bien moins fréquentes. Une telle police de la science, tout indispensable qu’elle soit, qu’elle paraisse effectivement déjà à beaucoup de travailleurs, est cependant bien loin de s'établir (1).
Une autre observation critique que je ne puis m'empêcher de faire ici, est relative à la manière incomplète avec laquelle, dans ces mêmes ouvrages, sont décrites presque toutes les espèces isolées qui paraissent ainsi, soit dans les journaux, soit dans les relations de voyages : je comprends facilement qu’à cet égard il n’y ait pas grand chose à faire; un homme, quelque savant qu’il soit, ne suflira jamais à connaître les caractères de chaque genre, puisqu'on ne les connaît dans toute leur portée, avec toute leur valeur, qu'après les avoir étudiés sur la nature elle-même, et non dans les livres seuls. Or, c’est à ce dernier moyen qu’en sont presque infailliblement réduits ceux qui publient des espèces éparses : il arrive donc presque toujours qu’à part les très vagues indices qu’on peut tirer de la couleur, les autres caractères indiqués se trouvent presque tous génériques, et ne sont d’aucune utilité pour reconnaître l'espèce : pour bien décrire une espèce nouvelle, il faudrait, ou déjà posséder une monographie complète du genre auquel elle appartient, ou la faire presque entière, deux conditions qui sont également impossibles à remplir dans l'immense majorité des cas.
(1) C’est à peine si l’on ose croire qu'avec le dédale dans lequel se trouve plongée la science, grâce à ces ouvrages, leur majorité ne possède pas même une table analytique ! Cherchez, en particulier , celle des Annales de la Société entomologique de France !
Ces lignes de récrimination contre la science moderne me serviront de transition pour arriver au contingent qu’elle m'a fourni.
Dans ce siècle, Larreize a publié plusieurs ouvrages touchant les Hyménoptères, mais je ne crois devoir citer que son Genera, parce que c’est le seul dans lequel il ait ajouté quelque chose à l’histoire des Vespides ; c’est à lui que revient l'honneur d’avoir complété l’œuvre de Fabricius, en séparant les Odynerus des Vespa pour rapprocher les premiers des ÆEumenes, et les secondes des Polistes, dans lesquels il introduisit la division en genres (Epipona). La division des Guëêpiaires, basée sur la longueur relative du galéa et des palpes maxillaires, est insuffisante ; l'examen de la bouche d’un grand nombre d’espèces m'a convaincu que ce caractère n’est pas applicable, et l’observation en est sujette à bien des erreurs.
Ici, je suis véritablement heureux de trouver une occasion de rendre un hommage sincère à M. WEsmAEL pour sa Monographie des Odynères de la Belgique, qui n'a été du plus grand secours. Ce travail de patience, consciencieux et digne sous tous les rapports de l’attention des naturalistes, devrait servir de modèle à tous ceux qui veulent écrire sur l’entomologie. L’auteur me permettra cependant de lui soumettre une observation, je crois qu’il a donné trop de synonymes à ses espèces ; en sorte qu’il n’en a point laissé pour celles de la France, de l'Allemagne et de l’italie, qui sont cependant évidemment différentes de celles du nord de l’Europe, et que Fabricius a connues en partie.
Enfin, LEPELETIER DE SAINT-FARGEAU fit paraître son Histoire naturelle des Insectes Hyménoptères, dans laquelle il décrit plusieurs espèces de Vespides , et crée plusieurs genres : mais une chose difficile à expliquer, c’est la division à laquelle il s’est laissé entrainer, des Guêpes sociales et des Guépessolitaires en deux familles, qu’il écarte autant que possible l’une de l’autre : les objections, du reste, ne tardèrent pas à surgir de touies parts, et l’on fut bien vite convaincu que si les mœurs de ces