ESSAI
Un certain nombre d'écrivains des plus distingués, parmi lesquels je citerai M. Taillandier, M. Paul Mantz, M. Léon Lagrange , M. G. Blanc , M. Prosper de Baudicour , qui continue l'œuvre de M. Robert Dumesnil, et M. Frédéric Villot , auteur de la Notice du musée impérial du Louvre , publient ou ont publié dernièrement, soit dans des Revues ,
hebdomadaires ou mensuelles , soit dans des ouvrages spéciaux , des articles séparés sur les Parrocel. 3Iais ces messieurs n'ont rien fait de complet sur ces artistes, presque tous nés en Provence. La plupart des écrivains que je viens de nommer habitent Paris ; il leur est difficile de se procurer des renseignements exacts.
II existe sur les actes des naissances et des décès des Parrocel de nombreuses erreurs de date. Les encyclopédies et les dictionnaires anciens se sont contentés de se copier entre eux, sans remonter à la source , perpétuant ainsi les inexactitudes ; il existe même dans les prénoms de ces artistes certaines confusions qu'il importe de rectifier : aussi bon nombre d'amateurs qui possèdent des dessins ou des tableaux de ces maîtres , faute d'un guide certain, attribuent souvent à l'un ce qui appartient à l'autre ; cette confusion règne même dans beaucoup de musées.
Pour jeter un jour nouveau sur cette situation délicate , mon intention bien arrêtée est de publier, à mon tour, d'ici à quelques années , la mônograpliie complète de cette famille unique qui ne compte pas moins de
quatorze peintres, graveurs ou dessinateurs , et d'ajouter au texte la reproduction par la gravure des principales œuvres de chacun d'eux.
Ce travail, auquel je ne puis donner qu'une faible partie de mon temps et qui exige de longs voyages , demande , je le répète , plusieurs années pour être mené à bonne fin ; en attendant, les erreurs se propagent.
Après de longues et patientes recherches, j'ai déjà réuni un nombre considérable de notes qui établissent d'une 'manière précise l'individualité de chacim des Parrocel et dont j'ai formé un volume inédit.
Je crois donc le moment opportun d'extiaire de mon œuvre les parties les plus saillantes, et de les livrer à l'attention des hommes spéciaux qui , se vouant au culte du passé , offrent aux yeux de leurs contemporains le spectacle des travaux des hommes illustres qui ont honoré la France.
J'accomplis cette tache d'autant plus volontiers que je compte recueillir et insérer dans mon ouvrage les jugements des écrivains sérieux, qui daigneront s'en occuper.
sur les tableaux que je leur signalerai. Il s'agit de mes ancêtres cette considération m'impose une réserve facile à comprendre. Avant d'entrer en matière, je dois remercier toutes les personnes qui s'intéressant à mon œuvre m'ont fourni avec une bienveillance , sans égale, des renseignements précieux et inédits, et ont bien voulu correspondre avec moi à ce sujet. C'est, en première ligne M. le duc d'Aremberg et M. Staeder, son secrétaire intime; M. le marquis de Panisse, lord Mac-Call, M. Denis d'Hyères ancien député ; M; J. Canonge , le poète de Nîmes , Mme Grange, fille de Reathu, le peintre, M. Barjavel, auteur des Hommes, illustres du dèparlemenl de Vaucluse ; M. Achard archiviste d'Avignon, et M. Ganron, avocat, sans oublier M. Prosper de Baudicour, auquel j'ai fait part de mes recherches et qui m'a communiqué les siennes , et de plus M. Joseph Mathieu, qui a mis à ma disposition sa remarquable collection d'ouvrages sur la Provence.
Qu'on me pardonne ce long préambule, mais il m'a semblé nécessaire.
J'espère que le travail que je vais donner
sera lu avec intérêt , malgré l'aridité que présentent les recherches historiques , la plupart des Parrocel ayant vécu à Marseille, Aix, Brignoles, Avignon et dans presque toutes les villes du midi, où leurs tableaux se rencontrent à chaque pas.
BABTHKIiEMY PABROCEIi
Peintre (1).
Le premier artiste de cette famille dont l'histoire ait enregistré le nom et consacré
(1) Parmi les ouvrages eonfenant des noies sur les Parrooei, je citerai la Vie -des Peintres français, publié en 1745 par D'Argenville ; Histoire Littéraire du régne de Louis XIV, par l'abbé Lambert; Hommes Illustres de la Proienct, d'Achard, publié en 1787, Biographie Universelle, de Michaud, 1823; Univers Illustré de Joseph Lebas 1844, Adolphe Siret , Lacombc , LA(ev{é\ Catalogue du Musée Royal, d'André Bardon ; Encyclopédie Méthotique, Hubert, Goult de Saint-Germain ; Musée de Perpignan, Lanzi, Guide de Rome ; Catalogue de l'an X de la République, de l'abbé Meynet, conservateur du Musée h Avignon Magasin Pittoresque , t. 4. p. 394 , Robert Dumesnil ; Archives de l'Art français. Artistes Français d l'étranger de Dussieux, etc., tous les catalogues des Musées, tant ;n Franc« qu'à l'étranger, qui possèdent de leurs tablpaux.
le souvenir, est Barthélémy Parrocel , né à Montbrison, en Forest, vers IGOO (l).
Il fut le premier, et pour ainsi dire la souche d'une nombreuse famille d'artistes qui peuvent être comptés comme une des gloires de la France (2).
Issu d'une famille distinguée de Montbrisoin, on destinait Barthélémy Parrocel à l'état ecclésiastique, mais une vocation irrésistible l'entraînait vers la peinture ; résolu de visiter l'Italie, il abandonna la maison paternelle, pour mettre son projet à exécution.
Un grand d'Espagne rencontra Barthélémy Parrocel en route, et, charmé de sa bonne mine et de ses grandes dispositions, il l'emmena avec lui dans sa patrie.
Après un séjour de plusieurs années en Espagne, où il exécuta de nombreux travaux, Barthélémy s'eqnbarqua pour l'Italie ; mais il fut pris en route par un pirate algérien ; le
(1) M. Bernard , archiviste et conservateur du Atusée de Montbrison, m'a signalé une lacune dans les registres de la paroisse de cette ville ; de 1388 a 1607. Il m'a déclaré avoir trouvé seulement sur deux actes de baptême du mois de mars 1607, la signature de Parrocel, (igurant comme témoin, sans désignation d'âge et de qualité.
(2) Joseph Lebas, etc.
capitaine du navire, qui avait subi le même sort , connaissait heureusement le consul français à Alger ; grâce à sa protection, ils furent promptement relâchés, et ils arrivèrent tous deux peu de temps après à Rome.
Barthélémy Parrocel passa plusieurs années à s'y fortifier ; puis il revînt en France vers 1630. Arrivé à Marseille , et pressé de revoir son compagnon de captivité et tout à la fois celui auquel il devait sa liberté, il fut à Brignoles , où résidait le capitaine ; le hasard lui ayant fait rencontrer la fille d'un artisan de cette ville , nommée Catherine Simon, dont la beauté le séduisit, il l'épousa le 18 septembre 1632, selon Achard (1).
A l'époque ou Barthélémy Parrocel s'établit à Brignoles, cette ville avait une certaine
(1) Aehard combat la version de tous les précédents biographes qui font épouser k Barthélémy, la tille du capitaine ; il doit avoir copié la précédente date sur les registres de Brignoles et reconnu que Catherine Simon était désignée comme fille d'un artisan de cette ville. Los registres des mariages n'ayant pas été déposés k la commune, je les ai fait vainement chercher au greffe du tribunal civil et dans les archives de la paroisse, je ne puis dont rien préciser a cet égard. Toutefois, Achard, qui est habituellement bien renseigné, commet ici une erreur d'au moins deux années, j'ki relevé moi-même les naissances de tous les enfants de Barthélémy Parrocel. Voici ce qui concerne l'ainé :
Jehan Parrocel, fils de Barthélémy Parrocel, peintre, et de Catherine Simon, a été baptisé le 29 juin 1631.
importance , les états de la Provence s'y réunissaient (1).
M. le comte d'Alais, plus tard duc d'Angoulême et qui eut tant de démêlés avec le parlement d'Aix, y avait sa résidence, en qualité de gouverneur de la province. Il était renommé comme un protecteur éclairé et un grand amateur des beaux arts ; nul doute que Barthélémy Parrocel ne fut son protégé.
Tous les biographes se taisent sur les œuvres de Barthélémy. Il en est une cependant qui mérite d'être signalée, c'est une descente de croix placée au-dessus de l'autel de la chapelle du Saint-Sépulcre, dans l'église Saint-Sauveur, à Brignoles.
Le tableau ne se compose que de trois figures de grandeur naturelle : le Christ nu, replié sur lui-même, repose sa tête sur les genoux de la Vierge, tandis que la Magdeleine, agenouillée et vue de profil, soutient son bras droit. Au bas du tableau, figurent la couronne d'épines et les clous. Le fond est
(1) Le roi avait demandé aux états réunis à Brignoles en 1633, un don gratuit de trois millions, ilo en accordèrent deux. Honoré Bouche, toni. 2., pag. 890 ; Papou, t. 4. pag. 473.
très-sombre ; à peine peut-on apercevoir quelques reflets qui annoncent une grotte oydes pierres taillées, un peu écornées. La Sainte-Vierge , en effet , appuie son bras drpit et ses pieds sur des pierres de taille. Aucune partie de la Croix ne s'y découvre ; il est donc évident que la scène se passe au bord du sépulcre.
Bien que ce tableau, dont la toile était préparée en gris, ait poussé un peu au noir par l'abus de la terre d'ombre et de la terre jde Sienne employée comme dessous dans les parties ombrées des chairs et des vêtements, son état de conservation est parfait ; je ne parle pas du fond assombri de parti pris.
Le dessin en est pur et correct, les draperies d'un style simple et sévère , le coloris chaud et les oppositions vigoureuses. Le modèle des figures et particulièrement celui du torse du Christ, éclairé avec plus d'intensité que tout le reste du tableau et dont la couleur mate tranche sur le fond , est très-puissant. Les pieds et les mains sont également traitées avec une grande sûreté. La tête du Christ manque seule peut-être d'un peu de noblesse ; mais celle de la Vierge est pleine d'expression.
L'ensemble annonce un maître ; on att,rj-
huerait sans peine cette toile au Caravage, qui affectionnait les effets à la Rembrandt, et dont elle rappelle le réalisme, la science du clair-obscur et l'énergie de la touche, si la tradition, pieusement conservée et transmise dans la paroisse, n'en désignait l'auteur.
Pendant la révolution, l'église Saint- Sauveur fut respectée. Ce tableau avait été placé, dès le principe, au-dessus de la porte de }a sacristie; il en fut enlevé en 1843, lors d'une grande mission qui eut lieu à Brignoles ; on flt alors blanchir l'église, et il fut relégué dans la tribune. Mais M. Riquier, ancien curé, qui avait appris de son prédécesseur que ce tableau était de Barthélémy Parrocel, le fît réparer tant bien que mal et , comme il était trop grand pour la chapelle à laquelle on le destinait, M. Patriti, peintre et professeur du séminaire, frère de celui qui y occupe aujourd'hui le môme emploi , fut chargé de le couper.
Le magnifique château de Tourves, qui fut saccagé lors de la première révolution et dont il ne reste aujourd'hui que d'immenses et imposantes ruines, particulièrement une série de colonnes en marbre d'une seule pièce de la plus grande beauté, possédait
également, dit-on dans le pays, de superbes peintures, dues en partie à Parrocel (1).
Barthélémy Parrocel eut sept enfants, quatre garçons et trois filles ; ses deux fils aînés et le plus jeune furent peintres. 11 mourut vers 1660 , année mémorable dans les annales de Brignoles, car cette ville eut alors l'honneur d'offrir, pendant deux jours, l'hospitalité au grand roi (2).
(1) Ce fait m'a i'té roiitirmé par M. de Clapier, qui habite Brignoles et qui possède le portrait de l'un de ces ancêtres peint par l'un des Parrocel.
(î) Le 19 février 1660, Louis XIV partit de Toulon, coucha k Belgencier, et, le 20, arriva îi Brignoles, d'où il se rendit le 21 h Notre-Dame-de-Grâces, près Cotignac; il revint coucher k Brignoles, où le lendemain 22 février, jour de dimanche, il entendit la Messe k l'église des Augustins, et alla coucher a Saint-Maximin.
HONORÉ BOUCHE , t, 2, f 1033.
JTEHAN PARROCEIi
Peintre.
Fils aine de Barthélémy Parrocel et de Catherine Simon , Jehan naquit à Brignoles , il fut baptisé le 29 juin 1631 , h l'église Saint- Sauveur de cette ville. Il mourut jeune, sans laisser de productions qui soient connues.
D'Argenville et tous les biographes lui donnent à tort le nom de Barthélémy.
liOUIjS PARROCEIi
Peintre-Graveur.
Louis Parrocel, deuxième fils de Barthélémy Parrocel et de Catherine Simon , naquit à Brignoles ; il fut baptisé le 18 février 1634, à Téglise Saint-Sauveur de celte ville. Elève de son père, il en prit la manière et le coloris et il est considéré par tous les biographes comme un peintre distingué.
Après la mort de son père , Louis Parrocel vînt travailler en Provence , puis en Languedoc , où il se distingua. C'est probablement à cette époque qu'il peignit VAgonie de St- Joseph, tableau mentionné par Grosson, dans
son Almanach historique de Marseille de l'année 1771 , et qui était placé dans l'église St'Martin, où il existe encore aujourd'hui , mais dans un état de dégradation telle qu'il est impossible de constater le beau coloris et îà belle composition que lui attribuait Grosson ; détendu, couvert de poussière et déchiré en plusieurs endroits , une réparation immédiate peut seule le sauvet" d'une destruction complète.
Agé de douze ans de plus que son frère Joseph Parrocel, devenu plus tard si célèbre, Louis Parrocel le prit avec lui et lui enseigna la peinture pendant trois ans.
Joseph l'ayant quitté furtivement , Louis abandonna la Provence ; il vînt à Paris pour s'y fixer, vers 1664. Il y travailla fort peu de temps. Atteint d'une maladie aiguë , les médecins lui ordonnèrent l'air du midi ; il revînt donc à Avignon où il s'établit définitivement, et il y épousa Dorothée de Rostang, issue d'une grande famille du ComtatVenaissin. Son mariage fut célébré à l'église St- Agricol le 29 juin 1666. Il eut quatre fils : Ignace-Jacques Parrocel, né le 27 juin 1667; Louis , né le 27 août 1668 , mort jeune ; Pierre, né le 10 mars 1670, et Jean-Baptiste,
né le 7 avril 1672 (1). Ignace et Pierre , qui s'attachèrent seuls à la peinture , Furent ses élèves ainsi que son frère Joseph.
Louis Parrocel mourut à Avignon.
Les ouvrages connus de Louis Parrocel , sont les peintures murales de l'ancien Hôtelde-Ville d'Avignon, dont il prit l'adjudication le 27 mai 1668 , et le 14 août 1674, pour la salle basse, et le 16 janvier 1676, avec deux autres peintres d'Avignon, Jacques Bertrand et Jean-Baptiste Lauze , pour la salle haute du conseil , du côté de la chapelle , dans laquelle salle était placé le portrait de Clément X, qu'il avait peint et dont le prix lui avait été payé par le conseil lui-môme, ainsi qu'en fait foi le mandat déposé aux archives et daté du 12 février 1671.
Les tableaux de Louis Parrocel sont répandus dans le Languedoc , la Provence et not€^mment dans les églises d'Avignon.
M. Achard , archiviste d'Avignon , auquel je dois les dates précédentes, m'a remis égament une liste , trouvée par lui dans les archives , des tableaux attribués à Parrocel
(1) Les Parrocel existant aujourd'hui sont issus de Jean- Baptiste.
père, c'est-à-dire à Louis Parrocel ; en voici la désignation : Un Marlijre de St-Pierre, la Vierge et plusieurs martyrs, Sl-Pierre ressuscitant un mort , le même guérissant des malades, St-Ambroise , la Vierge présentant St-Dominique, Domine qub vadis , Annanie et Saphir e , Sl-Pierrc portant les clés et le St- André.
J'ai retrouvé quelques-uns de ces tableaux à l'église St-Pierre, d'Avignon; ils sont placés dans le chœur , et le St-Pierre portant les clés et le St-André , sur les pilastres qui lui font face, au centre môme de l'église.
La manière de dessiner de Louis Parrocel est large, ses têtes sont expressives, ses draperies simples , sa couleur tranquille ; le modelé de ses figures ne présente pas cependant autant de fermeté et de puissance que celles du tableau de Barthélémy Parrocel, son père.
Louis Parrocel a également gravé à l'eau forte d'une pointe spirituelle. M. Prosper de Baudicour possède une belle épreuve signée de lui, représentant une décollation de Saint- Jean-Baptiste, y
«lOiSEPn PARROCEIi,