CARACTÈRE , SIÈGE ET NATURE DES FIEVRES INTERMITTENTES
ET RÉMITTENTES ORDINAIRES.
Le prototype des fièvres d’accès en général, d’après quelques auteurs anciens et plusieurs écrivains modernes , c’est \ intermittente nerveuse; ce prototype, d’après la doctrine physiologique, c’est Y intermittente gastrique on gastro-entérique , c'est-ü-dire que la très grande majorité des fièvi es intermittentes est due , selon nous , à une irritation inflammatoire ou subinflammatoire du canal digestif.
De tous les viscères, les organes de la digestion sont ceux qui, par le rythme et la nature de leurs fonctions , se trouvent le plus disposés aux affections périodiques et le plus ordinairement soumis aux causes provocatrices de ce genre de maladie ; il n’est donc pas étonnant que la fièvre intermittente gastrique ou gastro-entérique, bilieuse, putride et muqueuse des auteurs, soit celle qu’on observe le plus souvent et le plus généralement en tous lieux, dans toutes les saisons, chez tous les âges, tous les sexes , toutes les constitutions.
L’irritation du tube digestif est ce qu’il y a de plus ordinaire et de mieux dessiné dans toutes les épidémies de fièvres intermittentes et rémittentes décrites jusqu’à ce jour; on peut même soutenir avec raison qu’il n’y en a que peu ou point dans lesquelles on ne signale quelques symptômes gastriques. C’est ce qui a fait dire à M. Broussais que toutes les fièvres intermittentes étaient gastriques; elles le sont dans ce sens que l’estomac souffre presque toujours, soit primitivement, soit secondairement. Quant à la fièvre intermittente ordinaire , il est certain qu’elle est due le plus souvent à une lésion ayant son siège primitif et principal dans les organes digestifs. Dans les cas peu fréquents où cela n’a point lieu , quand les organes cérébraux , pulmonaires, ou autres, sont le point principalement irrité , les relations sympathiques de l’estomac avec ce point, quel qu’il soit, suffisent encore pour provoquer des symptômes gastriques plus ou moins sensibles.
D’ailleurs la doctrine physiologique n’admet rien d’exclusif relativement au siège et à la nature des fièvres intermittentes et ré-
FIÈVRES INTERMITTENTES ET RÉMITTENTES ORDINAIRES. Sj
mittentes. Elle se borne à établir, d’après la généralité des faits, les principes d’une théorie à l’aide de laquelle on puisse les embrasser tous et les rattacher à quelque chose de positif, de constant, c’est-à-dire à la lésion d’un ou de plusieurs organes. Il suffit d’avoir vu et bien observé un certain nombre de fiévreux, d’avoir un peu médité sur les causes et les symptômes de leur maladie , pour se convaincre que les faits ne peuvent point se présenter toujours avec ces caractères tranchants , avec cette uniformité de symptômes gastriques qu’on prend pour type et pour point de comparaison afin de se reconnaître en rattachant à la forme la mieux caractérisée et la plus ordinaire d’un meme genre de maladie , toutes les nuances qu’il peut offrir , quelque nombreuses et quelque variées quelles puissent être. Ce nombre, cette variété, surtout cette mobilité de certains phénomènes , ne prouvent-ils pas qu’ils ne sont qu’accessoires ou sympathiques de l’irritation principale, celle qu’on retrouve presque toujours, celle enfin qu’il importe le plus de bien connaître , puisque de cette connaissance découlent les principales règles d’un traitement méthodique?
Nul doute qu’en ne perdant jamais de vue cette irritation locale primitive et ordinairement gastrique , l’on ne parvienne plus facilement et dans tous les cas à spécifier la nature de cette irritation, son degré d’intensité, son extension à certaines parties plus ou moins étendues de la muqueuse digestive et aux oreanes qui lui sont annexés , toutes choses qu’il n’est pas facile de déterminer à priori^ et pour lesquelles on sent le besoin de recherches nouvelles, plus détaillées, plus exactes, d’anatomie pathologique, et surtout mises en rapport avec les phénomènes morbides observés durant la vie. Quoi qu’il en soit, on sait du moins que cette irritation peut varier dans la manifestation des phénomènes fébriles intermittents, 1» suivant quelle est plus particulièrement fixée sur l’estomac lui-même, sur les gros intestins, sur certaines portions des intestins grêles quelle affecte parfois de préférence, comme la fin de l’iléon ; 2» suivant que l’irritation est plus ou moins profonde ou superficielle, suivant qu’elle prédomine dans le système capillaire rouge ou dans les cryptes muqueux, pour constituer tantôt une affection inflammatoire ou erythémateuse, tantôt une affection folliculeuse ou lymphaticosécrétoire; 3® suivant la part plus ou moins active que prennent à cette irritation primitive , le foie, la rate , le mésentère , le cen-
tre nerveux épigastrique des ganglions abdominaux , etc.; 4® suivant la disposition des autres viscères , particulièrement des organes encéphaliques et pulmonaires à s’affecter par suite de l’influence sympathique qu’ils reçoivent des organes digestifs; 5® suivant la nature et le mode d’action des causes , suivant certaines constitutions atmosphériques, suivant les idiosyncrasies individuelles et une foule d’autres circonstances ^accessoires. Or, ne conçoit-on pas facilement que des nuances si diverses , si multipliées d’irritation gastrique , gastro-entérique, entéro-folliculeuse , entéro-mésentérique, gastro-splénique, gastro-hépatique, gastro ganglionnaire , etc., puissent provoquer une infinité de symptômes différents, locaux et généraux, sympathiques ou fébriles ?
La symptomatologie des fièvres intermittentes remonte à l’antiquité la plus reculée. Déjà un grand nombre des phénomènes qui les caractérisent av aient été indiqués par Hippocrate ; mais cô n’est guère qu’à dater du seizième et du dix-septième siècle, époque où l’on a commencé à tracer quelques épidémies de fièvres rémittentes et intermittentes, que la médecine possède des descriptions détaillées et faites d’après nature sur des masses d’individus. Dès qu’on eut rassemblé beaucoup de faits, décrit bon nombre d’épidémies qui toutes différaient entre elles par quelques symptômes plus ou moins remarquables , l’esprit des observateurs, surchargé de tant de phénomènes divers qui ne se rapportaient à rien de fixe et de matériel, fut naturellement porté à les diviser en plusieurs groupes, tant pour soulager la mémoire , que pour mieux s’orienter dans les indications thérapeutiques; delà les divisions ou distinctions des fièvres intermittentes en nerveuse f inflammatoire , gastrique ou bilieuse , putride, muqueuse J adynamique , catarrhale, ataxique, vermineuse, dysentérique , etc.
I Les auteurs qui nous ont donné l’histoire de la fièvre intermittente , limitée à un groupe de symptômes nerveux regardé comme prototype , n’ont réellement décrit qu'une seule des mille nuances que peut revêtir cette fièvre , et encore n’est-ce là qu’une de ses nuances d’invasion. Aussi conviennent-ils que la fièvre intermittente nerveuse , dans son état de simplicité , est assez rare , et qu’il suffit d’une erreur de régime, ou seulement de la répétition des accès, pour qu’on voie, suivant la disposition des individus , le groupe nerveux essentiel se perdre dans des compli^
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cations gastriques ygastro-céphaliqueSf gastro-pneumoniques Ils conviennent que ce sont ces complications qui seules rendent cette âêvreplus ou moins grave et qui font périr les malades !
Quand on examine attentivement les différents tableaux que nous ont laissés de la fièvre intermittente en général la plupart de nos devanciers , on reconnaît partout une tendance à quelque irrb tation ou congestion viscérale. C’est ce que Sarcone a vu dans toutes les fièvres intermittentes qu’il a observées à Naples. Il en est de même de Lancisi et surtout deBaglivi à Rome. Mais les symptômes décrits par beaucoup d’auteurs ne nous apprennent le plus? souvent rien de positif à cet égard, parce que leurs tableaux manquent de détails propres à éclairer ce point important du diagnostic. Gomme ils n’eurent jamais pour but de découvrir desorganes^ malades, ils ne mirent aucune importance à recueillir les signes? qui pouvaient les indiquer: ce qui le prouve, c’est la différence qu’on trouve à cet égard entre les observations des anciens et celles des modernes ; dans celles-ci , il est beaucoup plus facile de décider quel est ou quels sont les organes dont la lésion provoque les phénomènes fébriles. Mais, quelque incomplets qu’ils soient sous ce dernier rapport, n’oublions pas que les tableaux tracés par les grands observateurs de l’antiquité sont frappés au coin de la vérité dans ce qu’ils renferment, puisque la nature nous les représente encore aujourd’hui sous les mêmes formes qu’il y a deux mille ans: causes, symptômes, durée, pronostic, tout a été indiqué par eux. Joignons donc l’observation et l’expérience de nos devanciers aux recherches multipliées , aux observations plus complètes et plus concluantes qui ont été faites de nos jours , afin que de cet ensemble résulte une masse de faits assez imposante pour résoudre les principales questions relatives aux fièvres dont il s’agit.
On ne peut pas espérer et l’on ne doit pas attendre que la nature vienne, spontanément et dans un certain nombre d’années, se présenter à nous entièrement à découvert dans ses opérations physiologiques et pathologiques I Non , tant qu’on ne fera aucun effort pour les pénétrer, ces opérations, les années s’écouleront inutiles ; les faits continueront à être entassés sans fruit , sans nulle conséquence, et l’on en restera au même point qu’auparavant.Combiende fois au contraire n’arrive-t-il pas qu’en cherchant à deviner le but de la nature , à la surprendre en quelque sorte dans ses opérations organiques , on ne finisse par les découvrir
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réellement ! Pourquoi? parce que des faits auxquels on n’aurait point pris garde sans cette anticipation de la théorie , sont dès lors observés et viennent en consolider les points les plus faibles , en éclairer les points les plus obscurs. Certes on ne peut pas dire que les faits nous manquent 1 II n’y a peut-être pas dans toute la pathologie un genre de maladie sur lequel on ait tant écrit et rassemblé un plus grand nombre d’observations que sur les fièvres intermittentes. Que reste-t-il donc à faire si ce n’est de tirer parti de ces faits , de les rapprocher les uns des autres, de les comparer entre eux pour en tirer des conséquences utiles , pour en déduire des principes théoriques satisfaisants , et surtout des règles plus sûres dans l’application des moyens thérapeut’ques ?
Aujourd’hui plus que jamais les progrès de la physiologie et de l’anatomie pathologique nous font sentir Je besoin d’une bonne théorie , ou d’une théorie déduite de l’observation rigoureuse des faits. On ne veut plus agir en aveugle, ni d’une manière absolument empirique, sans se rendre compte de rien. On veut savoir à la fois comment il faut agir et pourquoi l’on doit agir plutôt de telle manière que de telle autre; on veut savoir où est la maladie, ce qu’elle est , comment agit le remède et sur quels organes il porte plus spécialement son action pour amener la guérison. Or, tout cela ne peut être que le résultat d’une bonne théorie. Mais , pour qu’une théorie mérite ce titre, il faut qu’elle puisse embrasser et réunir le plus grand nombre des faits sous un même point de vue ; il faut qu’elle serve à nous rendre compte de ces faits d’une manière satisfaisante; il faut non seulement que toutes les observations anciennes et modernes puissent s’y rattacher , mais il faut encore qu’aucune d’elles tant soit peu importante lui soit directement opposée, parce qu’à celle-là peuvent s’en adjoindre d’autres semblables , et une telle contradiction tendrait à.prouver le peu de fondement de ses bases fondamentales. Sans doute , en médecine comme dans les autres sciences, et plus que dans toute autre science , il n’y a rien de vrai sans exceptions ; sans doute la variété et la dissemblance des faits peuvent quelquefois en imposer; mais si l’on examine de bien près et sous toutes leurs formes les faits exceptionnels , si l’on tient compte des circonstances, surtout celles relatives aux idiosyncrasies individuelles, on finira par reconnaître qu’ils se rattachent tous à un petit nombre de lois organiques dont l’uniformité et la constance
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ne peuvent être révoquées en doute. Hé bien! examinés attentivement sous ces divers rapports , tous les principaux faits anciens et modernes , en un mot tous les tableaux qui existent de la fièvre intermittente en général, indiquent constamment une irritation ou une lésion locale , le plus souvent une congestion sanguine sur quelques uns des principaux viscères , et en particulier sur la muqueuse digestive. Quelquefois l’irritation de cette membrane n’est pas plus marquée que celle des autres viscères au début de la fièvre ; durant les premiers accès , plusieurs organes importants paraissent souffrir au même degré, surtout chez les individus jeunes et pléthoriques, comme dans les observations rapportées sous les nos 4V5, 446, 447, 448, 449. Ce sont ces cas particuliers qui constituent l’intermittente inflammatoire des auteurs; mais on sait que plusieurs d’entre eux rejettent cette espèce de fièvre; et, d’après l’observation de ceux-là mêmes qui l’admettent, elle n’a point une existence et une marche bien déterminées, puisqu’ils conviennent que l’intermittente inflammatoire ne dure jamais long -temps sous cette forme, et qu’après un certain nombre d’accès elle 'perd son caractère de simplicité ! c’est-à-dire qu’alors l’indécision sur son siège et sur sa nature venant à cesser , on dit que la fièvre se complique de la phlegmasie d’un ou de plusieurs organes ! c’est-à-dire que l’irritation inflammatoire , qui d’abord paraissait envahir simultanément les organes digestifs, cérébraux, pulmonaires , etc. , devient prédominante dans l’un d’eux , et particulièrement dans la muqueuse digestive , ejui est celui de tous les viscères quelle affecte de préférence ! Aussi Stoll , Ciillen et Pinel pensaient-ils que beaucoup de fièvres intermittentes dites inflammatoires eussent été mieux placées au rang des intermittentes gastriques.
Il peut arriver aussi , suivant la disposition des malades , que l’irritation se fixe et devienne prédominante ailleurs que dans les organes digestifs : chez les vieillards , chez les enfants aux époques de la dentition, chez les personnes très appliquées à l’étude, le cerveau s’affectera de préférence, et il y aura selon les auteurs complication de fièvre pernicieuse , soporeuse , convulsive ou délirante. Chez les jeunes gens dont le système pulmonaire est très irritable , ciui se livrent à des exercices fatigants et rapides, ou qui s’exposent à des intempéries atmosphériques , les poumons attireront sur eux la congestion inflammatoire, et il en résultera des complications de fièvres intermittentes catarrhales ou péripneu^
moniques. Chez les filles pubères et non réglées, chez les femmes nouvellement accouchées , ce sera sur la matrice et le péritoine que se portera l’irritation inflammatoire, comme dans l’observation sous le n® 450. De là , selon quelques auteurs , les complications de fièvres rémittentes pernicieuses chlorotique, hystérie que et puerpérale.
Ainsi , deux nuances d’invasion de la fièvre intermittente ont servi à distinguer deux groupes fébriles essentiels sous les noms de fièvre intermittente nerveuse, fèvre intermittente in fl amma-* toire. Les phénomènes nerveux et pléthoriques qui ont servi à les caractériser n’excluent point les symptômes gastriques, puisqu’on les retrouve dans la plupart des descriptions qu’on a faites .des groupes dont il s’agit. Prenons , par exemple , l’intermittente inflammatoire de Sydenham, de Pringle, de J. Frank, de M. Fizeau , nous y trouverons la céphalalgie , la soif, la langue rouge à son pourtour et blanche à son centre , l’inappétence , les dégoûts , la constipation ou la diarrhée. Dans les intermittentes inflammatoires observées par Lind et Huxham, on trouve les envies de vomir, les vomissements , en un mot , un dérangement très sensible des fonctions digestives joint aux symptômes d’une pléthore générale. Hoffmann , Selle, Cullen , dans la description de leur fièvre nerveuse, ont réuni plusieurs symptômes qui indiquent manifestement le trouble ou l’irritation des organes digestifs. On saitque dans les intermittentes bilieuse et muqueuse, le professeur Pinel, à l’exemple de plusieurs bons observateurs, tels queTissot, Finke, Rœderer et Wagler, reconnaissait une véritable lésion de la muqueuse digestive. Quant aux symptômes ataxique et adynamique , il est reconnu depuis long-temps qu’ils peuvent compliquer chacune des espèces précédentes ; et depuis les faits recueillis par M. Prost, depuis les importantes recherches et analyses physiologico-palhologiques qu’on doit à M. Broussais , ces phénomènes ont cessé de former des entités fébriles à part ; ils ont été assez généralement considérés comme sympathiques d’une lésion viscérale plus ou moins grave , particulièrement des organes digestifs. Cependant quelques médecins, tels que MM. Chomel , Récamier , etc. , paraissent encore tenir à l’existence d’une intermittente adynamique essentielle! D’autres, parmi lesquels nous citerons MM. Fizeau, Nepple, etc. , ne veulent point que l’on confonde les fièvres intermittentes dites muqueuse et bilieuse ou gastrique l Mais ne suffit-il pas d’analyser le tableau de la
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fièvre muqueuse tracé de main de maître (1) dans la Nosographie philosophique, pour se convaincre qu’aucun symptôme important ne le distingue du tableau de l’intermittente gastrique, si ce n’est des déjections dans la première période de l’accès , et la somnolence dans la seconde ? Or, cette différence , comme celle relative au plus ou moins de frisson, de chaleur, de sueur,' est-elle assez importante pour qu’on doive en faire un groupe fébrile particulier, d’autant plus qu’il n’y a rien de fixe à cet égard pour l’intermittente gastrique elle-même?
D’ailleurs , nous ne voulons point contester que la fièvre intermittente puisse revêtir chacune des formes dont on s’est servi pour la diviser en autant d’espèces particulières : bien loin de là, nous pensons qu’on aurait pu porter beaucoup plus loin ces sortes de distinctions, et augmenter considérablement le nombre de ces espèces ou entités fébriles sans épuiser encore toutes les nuances de formes que la fièvre intermittente peut présenter suivant une infinité de circonstances relatives à l’âge , au sexe , au tempérament, à la constitution atmosphérique, aux idiosyncrasies , aux modes d’action de certaines causes , etc. Mais veut-on établir l’existence à part de chacune de ces espèces de fièvres, qui n’ont souvent pjour toute différence que l’apparition ou la modification de quelques symptômes fugitifs? alors commence la difficulté. Veut-on placer ces nouveaux groupes fébriles dans un cadre nosologique? veut-on tracer leur physionomie individuelle, en un mot, faire pour chacune d’elles une histoire particulière? alors l’indécision arrive ; alors les couleurs , les matériaux manquent. On a beau faire saillir quelques petites différences, il est facile de se convaincre que c’est toujours la même maladie à différents degrés ; et quelques efforts que l’on fasse , quelque habileté de rédaction qu’on emploie, on ne peut s’empêcher de remarquer l’analogie des faits, la ressemblance des traits caractéristiques, et par conséquent des répétitions continuelles dans l’énumératioii des causes , dans la description et la marche des symptômes et dans les méthodes de traitement. Pour s’en convaincre il suffit de lire les auteurs modernes qui ont voulu conserver toutes les anciennes divisions de la fièvre intermittente, et traiter successivement des intermittentes inflammatoire , bilieuse , muqueuse , adynamique , nerveuse et ataxique : ils se répètent sans cesse f
(1) Boisseau. Pyréthologie , 4^ édit., 1830,
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ils s’embrouillent et se perdent dans leurs subtiles distinctions ; leurs encadrements sont forcés et tellement arbitraires qu’on aperçoit toujours les mêmes traits caractéristiques à travers cet échafaudage de symptômes fugitifs , ou ce papillotage différent à l’aide duquel on parvient quelquefois à les travestir , jamais à leur imprimer un véritable cachet d’originalité et d’individualité.
Enfin, ce qui établit l’identité de la lésion locale primitive et ordinairement gastro-entérique, ce qui prouve qu’il n’y a que cela de bien réel et de vraiment essentiel dans Thistoire de la fièvre intermittente ordinaire , c’est la mobilité de tous les symptômes fébriles ou sympathiques , non seulement suivant les nombreuses et très grandes différences de constitutions atmosphériques et individuelles , mais encore chez le même individu durant le cours de la même fièvre. Les faits prouvent qu’on peut voir saillir successivement et à chaque nouvel accès une nouvelle forme fébrile, c’est-à-dire différents symptômes nerveux, cérébraux, bilieux, pulmonaires, hépatiques, dysentériques, etc., et au moment où l’on allait prononcer que la fièvre intermittente était bilieuse ou hépatique par exemple, un nouvel accès survient qui indique qu’elle est catarrhale ou pleur o-pneumonique. Le professeur Baumes rapporte l’exemple d’un médecin de Montpellier, affecté d’une fièvre intermittente qui avait déjà eu plusieurs récidives ; le type en était tantôt rémittent , tantôt tierce ou double-tierce ; le malade, déjà très affaibli , présentait à chaque accès une couleur ictérique très prononcée ; l’engorgement du foie était facilement reconnu par le toucher. On n’osait employer le quinquina, dans l’idée que la fièvre pouvait être utile pour fondre rembarras hépatique. Mais pendant que le malade était à l’usage des sucs d’oseille et de carotte jaune , les accès prirent une forme péripneunique si violente qu’il fallut se décider promptement à l’emploi du quinquina, qui emporta la fièvre, et peu à peu l’engorgement du foie disparut. M. Broussais rapporte plusieurs exemples remarquables de cette mobilité dans les symptômes accessoires de îa fièvre intermittente gastro-entérique. Dans un cas de ce genre les symptômes de l’accès étaient tour à tour ceux de la péritonite , d’une syncope , d’une péripneumonie, d’une hémoptysie (1). La fièvre intermittente épidémique , observée par Sydenham en 1679,
(1) Traité des phlegmasies chroniques j 4^ édit , 1829.
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présentait des accès remarquables , par une toux plus ou moins violente et semblable à la coqueluche. La suffocation et le transport au cerveau n’étaient prévenus que par le prompt usage de la saignée, qu’il fallait répéter plusieurs fois , selon les cas. Tissot, dans l’épidémie de fièvres rémittentes bilieuses de Lausanne, a observé non seulement la forme bilieuse , mais encore des Formes inflammatoire ^ muqueuse ^ vermineuse y et même la forme hystérique ; Lanzoni la forme épileptique , dans l’épidémie si meurtrière de Finale , où plus de trois cents enfants succombèrent à une gastro-hépatite périodique; tous devenaient jaunes en quelques jours et succombaient en présentant les symptômes de l’épilepsie. Médicus, dans l’épidémie de fièvres intermittentes qui régna à Manheim en 1759, observa des formes convulsive et épileptique , et même tous les symptômes du tétanos , et pourtant l’autopsie qui faisait voir tout le canal alimentaire frappé de sphacèle , laissait peu de doute sur la nature de la maladie. Dans d’autres épidémies , d’autres observateurs, comme Johnson au Bengale , Gassan aux Antilles , Moris en Sardaigne , etc. , ont reconnu des formes carotique, cataleptique, cholérique, typhoïde, dysentérique , etc., et dans tous ces cas de fièvre intermittente, la nature de la lésion locale était évidemment inflammatoire , et son siège dans le canal digestif, cc On peut estimer , disent Rœderer et Wagler , que la source des fièvres abdominales n’est autre qu’une fièvre intermittente , de laquelle proviennent toutes les autres, même les fièvres malignes les plus pernicieuses... L’épidémie que nous allons décrire tirait manifestement son origine d’une intermittente qui avait précédé... En effet, pendant les mois précédents , et surtout en août et septembre , il régna de véritables fièvres intermittentes jusqu’à l’apparition de l’épi* démie dysentérique et muqueuse; même au commencement de cette nouvelle constitution, observait-on çà et là diverses intermittentes déjà plus ou moins dénaturées , accompagnées de diarrhée fréquente et s’éloignant de leur première forme... Une observation assez commune démontre manifestement l’analogie de la fièvre intermittente avec l’affection dysentérique, c’est qu’en automne , lorsqu’une intermittente avait été coupée avec l’écorce du Pérou , elle se résolvait d’une manière critique par une dysenterie subséquente (l). »
(1) Traité de la maladie muqueuse, p. 39 et 41.
Nous venons de voir des variétés de forme bien remarquables, tantôt chez le meme individu et durant le cours de la même fièvre intermittente , tantôt chez des individus différents, pendant une épidémie donnée. D’autres fois , c’est à de plus longs intervalles et par suite du changement de saison , ou par suite de variations atmosphériques plus ou moins considérables et rapides , qu’on voit se manifester des phénomènes divers, catarrheux , ataxiques /muqueux ^ achjnamiques y bilieux, etc. Cette vérité, déjà mise en évidence par le célèbre professeur du Val-de Grâce, a été confirmée par différents observateurs, entre autres par le professeur Baumes, qui dit avoir vu plusieurs fièvres rémittentes ou intermittentes qui , en prolongeant leur durée et sans perdre leur caractère primitif, prenaient une nuance inflammatoire sur la fin de l’hiver ; au printemps, une forme catarrhale ; au commencement de l’été, un fond putride; en automne, un gèniebilieuXy et puis encore une tournure atrabiliaire. Ces nombreuses anomalies de symptômes , suite de la meme irritation à différents degrés, ou de diverses irritations accessoires et sympathiques dans le cours de la fièvre intermittente et rémittente en général, pe prouvent-elles pas qu’il n’y a rien de fixe , rien de certain dans cette fièvre , si ce n’est la lésion primitive ordinairement gastrique ou gastro-entérique? Cette lésion a été reconnue sur le vivant et confirmée sur les cadavres par les observateurs dont nous venons de parler ; et certes on ne peut pas dire que Lanzoni, Sarcone , Baglivi, Médicus, Tissot, Rœderer, et Wagler, Baumes, etc., se soient concertés sous ce rapport en faveur de la doctrine physiologique !
D’un autre côté, l’observation des praticiens qui ont été à même d’étudier la fièvre intermittente dans des climats opposés , et sous diverses latitudes , comme MM. Broussais , Fodéré , Audouard, Chervin, Johnson, Bailly, etc., prouve que la même fièvre intermittente peut se présenter sous des formes différentes , suivant les lieux où elle se développe : telle fièvre intermittente qui se montre bénigne dans la Bresse, devient plus grave aux îles d’Hyères , et se trouve constituer une véritable pernicieuse délirante, soporeuse ou apoplectique, dans les Etats romains ou napolitains. Quelle différence n’y a-t-il pas entre la même fièvre observée dans la Sologne ou à Bochefort, dans la Hollande ou en Sardaigne et au Bengale I Dans les pays très chauds , l’irritation de la muqueuse digestive se transmet rapidement au cer-
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veau ; c’est une gastro-céphalite dans laquelle bien souvent les phénomènes nerveux ou cérébraux deviennentprédominants, et effacent même entièrement les symptômes gastro-entériques. Enfin, toutes choses égales d’ailleurs , la même fièvre intermittente , attaquant différents individus , pourra être inflammatoire chez Eun, bilieuse chez l’autre, muqueuse chez un troisième ; puis nerveuse, aiaxique, putride, adynamique chez un quatrième,, un cinquième, un sixième , suivant les dispositions individuelles, le régime, les affections morales, etc. Cette dernière influence, pouvant changer à chaque accès , peut encore lui imprimer, chez le même malade et dans le cours de la même fièvre , un aspect différent ou des nuances de symptômes plus ou moins remarquables. (( A chaque cas nouveau, dit l’illustre auteur des Rapports du physique et du moral, on croirait d’abord que ce sont de nouveaux faits, mais ce ne sont que d’autres nuances. Dans fétat pathologique, il n’y a jamais qu’un petit nombre de phénomènes principaux ; tous les autres résultent de leur mélange et de leurs différents degrés d’intensité. L’ordre dans lequel ils paraissent, leur importance , leurs rapports divers, suffisent pour donner naissance à toutes les variétés des maladies. A partir de la douleur la plus faible jusqu’à la plus insupportable, de l’incommo-' dité la plus simple jusqu’à la maladie la plus çompliqg^c , de la
fièvre éphémère jusqu aux fièvres pestilentielles, on n’observe partout que les mêmes formes, les mêmes traits, les mêmes couleurs générales. C’est de leurs alliances , de leurs teintes opposées ou combinées , c’est de leur concordance ou de leurs contrastes que la nature fait sortir cette multitude de tableaux si différents les uns des autres au premier coup d’œil (1). » Il n’y a pas de maladies auxquelles ces réflexions si judicieuses de Cabanis ne soient plus directement applicables qu’aux affections périodiques en général, et surtout aux fièvres intermittentes et rémittentes ordinaires . Nul doute que, dans l’étude et l’observation de ces fièvres ( quelque nombreuses et variées que puissent être les nuances de symptômes qui les caractérisent) , oui , nul doute qu’on n’arrive , en dernière analyse , à une seule chose vraiment essentielle , primitive et constante, à la lésion d’un ou de plusieurs viscères , et en particulier des organes digestifs. C’est sur ces derniers organes, comme nous le verrons, que vont retentir
(1) Du degré de certitude de la médecine.
plus OU moins directement toutes les causes , et c’est de là qu’émanent le plus souvent les phénomènes sympathiques si nombreux et si variés que peuvent présenter les fièvres dont il s’agit.
De tout ce que nous venons de dire ne peut-on pas déjà conclure avec raison qu’il faut rapprocher de l’intermittente gastrique ou gastro-entérique, toutes les fièvres intermittentes nerveuse , inflammatoire, muqueuse, ataxique, catarrhale, adynamique, algide, vermineuse, convulsive, comateuse, épileptique , etc. , des auteurs anciens et modernes? D’ailleurs n’a-t-on pas vu que toutes ces prétendues espèces ou entités fébriles se rattachaient par quelques symptômes à la fièvre intermittente bilieuse ou gastrique, reconnue généralement comme la plus ordinaire et la plus fréquente de toutes les fièvres d’accès? Enfin , n’a-t-on pas vu que , sous l’influence d’une irritation gastro-hépatique et gastro-entérique , rendue évidente par les autopsies , comme dans les épidémies observées par Lanzoni , Sarcone , Baglivi , Médicus, etc. , toutes les autres espèces ou variétés de fièvre intermittente pouvaient se manifester tour à tour et durant le cours de la même épidémie?
Nous avons commencé par établir qu’il n’y avait rien d’exclusif dans la théorie physiologique des fièvres intermittentes , puisqu’elle devait embrasser tous les faits et n’être que leur expression. Nous terminerons encore par là , et, pour ne laisser aucun doute à cet égard , nous rapporterons des faits qui indiquent la prédominance des symptômes inflammatoires du cerveau , des poumons , de la matrice , sur ceux delà muqueuse digestive, et d’autres dans lesquels on reconnaîtra la prédominance des irritations nerveuses cérébrales ou cérébro-spinales. Nous ne saurions établir dans quelles proportions , sur un nombre donné de fièvres intermittentes et rémittentes ordinaires, a lieu cette prédominance de symptômes différents de ceux qui indiquent la lésion du canal digestif; tout ce que nous pouvons dire, d’après l’observation d’un grand nombre de praticiens anciens et modernes, c’est quelle est fort petite , comparativement aux faits nombreux et presque constants dans lesquels l’irritation gastro-entérique joue le principal rôle. Les ouvrages modernes des médecins eux-mêmes qui s’efforcent d’être en opposition avec la doctrine physiologique, comme MM. Bailly, Ghomel, Nepple, Faure, Maillot, nous confirment dans l’opinion que nous venons d’émettre , puisque la majorité de leurs histoires particulières de fièvres intermittentes
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et rémittentes prouve la souffrance durant la vie et l’altération après la mort des organes digestifs.
Déjà l’on ne pouvait douter de la nature et du siège de la plu* part des fièvres intermittentes ordinaires, d’après l’analogie très grande que nous avions reconnue entre celles-ci et les fièvres in* termittentes pernicieuses, puisque, de l’avis de presque tous les auteurs , elles ne diffèrent les unes des autres ni par leur nature, ni par leurs causes, ni par la plupart de leurs symptômes, ni par leur traitement. Or, nous avons prouvé que les fièvres perni* cieuses n’étaient le plus souvent que des phlegmasies rémittentes et intermittentes des viscères encéphaliques, pulmonaires et surtout gastriques. Nous avons vu que plusieurs de ces fièvres, comme les cardialgiques ou gastralgiques , les hépathiques ou atrabilaires, les cholériques, les dysentériques, etc., ne différaient des fièvres intermittentes ordinaires que par l’acuité ou la violence des symptômes gastriques, bilieux, entéro-muqueux ou folliculeux, qu’on rencontre presque toujours dans la descriptioa de ces dernières fièvres. A cette preuve déjà si puissante, tirée de l’analogie , pour prouver que toute fièvre intermittente est symptomatique d’une lésion inflammatoire des organes digestifs, nous en joindrons un grand nombre d’autres, tirées 1° de l’analyse d’un grand nombre de faits observés à des époques plus ou moins éloignées les unes des autres , par un grand nombre de praticiens différents et dont les opinions médicales sont souvent opposées aux nôtres ; 2° de l’examen du mode d’action des causes auxquelles on attribue généralement les fièvres intermittentes ; 3“ de l’analyse des symptômes qui composent non seulement les tableaux particuliers qu’on nous a donnés de ces fièvres, mais encore ceux retracés dans la plupart des épidémies qui ont été observées jusqu’à ce jour; 4'^ de certains modes de terminaisoa de la fièvre intermittente par le développement à l’extérieur ou à l’intérieur de diverses phlegmasies qui la remplacent par une espèce de mouvement critique, etc.; 5^ de l’accord du plus grand nombre des auteurs anciens et modernes sur le siège de cette fièvre qu’ils placent directement ou indirectement dans les organes digestifs ; 6^^ de la grande majorité des faits d’anatomie pathologique qu’on possède touchant les fièvres dont il s’agit, et qui prouvent la lésion inflammatoire ou subinflammatoire de la muqueuse digestive et de ses annexes, le foie, la rate, le mésentère, etc.; T de certaines bases du traitement ou de certains préceptes
"jQ FIEVRES intermittentes ET REMITTENTES.
de thérapeutique généralement reçus et dont on ne peut s’écarter sans danger pour les malades. C’est d’après une telle masse de preuves tirées de sept sources différentes et qui formeront autant de chapitres séparés, que nous serons conduit à reconnaître que la fièvre intermittente ordinaire, simple ou bénigne, dépend quelquefois d’une irritation nerveuse ou inflammatoire du cerveau et de ses dépendances quelquefois d’une lésion des poumons, du cœur, de la matrice, etc., et beaucoup plus souvent d’une irritation inflammatoire ou subinflammatoire des organes digestifs.