‹ Monographie des irritations intermittentes ou traité théorique et pratique des maladies périodiques ... et ... de tout ce qui offre de l'intermittence ou de la périodicité en pathologieChapitre 51 sur 79 · II · texte numérisé non relu

II

voit ni plaines sujettes à inondations, ni étangs, ni marais, et qu’on jugerait fort sains au premier aspect : la Bresse et la Sologne en offrent des exemples. Nous citerons en particulier celui de la commune et de la petite ville de Conflans en Savoie. Cette ville , anciennement fortifiée , bâtie sur l’angle saillant et assez élevé d’un rocher, adossé lui-même à une vaste montagne, semble devoir être à l’abri des fièvres intermittentes ; cependant elles y sont endémiques, parce que les vents qui suivent le cours de l’Isère emportent avec eux les émanations des marais de Tours et de la Bâtie. Arrivés vers la Fonderie royale, ces vents y sont comme arrêtés par d’autres courants atmosphériques qui suivent la direction d’Arly jusqu’à sa jonction à l’Isère. Befoulées dans la plaine de Conflans, les émanations délétères, par leur tendance naturelle à s’élever, gagnent la ville, et de là l’origine des fièvres intermittentes dont il s’agit. Cette influence utile ou nuisible des vents sous le rapport hygiénique et suivant leur direction bonne ou mauvaise, a été parfaitement reconnue et indiquée par le professeur Hallé.

Quelques médecins ont voulu donner à l’action des effluves marécageux une puissance mystérieuse et terrible que l’expérience heureusement n’a point confirmé ; ils ont avancé que les fièvres intermittentes des marais étaient contagieuses et pouvaient se transmettre d’homme à homme loin du foyer d’infection ; en un mot , ils ont fait des effluves marécageux un agent spécifique analogue à celui de la variole ou de la syphilis. Mais cette opinion, bien quelle trouve encore aujourd’hui quelques partisans, entre autres MM. Audouard et Bailly, n’est rien moins que prouvée, et les faits sur lesquels on veut l’étayer sont bien loin d’être concluants, comme nous l’avons déjà dit.

C’est sans doute par suite de celte dernière opinion qu’on a cru également à l’incubation des effluves marécageux ! incubation qu’on fait (1) durer depuis dix, douze, quinze, vingt, trente jours , jusqu’à sept ou huit mois (2), et après un aussi long sommeil, on les fait sortir de leur inaction pour développer des fièvres intermittentes dont le germe date des diverses époques indiquées î

(1) Lind, Essai sur les maladies des Européens dans les pays chauds.

(2) Harailton rapporte dans V Histoire de V épidémie des fièvres intermittentes de Walcheren,que sept cents militaires eurent en Angleterre la même fièvre qui les avait épargnés à Walcheren, et par suite de l’m/ection puisée, dans celte île se^ t mois auparavant I

DU MODE d’action DES CAUSES. IqS

Quand on veut donner une puissance si merveilleuse aux émanations marécageuses, et leur faire jouer un si grand rôle dans le développement de certaines maladies , n’est - on pas porté naturellement à douter de tout ce qu’on leur attribue? Ce premier doute n’en amène-t-il pas volontiers un autre sur leur existence même ? Il n’est pas rare qu’une opinion , portée à l’excès dans un sens, en fasse naître une autre dans un sens opposé; c’est sans doute ce qui a fait dire à Giannini, et à d’autres médecins après lui , que ces émanations étaient imaginaires ! C’est par un besoin naturel de se mettre en opposition avec tous ces effets si puissants et si merveilleux qu’on s’est plu à imaginer. Non , il n’y a rien de merveilleux, rien de spécifique dans le mode d’action des effluves marécageux, puisqu’ils ne produisent pas seulement des fièvres intermittentes , mais encore des fièvres continues , des catarrhes, des dysenteries, etc. Sims , Lind et ;M. Cassai! aux Antilles , ont été témoins d’un grand nombre d’observations qui prouvent que le dégagement des effluves marécageux peut produire beaucoup de fièvres continues graves, des fièvres adynamiques et putrides , des dysenteries aiguës, et même le cboléra-morbus, qui prouvent enfin qu’il n’y a rien de spécifique dans Faction des effluves marécageux.

D’ailleurs , on sait que les fièvres intermittentes sont souvent produites sans eux , et qu’il suffit de cei tains contrastes de chaud, de froid , d’humidité, et d’une grande variation dans la constitution atmosphérique pour les développer même épidémiquement dans des lieux sains et où il n’y a point de marais ; c’est ce qui résulte des observations de Ilahl, de Harder, de Tissot, etc. Nous avons fait nous-même plusieurs fois cette observation, par* ticulièrement en 1829 et dans plusieurs communes des environs de Genève , surtout dans le mandement de Regnier, canton très étendu et très peuplé placé dans une vallée à mi- côte sur la rive gauche de FArve , fertile en blés et en fruits de toutes espèces. . Des pluies assez abondantes et très répétées depuis le commenj cernent de juillet imprégnèrent le sol d’humidité et formèrent de I grandes nappes d’eau dans les lieux plats. Malgré quelques beaux [jours de loin en loin et des rayons de soleil chauds vers midi, mais îde courte durée , la terre ne put se dessécher , surtout dans les lieux boisés , de sorte qu’à des bouffées de chaleur très fortes causées par un soleil ardent, succédaient rapidement, vers les ^quatre ou cinq heures du soir, un refroidissement atmosphérique

kjG fièvres intermittentes et re'mittentes.

très sensible. Les intempéries dans la saison en amenèrent dans le régime et dans la distribution des travaux : le paysan etbagriciilleur, obligés de profiter de tous les moments où il ne pleuvait pas pour presser des travaux en retard, se fatiguaient beaucoup par intervalles , éprouvaient des refroidissements, et un grand nombre furent attaqués de fièvres intermittentes de tous types^ mais particulièrement tierce et quarte.

On conçoit facilement ce qui se passe à l’intérieur par suite d’une constitution atmosphérique si variable, habituellement hu-^ mide et presque froide : faction de la peau , en quelque façon paralysée , les fonctions de sécrétion et d’exhalation rendues presque milles , déterminent un surcroît d’activité dans celles des muqueuses , activité qui peut aller au point de constituer une véritable maladie ; elle peut, suivant la disposition des individus^ S3 fixer sur la muqueuse pulmonaire et bronchique pour occasionner des toux , des catarrhes ; et plus souvent sur la muqueuse digestive à cause des excès de table et de vin auxquels on est disposé à se livrer pour se consoler ou se distraire des ennuis d’une mauvaise saison : de là l’inappétence, la soif, les envies de vomiy , la céphalalgie , un sentiment d’ardeur et de plénitude dans la région épigastrique , des frissonnements vagues , une fatigue et un malaise général , en un mot tous les prodromes de la fièvre intermittente.

Chez les individus d’une constitution molle , lymphatique , et dont les organes digestifs ont été plusieurs fois surexcités par des aliments de mauvaise qualité , f irritation peut se porter plus spécialement sur les glandes sécrétoires et les vaisseaux exhalants du canal digestif j alors les follicules de la membrane interne se gonflent, sedéveloppentsousformedopetitsmamelonsquî versent à sa surface une quantité plus ou moins considérable de matières muqueuses, ou séro-albumineuses et parfois sanguinolentes ; le séjour , faccumulation de ces matières , joints à la chaleur qu’entretient la phlegmasie, favorisent la génération des vers; et tout cela réuni donne lieu aux phénomènes généraux, fébriles et muqueux, diarrhéiques ou dysentériques, qui constituent certaines épidémies de fièvres intermittentes et rémittentes , comme celle observée par Rœderer et Wagler.

Les circonstances relatives à la constitution individuelle et au genre de nourriture habituelle, nous paraissent nécessaires pour développer cette forme muqueuse ; car, malgré l’humidité froide

DU MODE D ACTION DES CAUSES. 1 Qy

bien prononcée et très prolongée de 1829 , nous ne l’avons point observée dans les fièvres inlerniiltentes qui régnèrent depuis le commencement de juillet jusqu’à la fin de novembre clans une grande étendue de la Savoie. Les symptômes étaient franchement gastriques, elles malades étaient plus sujets à la constipation qu’à la diarrhée. Quelques uns présentèrent des symptômes assez tranchés de péripneumonie comme dans l’observation sous le n® 449.

La constitution atmosphérique des six derniers mois de 1829 occasionna en meme temps beaucoup de toux, de catarrhes, de péripneumonies et d’affections rhumatismales.

Ce développement simultané de diverses affections inflammatoires a été reconnu dans toutes les épidémies de fièvres intermittentes avec la différence que ce sont ordinairement des affections cutanées, hémorrhagiques , cérébrales, dysentériques, qui accompagnent ces fièvres dans les pays méridionaux ou durant les constitutions très chaudes , tandis c|ue dans les climats et dans les temps froids et humides , ce sont plus spécialement les catarrhes , les péripneumonies, les rhumatismes , etc.

Tout ce que nous venons de dire se rapporte également aux ^esta , aux applicata et aux excreta , pour la sphère d’action qui est propre à chacun d’eux dans le développement des fièvres intermittentes. Quant aux percepta , voici ce que dit Baglivi : « Qui laborant animi path^'mate potissimiim corripi soient morhis ventriculi, ut observavi in niœrenlihus qui conqueruntur primo de Icmguore vcntriculi, mox inappetentia, oris amariiicy sili circa lieras matutinas ^ cruditatihus , f^atihus , et tensionibiis liypocondriorum (1). Il est certain que les fatigues de l’esprit, les méditations profondes et soutenues affaiblissent et dérangent peu à peu les fonctions digestives ; aussi a-t-on dit avec raison que les abstractions delà métaphysique avaient gâté autant d’estomacs quelles avaient perdu de têtes. Les passions ardentes et prolongées produisent le meme effet ; toute affection morale vive, portée aux deux centres nerveux cérébral et ganglionnaire, est à l’instant réfléchie sur les organes digestifs. Chacun sait qu’une mauvaise nouvelle, communiquée avant le repas, ôte l’appétit, et ^près le repas cause une indigestion, llelalivement aux ingesta, on peut s’étonner qu’on n’ait pas reconnu de tout temps la lésion du canal digestif comme l’origine de la plupart des fièvres inter- (1) Opéra omnia medico-practica, t. ii.

ig8 FIÈVRES INTERMITTENTES ET REMITTENTES.

mittentes et rémittentes ordinaires , puisque les causes que nous avons signalées dans les ingesta sont à peu près les mêmes que celles indiquées par tous les auteurs comme efficientes des gastro-entérites continues; cependant nous avons vu qu’il n’y avait que peu ou point d’épidémies de fièvres d’accès sans la participation des causes tirées des ingesta ; nous eu avons vu quelques unes , telles que l’épidémie de rémittentes bilieuses de Lausanne, l’épidémie de fièvres intermittentes muqueuses de Modène en 1690 , qui furent en grande partie occasionnées par des blés , des fruits , des légumes de mauvaise qualité. Nous avons été témoin de plusieurs exemples de fièvres intermittentes occasionnées par un usage à peine immodéré de fruits dans des cas où, pour en hâter la maturité, ou pour les soustraire aux maraudeurs, on les avait ramassés avant le temps convenable et fait adoucir par des moyens artificiels.

Il est certain en effet qu’il y a une grande différence entre les qualités d’un fruit qui atteint sa maturité au soleil , sur l’arbre qui le porte, et ce même fruit cueilli d’avance aussitôt qu’il présente un certain volume et qu’on fait mûrir artificiellement. Ce dernier conserve toujours un principe acerbe que la maturité naturelle aurait fait disparaître ou remplacé par un principe doux et sucré qui en prévient les effets pernicieux. Cette différence dans la maturité des fruits explique pourquoi l’on peut parfois en manger impunément une très grande quantité , et même s’en trouver très bien , tandis que d’autres fois il suffit d’une petite quantité des mêmes fruits pour fatiguer la muqueuse digestive. Il faut aussi tenir compte des idiosyncrasies , car il y a des estomacs qui ne supportent aucune espèce de fruits , comme il y en a qui ne digèrent pas le lait ; ce sont des cas particuliers dont il est bon d’être instruit pour se rendre compte du mode d’action des ingesta. Il en est de même de l’usage du vin , du cidre , du poiré et de beaucoup d’autres substances végétales , solides et liquides , et dont les qualités varient infiniment selon la qualité et le degré de maturité des fruits employés à leur confection, et encore selon l’exposition , la bonté ou l’ingratitude du sol où ils ont été cueillis. De ce que nous venons de dire il résulte que des endémies de fièvres intermittentes pouvaient être développées spécialement par suite du mode d’action des ingesta , mais que le plus souvent à ce dernier se joignait celui des effluves marécageux.

DES SYMPTÔMES

Nous avons vu que l’influence ordinairement périodique de ces effluves s’exerçait en particulier sur le canal digestif, soit à cause des fondions périodiques de cet appareil organique , soit à cause de l’irritabilité dans laquelle il est alors entretenu parle concours de plusieurs autres causes occasionnelles ; soit enfin parce que c’est sur la muqueuse digestive que vont spécialement porter leur action toutes les substances délétères introduites d’une manière quelconque dans l’économie. Il résulte donc de l’examen des causes de la fièvre intermittente en général , quelles sont toutes plus ou moins stimulantes ou irritantes , et qu’elles vont pai liculièrement retentir ou exercer leur action sur les organes digestifs.

Page 1