COMPLICATIONS DES LÉSIONS GASTRO-ENTERIQUES
rares ; et nous entendons ici parler de ces engorgements du foie et de la rate, de ces altérations du mésentère ciui se développent si fréquemment à la suite des fièvres intermittentes de longue durée, comme de la plupart des fièvres tierces et quartes automnales. Nul doute que ces sortes de lésions organiques ne soient occasionnées par les fièvres dont il s’agit, parce quelles ne sur\ iennent que quand ces fièvres ont déjà duré un temps plus ou moins long; parce que dans le cas où les engorgements du foie, de la rate, etc. , déterminés par une violence externe ou toute autre cause existaient déjà lorsque la fièvre intermittente survient, celle-ci leurrait faire des progrès plus ou moins rapides ; parce qu’en faisant cesser promptement la fièvre d’accès , on empêche la naissance de ces lésions , ou leur augmentation si elles avaient déjà commencé à se manifester quand la fièvre est survenue; enfin parce que tous les moyens curatifs dirigés contre les engorgements du foie et de la rate sont presque toujours infructueux tant que la fièvre intermittente persiste , tandis que celle-ci une fois arrêtée, les lésions dont il s’agit cèdent plus ou moins promptement à une médication convenable. Voici d’ailleurs de quelle manière on peut concevoir le développement de ces lésions organiques , sous l’influence de la fièvre intermittente.
Quand l’accès fébrile commence , le sang et les humeurs refluent des membres et de toute la périphérie du corps dans les viscères, et cela avec d’autant plus de force que le frisson et les tremblements qui caractérisent la première période de l’accès sont plus longs et plus prononcés. A cet égard , chaque accès de fièvre intermittente nous donne la représentation de ce qui a lieu à l’invasion de toute phlegmasie aiguë, surtout viscérale et parenchymateuse , laquelle est presque toujours précédée de frissonnements plus ou moins marqués. Dans un accès de fièvre intermittente ordinaire , quoique appelé spécialement sur le système digestif, le sang afflue dans tous les viscères ; de là cette gêne momentanée de la respiration, le ralentissement des battements du cœur, et par suite le retard, l’embarras momentané de la circulation ; de là aussi l’accumulation eu sang dans la veine porte et son reflux dans les veines mésaraïques , spléniques , hépatiques. Si , de tous les organes annexés au canal digestif, la rate est celui dont la lésion se prononce plus rapidement à la suite de ces afflux répétés , de ces congestions sanguines périodiques , c’est pour deux raisons principales. La première
tient à sa position et à ses rapports avec l’estomac, or^jane primilivement et principalement irrité , sur lequel par conséquent se concentre particulièrement le sang qui reflue de l’extérieur? Or, d’après l’habitude qu’a l’estomac dans l’état sain de se débarrasser du superflu du sang au moyen des vaisseaux courts qui le transportent dans la rate , on conçoit que la même opération ait lieu à plus forte raison dans un moment où l’estomac est, comme le dit Sénac, obrué par le sang qui y afflue de toutes parts pendant le frisson fébrile.
Il est vrai que les engorgements du foie et de la rate se développent pendant la première période de l’accès fébrile ; nous en avons expliqué la raison , et cette raison n’exclut pas la nature inflammatoire de ces engorgements, puisque la plupartdes inflammations un peu importantes débutent presque toujours par un frisson au moment où le sang abandonne la périphérie du corps pour se concentrer sur un ou plusieurs organes. Ce n’est point seulement du sang veineux qui stagne alors dans le foie ou dans la rate, c’est encore du sang artériel qui y afflue, quelquefois même avec une telle violence et une telle quantité qu’il y a rupture et hémorrhagie interne , comme nous en avons rapporté des exemples. La deuxième raison tombe d’elle-même , puisqu’il est prouvé aujourd’hui, surtout par les faits recueillis par MM. Andral et Louis, que l’engorgement de la rate est un des caractères les plus constants de la fièvre maligne ou typhoïde continue; d’ailleurs la fréquence des engorgements dans les fièvres quartes ne provient point de ce que leur type est plutôt quarte que tierce , quotidien ou continu; elle provient uniquement de ce que le frisson dans les fièvres quartes est en général plus intense et plus prolongé que dans toute autre fièvre.
La troisième raison est encore de nulle valeur si l’on réfléchit qu’un engorgement, bien qu’il soit de nature inflammatoire, ne doit pas nécessairement provoquer de la fièvre ou des influences sympathiques sur les principaux viscères. Combien n’y a-t-il pas d’organes dont l’importance et l’irritabilité sont bien autrement prononcées que celle de la rate et du foie, et qui cependant peuvent être enflammés à un certain degré sans occasionner de la fièvre î II ne faut donc pas s’étonner que cela puisse avoir lieu pour la rate , dont le mode de souffrance est presque toujours latent , et qui joue un si faible rôle dans l’économie. Aussi est-on forcé de reconnaître que le foie , qui joue déjà un rôle plus im-
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portant que la rate , ne peut être long-temps et fortement engorgé sans développer une fièvre sympathique assez marquée, ou sans que la fièvre d’accès qui provoque cet engorgement ne passe à la continuité. D’ailleurs la nature des altérations de la rate et du foie est le plus souvent telle qu’il est impossible de ne pas y reconnaître un effet de l’inflammation. MM. Audouard et Bailly rapportent plusieurs cas dans lesquels l’état putrilagineux de la rate et la phlegmasie correspondante de l’estomac étaient si marqués qu’ils ne laissaient aucun doute sur la nature inflammatoire de l’engorgement dont il s’agit.
D’après ces derniers faits , d’après ceux que nous avons rapportés précédemment , et tout ce que nous avons dit , il nous semble qu’il est facile de se rendre compte de l’engorgement des viscères abdominaux, et d’expliquer la fréquence de celui de la rate par ses rapports plus intimes avec l’organe primitivement et principalement irrité dans la plupart des fièvres intermittentes et rémittentes ordinaires. Après l’engorgement de la rate, c’est celui du mésentère qui est le plus fréquent elle plus remarquable; parce qu’un grand nombre de fièvres intermittentes, et surtout de fièvres rémittentes graves, proviennent de la lésion des intestins grêles, particulièrement de l’iléon. La partie de cet intestin qui avoisine la valvule iléo-cœcale est après l’estomac le point le plus souvent irrité et le plus sujet à des lésions organiques plus ou moins graves et profondes, à cause du grand nombre do glandes et de follicules dont cette partie est pourvue, et auxquels l’irritation delà muqueuse ne tarde point à se communiquer. On conçoit aussi que l’analogie de structure, la multiplicité des glandes et des vaisseaux lymphatiques du mésentère et les rap-« ports immédiats de cet organe avec les intestins grêles soient cause de la transmission si fréquente de l’irritation de ceux-ci à celui-là ; aussi trouve-t-on presque toujours engorgées les glandes du mésentère correspondantes à la portion d’intestins qui se trouve lésée ou altérée plus ou moins profondément. Ce n’est pas seulement à la suite d’un grand nombre de fièvres rémittentes et intermittentes qu’on trouve les lésions dont il s’agit ; mais elles paraissent encore constituer le caractère anatomique des fièvres continues ataxiques, adynamiques ou typhoïdes ; ces lésions ou altérations organiques sont si constantes dans ces fièvres que plusieurs observateurs les avaient depuis long-temps signalées ; mais elles n’ont été bien observées et décrites que depuis l’originQ
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de ta doctrine p]iysiologique,c’est-à-(lire depuis l’étude eiratteniion toute particulière provoquées sur les organes digestifs par les tra* vaux de M. Broussais ; c’est-à-dire depuis que cet illustre praticien, ce grand observateur , ce scrutateur infatigable, eut fait connaître toute l’importance du canal digestif et le rôle principal et souvent primitif que joue son irritation inflammatoire ou subinflammatoire dans presque toutes les fièvres graves , continues , rémittentes et intermittentes. Ce n’est pas seulement en France qu’on a poussé très loin la connaissance et la description des lésions intestinales etmésentériques à la suite de ces fièvres ; des observateurs étrangers les ont également signalées depuis plusieurs années , entre autres M. Neumann, médecin de l’hôpital de la Charité de Berlin, qui,peu de temps après la publication du Traité sur la fièvre entéro-mésentèrique , faite par MM. Petit et Serres , fit paraître un Mémoire sur une espèce de fièvre qu’il dit régner épidémiquement à Berlin, et qu’il compare au typhus. La description, que donne M. Neumann des symptômes de cette fièvre etdes lésions organiques qu’il a trouvées sur les cadavres, est assez semblable à celle de la fièvre entéro-mésentérique , et ressemble surtout aux affections appelées gastro-entérites pestilentielles ou typhoïdes par M. Broussais , entérites folliculeuses par MM. Grirnaud et Scoutetten , exanthème intestinal ou fièvre ataxo-adynamique par MM. Andral et Lhcrminier, dothinentérie par M. Bretonneau, e^t fièvre typhoïde par MM. Louis , Chomel et autres.
Une autre raison de la fréquente obstruction de la rate dépend de sa propre texture qui , naturellement- plus molle et plus extensible , se prèle mieux que tous les autres viscères à une dilatation considérable, à une ampliation qui parfois est portée si loin que son tissu, doué d’ailleurs d’une faible propriété contractile, n’a plus la faculté de revenir à son premier état, de reprendre exactement sa forme primitive. Or on conçoit que de telles secousses, de tels afflux, puissent en se répétant ajouter chaque fois au volume de la rate , et amener des changements plus ou moins remarquables dans la texture de cet organe. Il arrive aux annexes du canal digestif, surtout au foie et à la rate, ce qui a lieu à l’extérieur , ce qu’on voit se passer sous les yeux dans les accès ou les redoublements périodiques des subinflammations externes , comme dans le pérical, dans l’éléphantiasis, etc. Dans ce dernier, par exemple, chaque fois que la corde noueuse des ganglions lymphatiques devient douloureuse, et provoque un appel
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plus OU moins considérable de fluides , chaque fois aussi le tissu cellulaire correspondant s’engorge de proche en proche, et le membre acquiert peu à peu un \olume double , triple, quadruple, et qui va en augmentant à chaque accès subinflammatoire. Il en est de même des engorgements blancs des membres abdo» minaux à la suite des accès fébriles périodiques occasionnés par l’irritation de la matrice chez les femmes nouvellement accouchées , dont les lochies ont cessé trop rapidement de couler, ou qui ont commis quelque imprudence, comme dans l’observation sous le n® 450. Chez la femme dont il s’agit, les parties génitales externes et la jambe droite acquéraient un volume sensiblement plus grand à chaque accès ou redoublement fébrile.
Ce que nous venons de dire de l’engorgement de la rate est si vrai, et le mécanisme de sa formation si exact, que plus d’une fois il a été confirmé par des opérations critiques de la nature qui ont amené la guérison ou la mort des malades. On trouve dans les auteurs plusieurs exemples d’engorgement de la rate , suite de fièvre intermittente , lesquels , même après la disparition de la fièvre , avaient résisté à tous les moyens employés pour les résoudre , et qui se sont dissipés heureusement par un mœlena abondant ou par des selles répétées d’un sang noirâtre. Dans ces cas , la rate ne semble-t-elle pas avoir rendu à l’estomac , mais d’une manière rapide et critique , ce qu’elle avait reçu précédemment de cet organe ?
Salius rapporte qu’une femme, à la suite d’une fièvre intermittente opiniâtre , présentait une tuméfaction très considérable et
douloureuse de la rate. On lui donna une médecine dont l’effet très actif provoqua des vomissements et des selles d’un liquide rouge et purulent ; après avoir rendu plus de quatre livres de sang corrompu, elle fut complètement délivrée de son engorgement splénique.
Un malade ayant négligé pendant deux ans une fièvre intermittente, présenta une rate enflée , dure et si volumineuse qu’elle remplissait les deux tiers de la région épigastrique et toutl’hypocondre gauche. Après des lypothimies effrayantes , ce malade vomit une quantité énorme de pus , mêlé de sang fétide et coagulé; il en rendit de même par les selles. La tumeur s’affaissa en proportion, et une guérison complète s’ensuivit.Un autre individu, à H la suite d’une fièvre intermittente, eut la rate si grosse qu’elle I donnait à son ventre toute l’apparence d’une hydropisie ascite.
Il conservait néanmoins un teint assez bon et l'embonpoint de la santé. On lui conseilla des moyens capables d’attaquer et de résoudre cet engorgement ; mais rien ne put décider le malade à suivre ce conseil et à entreprendre un traitement dont il redoutait la longue durée. Deux ans après , il eut une diarr hée de matière couleur d’encre , qui dura cinq à six jours, et qui le délivra de l’embarras énorme de la rate. Ainsi la nature vigilante et sage Jtit en faveur de ce malade ce que l’artpouvait espérer des moyens proposés (1).
Bonnet rapporte qu’un vieillard étant mort subitement par suite d’une obstruction de la rate et sans avoir éprouvé ni vomissements ni déjections, il trouva à l’ouverture du cadavre l’estomac distendu par un énorme caillot de sang corrompu et noirâtre; les parois de cet organe n’étaient point affectées (2). Biolan et Biedlet ont trouvé, chez des individus morts à la suite de vomissements et de selles abondantes d’un sang noir, les vaisseaux courts de la rate très dilatés , du volume du' petit doigt ou du médius , et qui s’ouvraient évidemment dans l’estomac. Hoffmann dit qu’un homme avait depuis long-temps une fièvre quarte qui , traitée par un empirique , fut de longue durée. L’état du malade se détériora ; sa face devint livide et plombée , ses paupières gonflées , ses forces languissantes ; puis il lui survint une tension des hypocondres avec constipation. Enfin après s’étre échauffé par un voyage à pied et s’être mis en colère, il éprouva tout-àcoup un vomissement abondant de matières noires ; il rendit en même temps par les selles des matières très fétides et semblables à delà poix noire. Il ne tarda pas à succomber , et l’autopsie fît voir les vaisseaux courts rompus et remarquables parleur couleur noire ; on remarquait dans leur cavité et dans celle du tube digestif des matières semblables à celles qui avaient été rendues par le malade ; la rate avait presque la dureté du cartilage à l’extérieur, mais à l’intérieur son tissu était mou et gorgé de sang noir; le foie était un peu plus dur et plus volumineux que dans l’état sain (3).
* Sénac , Màl. Portai (L) et Bailly rapportent des exemples de fièvres intermittentes dans lesquels l’engorgement de la rate fut si
(1) Latour, Causes des hémorrhagies i t. ii.
(2) Sepulchretum.
(3) Opéra medica de vomitu cruento.
(4) Anatomie pathologique , t. iii.
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grand et si rapide à la suite de frissons fébriles prolongés , qu’il y eut rupture de l’enveloppe de cet organe et une hémorrhagie mortelle dans l’abdcmen.
D’après ce que nous venons de dire, il n’y a pas de doute que ce ne soit par suite des phénomènes qui caractérisent le premier stade d’un accès fébrile que se développent les engorgements de la rate , du foie , du mésentère, etc. ; mais est-ce là une preuve qu’ils ne sont pas de nature inflammatoire , et qu’ils sont dus à une stase, à une accumulation toute passive de sang dans ces organes ? Est-ce là une preuve qu’ils résultent d’un embarras de la circulation tel que les fluides qu’ils contiennent ne circulent plus dans leurs vaisseaux, qui se trouvent gorgés et obstrués , comme l’indique le mot ohstruction dont se servirent les anciens pour exprimer leur théorie à cet égard ? S’il y a encore quelques médecins modernes qui, par un excès de zèle antiphysiologique, embrassent l’opinion des anciens , ce nombre est certainement fort petit , et les raisons qu’ils allèguent pour la soutenir sont de bien faible valeur, puisqu’ils se bornent à dire que les engorgements ouïes obstructions dont il s’agit, ne sont pas inflammatoires
parce qu’ils ne surviennent que pendant la période de froid d’un accès fébrile, temps pendant lequel la circulation étant embarrassée, il ne peut y avoir que des congestions passives; 2^ parce que, s’ils étaient de nature inflammatoire , on les verrait plus souvent se développer dans les fièvres continues graves , dans les gastro-entérites ordinaires , tandis qu’ils se montrent de préférence dans des fièvres dont l’apyrexic est la plus longue , comme dans les fièvres quartes , dont le type principal s’éloigne le plus de celui qu’adoptent les phlegmasies ; 3® parce que, si ces obstructions étaient de nature inflammatoire, leur existence provoquerait ou entretiendrait un mouvement fébrile continu , tandis qu’elle n’empêche pas les apyrexies, ou les intermittences les plus parfaites d’avoir lieu.
Nous avons précédemment démontré que, si durant la période de froid d’un accès fébrile, la vie et la chaleur se trouvaient eu moins àTextérieur du corps, elles étaient en plus dans les viscères, et en proportion du mode de vitalité reparti à chacun d’eux dans l’état de santé; nous avons expliqué pourquoi les engorgements du foie, de la rate, etc., étaient si fréquents dans les fièvres intermittentes, tout en reconnaissant qu’ils n’étaient pas rares à la suite des gastro-entérites ou des fièvres continues graves ; nous
avons prouvé aussi qu’il y avait des organes, surtout parenchymateux, dont les inflammations, sous forme lente et chronique^ pouvaient aller jusqu’à la désorganisation la plus profonde sans exercer des sympathies, par conséquent sans provoquer la fièvre; enfin nous avons par avance répondu assez longuement aux trois dernières objections dont il s’agit, pour que nous soyons dispensé d’y revenir.
ARTICLE IV
SUITE DES COMPLICATIONS. IIYDROPISlE , ANASARQUE, OEDÈME,