Chapitre IL — Des œuvres hors iV Avignon
Pierre Parrocel avait installé un grand atelier dans sa maison de la rue des Ombres,
maison qu'il avait acquise de son premier beau-père Jean de Seyson, en 1696. C'était là qu'il exécutait ses œuvres pour Avignon. Pierre Mignard, son ami, qui mourut à Avignon le 10 avril 1725, venait souvent l'y visiter. Ce dernier avait peint trois grands tableaux pour l'église de Cavaillon. La fabrique, désirant également un tableau de Parrocel, lui commanda à son tour une toile très-importante devant représenter César de Bus (1), indiquant le triomphe de la religion.
Pierre Parrocel vint donc à Cavaillon en 1709 exécuter ce tableau dont M. Valèrs Martin, dans la Revue des Bibliothèques paroissiales de la Province ecclésiastique d'Avignon, du 15 septembre 1855, donne la description suivante :
« Sur le premier plan est assis César de Bus en surplis ; il semble montrer d'une main le ciel et de l'autre l'enfer ; au second, se dessine un ange dans une position horizontale et les ailes déployées ; de son bras gauche, il presse contre son sein un jeune enfant qu'il vient d'arracher au danger ; de son bras droit, il ordonne à Tesprit des ténèbres , placé audessous de lui, de s'éloigner ; celui-ci, se cou-
(1) César de Bus, natif de Cavaillon, fut le fondateur des écoles chrétiennes.
vrant les yeux de sa main, se précipite dans l'abîme embrasé qui s'entr'ouvre sous ses pas. Une sainte indignation colore le visage de l'émissaire céleste.
« Son bras , gracieusement allongé , dans l'attitude du commandement , se détache d'une manière remarquable sur un nuage sombre. Dans la partie supérieure du tableau et toujours sur le même plan, trône une femme en costume de reine et le sceptre à la main ; elle contemple, dans une pose pleine de dignité, la Croix que des anges supportent devant elle, tandis que d'autres élèvent triomphalement la divine Eucharistie. Evidemment, c'est une Apothéose du Pain des Cieux, ainsi que du signe sacré de la Rédemption. Cette toile est attribuée à Pierre Parrocel , opinion que justifient assez la grâce de la composition, l'harmonie des détails et la beauté de la carnation. »
Non classée au nombre des monuments historiques, l'église de Cavaillon n'ayant pu obtenir du gouvernement une subvention annuelle pour ses réparations, la fabrique a fait un emprunt et ouvert une souscription volontaire pour cet objet. Elle possède en
tableaux : trois Pierre Mignard, deux Nicolas Mignard, un Daret d'Aix, 1658; un Crozier, un Guillemin , un Duplessis et un Pierre Parrocel. Une partie de la somme obtenue a été fort à propos employée par l'intelligent curé de la paroisse, M. l'abbé Teris, à la réparation de ces divers tableaux. C'est ainsi que j'ai pu lire au bas de celui de César de Bus le nom de Pierre Parrocel et la date de
Du reste, les archives de la paroisse conservent un reçu signé de Pierre Parrocel, s'élevant à la somme de 136 livres 10 sols à compte, daté de 1709.
L'église de Lisle possède également de Pierre Parrocel deux beaux tableaux signés de lui et qui viennent d'être restaurés : l'un représente l'Adoration des Bergers ; on lit au bas Pierre Parrocel, inv. et pinxit, 1704 ; le second tableau représente le Sauveur après sa résurrection et Sainte-Magdeleine à ses genoux, lorsqu'il lui dit : Ne me touchez pas. 11 y a à droite une inscription ainsi conçue : « Ce tableau, peint par M. Pierre Parrocel, a été fait aux dépens de la confrérie Je Ste- Magdeleine, 1707 »
Rognonas et Graveson ont chacun une Annonciation. Valréas possède un Saint-Antoine remettant le pied à un enfant.
Carpentras, a dans diverses églises, le Massacre des Innocents , la Peste chez les Philistins, et notamment à Saint-Siffren, Saint- François de Salles agenouillé présentant à la Vierge un cœur enflammé , le même saint offrant à la dame de Chantai, un livre ouvert et lui montrant la Trinité , une Sainte- Famille, où l'on voit un ange qui présente à l'Enfant-Jésus une corbeile de raisins, plus la Vierge sur un nuage et le St-Esprit.
Pierre Parrocel peignit à Beaucaire, où existe encore cette œuvre, l'histoire de Ste- Ursule en cinq tableaux. Pour Nîmes , le Songe de Joseph, placé dans une des chapelles de la cathédrale, et dont l'esquisse est au musée d'Avignon, et le tableau du maîtreautel de l'église Saint-Paul , représentant l'Immaculée Conception, d'une grandeur colossale. Cette dernière toile, ainsi que le relate le Moniteur Universel du 17 février 1851, a été restaurée par un artiste de la localité ; elle est venue enrichir la collection du mu«ée de la ville , et elle occupe en ce moment tout le fond de la Maison Carrée.
A Arles on voit de lui, à l'église St-Césaire, une Annonciation de la Vierge : à celle de St-Julien , le Concert des Anges et son pendant l'Assomption de la Vierge, tableaux de 2 m. 20 c. de hauteur sur 2 m. 50 c. de large. Voici la description du premier, cinq ou six anges soutiennent un nuage sur lequel est assis un autre ange tenant sous sa main la boule du monde , à gauche deux anges prient, au bas sur le premier plan, il en est un, qui joue du violon , et un autre, du violoncelle, et au fond dans la demi-teinte quatre ou cinq d'entre eux chantent les louanges du Seigneur. C'est une ravissante composition.
Dans le second tableau , la Vierge, les bras étendus, est enlevée sur un nuage soutenu par sept anges dont un seul soutient également son bras droit ; au bas , un suaire sortant à moitié d'une tombe.
L'église de la Charité à Arles possède , à son tour, peut-être, la plus belle œuvre de Pierre Parrocel. (Cinq à six mètres de haut.) C'est le tableau du maître-autel, représentant Ste-Thérèse : l'ange des douleurs et de l'amour divin va percer de sa flèche Ste-Thé-
rèse , assise sur un nuage soutenu par des anges de grandeur comme nature , les ailes déployées et dont l'un tient un livre ouvert sur lequel sont gravés ces mots : avt pati AVT MORi. Dans le haut du tableau , des séraphins suspendant une couronne au-dessus du St-Esprit ; on voit un autel à droite.
C'est d'une finesse de ton , d'une suavité et d'une pureté de formes incomparables. La figure de Ste-Thérèse est légèrement pâle , sa pose est pleine d'abandon et de résigna tion , tout en elle respire l'amour divin le plus pur ; les anges placés au-dessous , plus vigoureusement accusés et d'un coloris plus brillant, font ressortir vivement la souffrance imprimée en quelque sorte dans toute sa personne.
Mme Grange, fille de Realhu le peintre , natif de la ville d'Arles, m'a raconté â propos de ce tableau certaines particularités qu'elle me pardonnera , je l'espère , de reproduire.
Me trouvant un jour à Arles, j'allais visiter cette dame qui, douée à un haut degré du sentiment de l'art a élevé à la mémoire de son père un véritable monument que les étrangers ne visitent qu'avec bonheur. Ce sont deux ou trois immenses salles où sont accu-
mulées les œuvres de ce peintre dont la Provence estfière, et qui, grand prix de Rome , vit sa carrière brisée par la première révolution.
M. J. Canonge m'avait signalé les divers tableaux de Pierre Parrocel dont je viens de parler. Après avoir admiré les œuvres du père de Mme Grange, je la priai de vouloir bien me servir de guide, afin de trouver plus facilement ces toiles dont je désirais faire la connaissance. Elle se mit à ma disposition avec la plus grande bienveillance, et voici ce qu'elle me dit à propos du tableau de Sainte-Thérèse :
Figurez-vous que mon père aimait tant cette toile que , devenu vieux, il ne manquait jamais, chaque dimanche, de venir entendre la messe dans l'église où était placé, selon lui, ce chef-d'œuvre. Je l'accompagnais toujours. L'attraction de cette peinture était si vive sur lui qu'il n'en pouvait détacher les yeux et qu'il s'écriait tout bas de temps en temps, faisant allusion au mérite de Pierre Parrocel : le grand peintre! le grand peintre !
Avant la Révolution, le couvent des Capu-
cins de la ville de Tarascon passait pour un des plus riches de France. Vers 1725, le père Chérubin, grand amateur de peinture, alors supérieur de cette communauté, qu'il gouverna longues années, voulut enrichir son église de toiles dignes d'elle. Elle ne possédait alors que des peintures byzantines et deux beaux tableaux de Nicolas Mignard, peints en 1643. 11 appela à lui Pierre Parrocel qui exécuta à diverses reprises les tableaux dont la notice des monuments de Ste- Marthe, à Tarascon, donne la description suivante :
1" Annonciation. Pierre Parrocel , élève de Carie Maratte, aimait à peindre des sujets doux et silencieux , des Vierges , TEnfant- Jésus , des Anges , c'est dans ces sortes de compositions qu'il a excellé, parce qu'il a su allier avec les grâces du dessin et du coloris , les charmes de la vertu et de l'innocence. Dans le beau tableau de l'Annonciation , Marie, assise sur un siège orné , lit la prophétie d'Isaïe : Une vierge concevra et enfantera un fils. Au moment où l'ange Gabriel lui apparaît , et les yeux modestement baissés , elle lui répond : « Voici la servante du Seigneur , qu'il me soit fait selon votre
parole » ; quelle innocenre , quelle grâce , quelle noblesse !
Il y a clans l'ange Gabriel une expression de candeur toute céleste ; le Saint-Esprit couvre Marie de son ombre, tandis qu'un des anges, témoin du prodige et saisi d'étonnement, lui présente un lys, comme pour rassurer sa virginité.
2o Sainte-Cécile , Sainle-Cunéfjonde et Boleslas. Cunégonde , fille de Bêla IV, roi de Hongrie, eut , dès son enfance , une tendre piété pour Sainte-Cécile , elle la prit pour modèle, et, à l'exemple de cette illustre martyre , elle voua à Dieu une perpétuelle virginité ; mais, demandée en mariage par Boleslas, souverain de la basse Pologne , elle se vit forcée de céder aux instances de ses parents , qui avaient le droit d'annuler son vœu.
Elle promit donc sa main à ce prince , et partit pour la Pologne. Lorsque le jour de ses noces fut venu , elle dit à Boleslas ce qu'autrefois Ste-Gécile avait dit à Valérien :
«J'ai fait à J.-C. le sacrifice de ma virginité, » il a été mon époux avant que vous fussiez » le mien, soyez, je vous en conjure, le gar- » dieu de ce lys , que j'estime plus que ma » vie. »
Boleslas n'avait épousé Gunégonde que pour avoir des successeurs à la couronne ; il se rendit néanmoins à ses instances, c'est de là qu'il a été surnommé le Chaste.
Ce tableau , peint par P. Parrocel , offre une grande douceur d'expression : Cunégonde, à genoux aux pieds d'un autel de Sainte- Cécile, tourne la tète vers Boleslas avec une grâce modeste, et lui montrant le tableau de la sainte martyre, elle lui manifeste la résolution qu'elle a formée. Le père du jeune prince, la main appuyée sur son fils, semble l'interroger sur le parti qu'il veut prendre ; c€lui-ci indique par son geste qu'il consent à ce que sa vertueuse épouse demande de lui ; et, dans le haut du tableau , deux anges vont porter devant le trône de l'Agneau, ce généreux serment. Quelle suavité d'expression , quelle naïveté dans Gunégonde ! quelle élégance dans ses formes ! Boleslas est bien posé. L'histoire rapporte que ces deux époux étaient les plus beaux personnages de leur temps , Parrocel les a rendus avec autant de naturel que de noblesse.
3" Adoration des Mages , l'enfant Jésus assis sur les genoux de !a Vierge bénit un des mages qui se prosterne devant lui , ce
vieillard est du plus beau caractère , il est revêtu d'habits royaux , les mains sur la poitrine. Il s'humilie devant l'Enfant-Dieu, et semble protester qu'il n'est lui-même que son sujet et son serviteur. Un autre , plus jeune, s'empresse d'offrir à Tenfant Jésus , un vase précieux , et le troisième , au teint d'Ethiopie , tient dans ses mains d'autres présents. La Sainte Famille qui vient d'être restaurée , n'est pas aussi heureuse que le reste du tableau. Parrocel s'est attaché aux mages , sujet principal de cette gracieuse composition.
L'église de Ste-Marthe possède encore de Pierre Parrocel : 4° une Adoration des Bergers qui sert de pendant à V Adoralicm des Mages; 5° un Christ en Croix; 6» 5/- Thomas d'Aquin , ces deux derniers tableaux ont poussé au noir ; 7" Sle-Catheriue de Sienne, fort belle toile ; 8° la Vierge du Peuple , de 2 mètres 50 c. de hauteur sur 1 mètre 50 c. de largeur. L'enfant .lésus est debout sur les genoux de Marie, regardant fixement le spectateur , un nuage traversé par un immense croissant soutient la Vierge assise , qui est elle-même couronnée par deux anges, placés
4e l'un et de l'autre côté , dans le haut du tableau,
C'est une des œuvres les plus rcmarijuables dues à soi pinceau; je préfère celte toile à toutes celles dont je viens de parler appartenant à cette église, à l'exception toutefois du grand et magnifique tableau de Sle-Marie ègyplienne, exécuté pour le maître-autel de la chapelle du Refuge de Tarascon , décrit ainsi par la notice : La Sainte-Vierge, patronne de l'établissement, entourée de beaux groupes d'anges , descend du ciel pleine de dignité , de grâce et de candeur , elle est portée sur un léger nuage et vient couronner de roses la pénitente consumée par les austérités, et toute desséchée par les ardeurs brûlantes du soleil de Palestine.
Le fondateur et la fondatrice , représentés sous des formes idéales, invitent la Ste-Vierge h prendre l'établissement sous sa protection; la beauté, In suavité de leurs traits, l'éclat et la richesse de leurs vêtements , donnent à cette composition pittoresque un raraclère frappant de noblesse et de grandeur, i^a fabrique de Ste-Marthc a refusé de céder ce
tableau pour la somme de 10,000 liv. qu'un amateur en avait offerte.
Il existe encore à ïarascon un autre tableau de P. Parrocel, il représente une prise d'habit, il est placé dans Téglise de la Charité.
L'église de Ste-Marthe, à Tarascon, possède en outre des tableaux de Parrocel et de N. Mignard, les deux chefs-d'œuvre de Carie Vanloo peints en 1730, Sainte-Marthe triomphant du monstre et Saint-François d'Assise recevant les stigmates , ce sont ces toiles qui flrent sa réputation, plus sept des plus admirables productions de Tien , peintes de 1747 à 1751. C'est l'histoire de la sainte patronne de cette église.
Pierre Parrocel ayant reconnu des dispositions pour la peinture à deux de ses fils , Pierre-Ignace et Joseph-François, les conduisit à Rome vers 1717 ; Etienne , son neveu , fut du voyage. Après avoir, pendant quelque temps , dirigé leurs études , il les plaça convenablement et il parcourut de nouveau l'Italie où il séjourna plusieurs années; il sentai*, le besoin de se rclrcmpcr lui-même par la vue des immortels chefs-d'œuvres des maîtres.
Le tableau que Pierre Parrocel avait peint pour le monastère de la Visitation à Marseille, fut exécuté à Rome en 1719. Grosson , dans son Almanach de 1771 , dit que cette toile était surtout remarquable par les grands effets du clair obscur, la sagesse de la composition et le moelleux du pinceau.
M. l'abbé Fontenay dit à son tour qu'il réunissait les grâces du dessin et du coloris aux charmes des effets agréables et séduisants.
Ce tableau intitulé XEnfanl Jésus couronnant la Vierge , est considéré comme son chef-d'œuvre par les biographes qui n'ont certainement pas connu ses tableaux des Pénitents-Blancs à Avignon , non plus que ceux de Sainte-Marthe à Tarascon , et surtout sa Sainte-Thérèse de la Charité à Arles, et qui, selon moi, leur sont supérieurs.
Celle première toile fait partie de la collection du Musée de Marseille. Ce fut Claude- François Achard, médecin , qui , au péril de sa vie, le sauva de la destruction, ainsi qu'un grand nombre d'œuvres d'art , lors de la première révolution ; il le fit déposer au couvent des Bernardins converti en dépôt gêné-
rai de tous les objets pris chez les nobles et dans les églises.
Reverni avec peu de soin par l'ancien conservateur du musée, il a beaucoup jauni et il aurait besoin d'être réparé, pour retrouver son coloris primitif.
De retour en France , la réputation de Pierre Parrocel étant à son apogée, le duc de Noailles l'appela à Paris pour peindre une galerie à son château de St-Germain. Pierre exécuta pour lui les seize tableaux représentant l'histoire de Tobie, qui font aujourd'hui partie de la collection du château Borelly à Marseille.
Veici dans quelle circonstance M. Borelly, qui faisait construire en 1727 cette demeure vraiment princière, fit l'acquisition de ces tableaux.
Louis XV, se trouvant en chasse à Saint- Germain , vint demander l'hospitalité au duc de Noailles, harassé de fatigue et de sombre humeur ; il traversait la grande galerie du château, habitué à ne reposer ses yeux que sur des visages souriants ou sur des peintures de gracieuses nymphes ou naïades, plus ou moins décolletées, sa vue fut péniblement
affectée par le spcrtablc de Tobie ensevelissant les morts, et de Raguel creusant la fosse de chacun de ses nouveaux gendres. La figure du roi se rembrunit et s'adressant à M. de Noailles qui lui faisait les honneurs de sa demeure : Savez vous, M. le duc, lui dit-il, que vous avez là des tableaux fort peu réjouissants, et il passa outre. C'en fut assez. M. de Noailles n'eut garde, en habile courtisan, de conserver plus longtemps chez lui, ce qui avait eu l'inaigne malheur de déplaire à son roi. Boucher, conservateur de sa galerie, fut chargé de s'en défaire à tout prix. M. Borelly, alors à Paris, profitant de celte circonstance, les obtint pour le prix de 30,000 fr. C'était en 1770.
M. le marquis de Panisse a eu l'obligeance de me confirmer ces détails, dont la tradition s'est perpétuée dans sa famille. Voici la description de ces toiles.
Le n. 1, Captivité des Israélites vaincus par Salmanazar ; n. 2, Tobie avec ses Compagnons échappant A la captivité ; n. 3, Tobie donne lui-même la sépulture à ses compatriotes mort dans leur fuite; n. 4, Tobie devient aveugle; n. 5, Départ du jeune Tobie ;
11. 6 , Pèche du Poisson ; n. 7, Arrive chez Raguel , Tobie Uii demande sa fdie ; n. 8, Première nuit des Noces ; n. ^, Raguel faisant creuser une fosse ; n. 10, Adieux de Tobie à son beau -père ; n. 11, Le père de Tobie recouvre la vue ; n.,12 , Arrivée à la maison paternelle du jeune Tobie et de son épouse ; n. 13, L'ange Raphaël se fait reconnaître et s'élève dans les airs ; n. 14, Mort du père Tobie ; lesn. 15 et 16, sont d'un côté la Foi Judaïque, et de Tautre, la Charité. Ils forment deux dessus de porte.
Tous ces tableaux dont plusieurs possèdent jusqu'à 10 et 12 grandes figures et dont la composition est sagement entendue, ont été reproduits par la gravure dans une multitude d'ouvrages classiques et de piété. Ils se distinguent par une grande pureté de lignes, et bien que tous les biographes considèrent ces tableaux comme l'œuvre la plus considérable et une des plus belles de Pierre-Parrocel. Ils ne sont pas à la hauteur des sujets purement mystiques, et des vierge? qu'il a traités.
M. Léon Lagrange dans la Gazdlc des Bcaux-Arls ^orle sur CG^ toiles le jugement , qui suit
Pierre-Parrocel a déployé dans l'histoire de Tobie, toutes les grâces de son pinceau, on n'est pas plus constamment aimable, l'influence de Carie Maratte est manifeste, mais il y a dans les physionomies, tant de jeunesse et dans le coloris, tant de fraîcheur, que le maniérisme du dessin se fait aisément pardonner, rien n'égale le charme souriant des figures d'adolescents et de femmes, les vieillards même ont l'air de jouvenceaux.
Cette touchante histoire de Tobie semble un drame joué dans un couvent de demoiselles, avec accompagnement d'air de danse. P. Parrocel aurait peint en grisaille sur papier selon le catalogue de M. D. .lulienne ; il aurait dessiné à la plume et à l'encre de chine selon celui de M. le duc de Choiseuil et à la sanguine selon le musée de Montpellier.
En 1694 il termina le dessin du martyre de St-Symphorien,àIa plume, surlefronlispicedu livre des délibérations à Avignon. Cette particularité m'a été signalée par M. Achard, archiviste de cette ville, qui m'a indiqué deux tableaux mentionnés dans ses documents et dont je n'ai pu retrouver la trace ; ils avaient été peints pour les doctrinaires. C'était une
descente du Saint-Esprit et un Saint Jean prêchant-
Pierre Parrocel a gravé à l'eau forte.
Nous lui devons, dit M. Robert Dumesnil, qui en donne la description, dix-huit estampes, dont quatorze à l'eau forte et quatre au burin ; il en est quatre qui laissent à désirer sous le rapport du maniement de l'outil, mais les autres sont traitées avec une rare dextérité et avec infiniment d'esprit, dans un goût analogue à celui d'Antoine Rivalz.
Le Mercure de France du mois de juillet 1739, page 1471, contient une lettre fort intéressante sur les Parrocel ; elle trouve naturellement sa place dans la biographie de Pierre Parrocel. Elle fait à la fin la description d'une de ses œuvres capitales.
Je publie à mon tour cette lettre, dont j'ai supprimé un ou deux paragraphes étrangers à mon sujet :
Description des tableaux de lliistoire de Tobie, peints dans la galerie de M. le maréchal de Noailles, adressée par M. />..., garde du corps du rog^ à M. de St. . ., à Arles.
En qualité de Provençal , Je sais que vous êtes né sensible à tout ce qui regarde
la gloire de la Provence; en vous adressant la description que je vous ai promise, vous aurez le plaisir entier de méditer sur la perfection de l'art que vous aimez et sur le mérite personnel de l'artiste qui a exécuté cette suite de tableaux. Vous savez que Pierre Parrocel, auteur de l'ouvrage dont il s'agit, est né à Avignon, et qu'étant venu à Paris par pure curiosité, il fut agréé tout d'une voix à l'académie roiale de Peinture, moins sur sa réputation, que sur la beauté réelle de quelques-unes de ses productions.
Vous savez encore que tout ce qui porte le nom de Parrocel paraît avoir, dès le berceau , un talent décidé pour la peinture ; on en peut compter six (1) de ce nom , tous très habiles gens, dont trois vivent encore aujourd'hui.
Il est peu de peintre français qui aient fait plus d'honneur h leur patrie que Joseph Parrocel surnommé des Batailles. Celui-ci, avec tout le feu qu'on a coutume d'attribuer aux
(1) L'auteur delà lettre aurait pu eu compter sept. La noie que j'ai empruntée au Mercure de France de 1730 et que j'ai publiéidans mon dernier feuilleton ne commet pas cette omission.
gens (le votre proviiue , comprit de bonne heure qu'il fallait se distinguer par une manière hardie et par une force de coloris (lue Técole française parait avoir un peu négligée, ou du moins n'avoir pas fonilée sur des principes assez constants.
Joseph Parrocel est devenu, sans contredit, un des peintres de batailles les plus renommés de son temps ; il en eut été un des plus fortunés si Tillustre Lebrun lui eut permis de travailler conjointement avec lui aux cartons des tapisseries qui devaient concourir à immortaliser les exploits de Louis-le-Grand ; mais le laborieux peintre français craignit, dit-on, le fracas du coloris du peintre provençal. Parrocel fut applaudi, mais remercié, après avoir exécuté, entr'aulres, sur la cheminée de notre salle des gardes, à Versailles, la représentation du sanglant combat de Leuse, avec une intelligence et une vigueur qui cause de l'étonnement et presque de la terreur.
L'heureux Vandormeulen fut donc choisi; son pinceau délicat, dont le brillant savait se transporter en quelques groupes subordonnés et s'éclipser en d'autres, fut jugé
être plus susceptible d'ôtrc allié aux grâces légères et détaillées du premier peintre et tout grand homme qu'était Vandermeulen, peut-être encore ne dijt-il la préférence qui lui fut accordée, qu'à la circonstance favorable chez les François, d'être né sous un climat étranger, le fils de ce même Parrocel en suivant une route peu différente de son père ne s'est pas acquis moins de réputation, il est un des anciens conseillers à l'académie de peinture et logé par le Roy aux Gobelins. Il compose avec feu et facilité, ses fonds sont ordinairement bien choisis et favorables à son sujet, mais la partie où il excelle, c'est la correction du dessin, personne sans en excepter son père, dont les raccourcis ne sont pas toujours bien exacts, sans en excepter le Bourguignon, ni Wauvermans lui-même, personne dis-je n'a jamais dessiné un cheval avec plus de noblesse, ni même saisi la souplesse, la cadence et la variété des mouvements dont est susceptible ce bel animal.
Le neveu de Joseph (Ignace Jacques), chercha avec assez de succès la manière de Joseph. Il peignit longtemps des sujets de
guerre à Rome, en Provence et en Allemagne où il est mort.
Ces deux peintres sont peut-être les seuls qui aient osé risquer de rehausser quelquesunes de leurs draperies avec de véritable or en poudre ; ces essais ont été, il est vrai, plus heureux sous le pinceau de Joseph. 11 a même poussé si loin le prestige du coloris, qu'on connaît quelques-uns de ses tableaux de chevalets, où pour terminer l'armure d'un général, ornée de pierreries, il y a enchâssé des pierres précieuses, sans que l'harmonie des couleurs voisines en ait souffert la moindre altération.
M. Pierre Parrocel est, lui, ce qu'on appelle proprement un peintre d'histoire.
Il faut que rien ne soit étranger à celui qui veut peindre l'histoire : figures, draperies, ornements, paysages, animaux, architecture, usage des nations, études des mœurs et des passions, tout est ou doit être de son ressort. Ce n'est pas sans réflexion qu'Horace a mis ce bel art de niveau avec celui de la poésie.
Un des exemples les plus favorables pour le prouver c'est cette grande suite de l'histoire des deux ïobies , que votre excellent
compatriote vient d'achever pour M. le maréchal (le Noailles.
Il est temps de vous en rendre compte ; la simple exposition de chaque tableau, l'uniformité du plan général, la variété des sujets particuliers, leurs contrastes, le génie qui ne l'a jamais abandonné un instant, et qui s'est métamorphosé sous tant d'images difTérentes, tout cela formera en sa faveur un éloge plus positif et mieux suivi que quantité de termes rebattus qu'on emploie souvent sans les définir, et qui ne laissent dans l'esprit aucune idée bien distincte du mérite de Touvrier.
1'=' Tableau. — L'histoire de Tobie, tirée littéralement de l'Ecriture sainte, commence ici par une peinture touchante de la captivité des Israélites, après qu'ils eurent été vaincus par Salmanazar. Le vieux Tobie y paraît frappé de la plus vive affliction, moins pour ses propres malheurs, que pour la désolation de sa patrie; sa douleur noble et la fermeté également éloignée de l'abattement et du murmure , le font aisément distinguer du reste de sa famille et des autres prisonniers, qu'on voit consternés entre les mains
du soldat vainqueur. L'épouse du patriarche suit la marche, montée sur un chameau, et tenant dans ses bras le jeune Tobie son fils; l'attention qu'elle a pour préserver ce précieux dépôt du moindre danger ne l'empêche pas de partager avec émotion les souffrances de son vertueux époux, qu'elle ne perd pas de vue.
2« Tableau. — Ici le vieux Tobie , que sa vertu et le caractère respectable qui le suit jusque dans les fers, avaient rendu longtemps le favori du roi d'Assyrie , parait faire un saint usage des biens que lui a procurés sa faveur ; il ne les a acceptés que pour les faire partager à ses infortunés compatriotes, et pour soulager leur misère ; il va les chercher sur des rochers et dans des retraites presques inaccessibles, où ils étaient obligés de se cacher, pour se dérober à la vengeance de Sennacherib , qui avait résolu d'exterminer leur nation. La charité active et courageuse du patriarche , la reconnaissance des fugitifs envers leur bienfaiteur et l'état déplorable où ils paraissent réduits, font naître en vous une sorte d'attendrissement.
3« Tableau. — Tobie est découvert et pros-
dit à son tour ; il aime mieux partager la disgrâce des Israélites que de cesser de les secourir ; il fuit avec eux , mais seulement pour exercer les saints actes d'humanité qui sont en sa puissance. On le voit descendu sous une voûte profonde, occupé à donner la sépulture aux malheureuses victimes de la fureur du monarque assyrien. Une seule lampe éclaire le caveau. Cependant tout s'y distingue, et l'adresse du peintre a su lui ménager un clair-obscur qui ne le cède peutêtre point à ceux des flamands qui ont le mieux entendu la distribution des ombres , celui-ci n'est guère moins piquant de lumière, et il a de plus Tavanlage d'être mis en usage dans un sujet où il concourt avec la vérité historique, pour augmenter encore l'horreur et la compassion.
4^ Tableau. — Enfin le sage conducteur du peuple de Dieu, épuisé de fatigues et de chagrins, ne reçoit pour prix de son dévouement qu'un redoublement à ses propres maux , un accident imprévu le rend aveugle , il est privé du seul bien qui lui permettait d'être utile à ses frères ; c'est là pour lui le comble de la misère, aussi reconnaît-on sur les traits de son visage les marques sensibles de son acca-
blement. Son épouse elle-même, n'ayant plus la constance de supporter tant de coups redoublés, paraît en ce moment avoir étouffé la tendresse qu'elle a pour lui et l'accabler des plus injustes reproches.
5« Tableau. — Comme il fallait remédier à l'extrême indigence où était tombée la famille de Tobie , il eut recours à la seule ressource qui lui était offerte ; s'étant souvenu que pendant le cours de sa prospérité , il avait prêté dix talens à Gabelus, il fit partir sonfils pour aller réclamer cette somme. On voit dans ce tableau le jeune homme qui sort de la maison paternelle avec un habit de voyageur, il tient dans ses mains le billet qui devait être remis à Gabelus pour toucher la dette, l'ange Raphaël paît avec lui pour l'accompagner, sa mère paraît sur le seuil de la porte ; suivant son fils des yeux et du cœur, ses regards inquiets expriment la crainte qu'elle a de ne plus le revoir ; on entrevoit dans un coin du tableau et dans la demie teinte le vieux Tobie dont les yeux éteints et l'attitude respirent un abandon général.
6« Tableau. — Le jeune voyageur ayant tenté de :c ij.iigner sur les bords du fleuve du i\gre , fut effrayé à la vue d'un poisson
d'une grosseur monstrueuse , son sage conducteur le rassure et par ses conseils il l'encourage à tirer ce poisson hors du fleuve.
Voilà ce que plusieurs peintres ont exécuté en différents temps et de dilïérentcs manières, Philippe Laure, Adam Eclzemer , Bartholonée et quantité d'autres s'y sont exercés avec succès ; en effet , un paysage frais et bien ouvert, des eaux transparentes, deux figures d'un caractère tout différents voilà la source commune d'un tableau d'une ordonnance agréable ou tout le monde peut encore puiser, mais ce qui paraîtra peut-être donner à celui-ci quelque mérite de nouveauté , c'est d'apercevoir tout à la fois dans le jeune Tobie , la frayeur du danger et la confiance pour son guide; quant à lange, on remarque dans tout son maintien cet air serein et cette tranquillité majestueuse qui peut seule donner quelque faible idée d'un être supérieur à l'humanité.
7e Tableau. —Ce sujet n'est pas moins heureux que le précédent, pour exprimer les diverses agitations de l'àme. Le jeune Tobie était arrivé chez Raguel, l'ami de son père ; lu vue de Sara, fille de son hôte, avait capti-
vé son cœur dès le premier abord , il la demande en mariage et ne veut accepter ni rafraîchissements ni aucun des devoirs de l'hospitalité qu'on lui offre avant de l'avoir obtenue. La jeune Sara, frappée du malheur arrivé à ses sept premiers maris qu'elle avait perdus, se tient un peu à l'écart et paraît encore couverte du voile de viduité ; ses regards timides marquent la modestie et la honte qu'elle a de ce qu'on ose encore songer à avoir sa main.- Raguel et son épouse en sont dans l'étonnement, leur pitié se manifeste , ils paraissent s'affliger d'avance ; mais Tobie, au lieu de se rebuter, redouble de constance et de fermeté tandis que son amour prend de nouvelles forces.
8« Tableau. — Sara et son époux sont h genoux autour d'un brasier ardent où ils ont jeté le foie du monstre trouvé dans le Tygre. Ils sont représentés au moment où ils adressent à l'Eternel leurs prières ferventes; leurs vœux sont prêts d'être exaucés ; on voit , à travers la fumée qui s'élève du brasier, l'ange Raphaël qui force Asmodée , démonde l'inconlirr; 0 , à fuir et à quitter pour jamais ; tte chambre nuptiale , où il avait fait périr tant de victimes.
9* Tableau. (Sujet de nuit.) — Raguel , sur le devant , à la faveur d'une lumière , fait creuser une fosse pour enterrer son gendre ; n'osant pas se flatter qu'il puisse échapper au sort funeste de ceux qui l'avaient précédés , Taffliction du vieillard est d'autant plus vive, qu'il croit que le moment fatal approche. Dans l'éloignement , une jeune fille tient une lampe à la main et s'avance doucement vers le lit des nouveaux mariés pour épier si Tobie est encore vivant ou s'il a subi la destinée de ses devanciers.
Toutes ces actions sont, comme on le voit, prises dans la nature et d'une naïveté qui ne peut manquer de plaire. Le grand art c'est d'imaginer une composition le plus simple qu'il est possible et d'en écarter tout ornement étranger, sans qu'on puisse y soupçonner la moindre stérilité.
10* Tableau. — Le jeune Tobie , toujours sensible à l'état où il a laissé son père et se promettant de lui apporter un prompt secours , quitte enfin la maison de Raguel, son beau-père ; cette séparation nécessaire cause dilférents degrés de tristesse : le vieillard voit partir son gendre avec un regret sincère et
qui marque toute son estime ; la mère s'arrache d'entre leurs bras et rentre dans sa maison pour se livrer à sa douleur ; pour Sara , il paraît que son attention principale est de se disposer à suivre bientôt son nouvel époux. Les équipages qui doivent le précéder paraissent déjà en marche et occupent une longue file dans le fond du tableau.
il» Tableau. — Voici encore un des sujets le plus connu et le plus répété de l'histoire de Tobie ; feu M. Antoine 6oypel, premier peintre du roi, en a fait un tableau admirable par la vérité des^ caractères et la force des expressions.
Ici le jeune homme paraît de retour dans la maison paternelle, l'ange, son fidèle conducteur arrive avec lui, toujours sous l'habit de voyageur. II est présent au moment que Tobie rend la vue à son père en lui appliquant sur les yeux une partie du fiel du poisson ; tous les assistants sont émus, surpris et au comble de la joie ; cependant chacun témoigne une admiration proportionnée à lintérèt qu'il prend à cette guérison surnaturelle.
12' Tableau. — Il ne manquait plus au
vieux Tobie, après un bonheur si inespéré que de jouir de la vue qu'il venait de recouvrer pour recevoir chez lui sa belle-fille; elle arrive peu de jours après son époux , la joie est doublée dans la famille ; la beauté de Sara reçoit de justes éloges ; quelques bagages qui la suivaient entrent dans la maison; on y distingue les apprêts d'un festin superbe, enfin tout respire dans ce tableau, l'union, la gaîté et la satisfaction générale.
13* Tabkan. — L'ange Raphaël sur le point de disparaître , se fait reconnaître h toute la famille ; il augmente leur reconnaissance et leur surprise en leur exposant sa mission. Les figures qui occupent le bas du tableau paraissent toutes les quatre dans une pieuse consternation Le fameux Reinbrands a fait un tableau où il a saisi le même moment ; ce morceau , peint sur bois avec des figures de 10 à 11 pouces , était autrefois dans le cabinet du comte Fraula à Bruxelles; le sieur Noël Arrignon l'a apporté depuis peu à Paris en ayant fait l'acquisition à son inventaire.
14« Tableau. — Le vieux Tobie prêta mourir, fait un dernier effort pour se lever sur
son séant. Le caractère d'une heureuse prédestination se découvre sur son visage à travers les traits de la mort ; on voit autour de son lit toute sa famille éplorée qui reçoit avec attention ses belles instructions si connues et si rarement appliquées.
Le fds , quoique pénétré de douleur , écoute avec respect et marque sa parfaite résignation aux ordres de Dieu ; l'affliction des jeunes enfants paraît inspirée à leur âge parla connaissance qu'ils peuvent avoir de leur malheur , mais la mère qui va perdre son cher époux est entièrement couverte de son voile, trait ingénieux qui a été plus d'une fois employé dans l'antiquité et parmi nos modernes, et qui retrouve ici naturellement sa place dans la sage défiance du peintre de n'oser outrer les ressources de l'art en essayant de rendre sur la toile le comble de la douleur.
Deux desf^us de portes.
Rien ne marque mieux le génie et le goût supérieur qui ont présidé à la distribution de cet ouvrage , que ces deux morceaux tout simples qu'ils sont. Il eût été facile de trouver encore deux sujets à glanée dans l'histoire
de Tobie , mais on a beaucoup mieux aimé que les deux dessus de portes par lesquels on entre dans celte galerie , fussent ornés de deux figures allégoriques qui pussent concourir à former avec le tout ensemble , une juste idée de la noblesse du projet, qui par ce moyen se trouve en quelque sorte réuni dans un seul point de vue.
Ain^i, on voit d'un côté, la religion judaïque personnifiée avec tous les symboles qui servent communément à la désigner , de l'autre côté , est peinte une belle temme environnée de jeunes enfants, qui représente la charité ; ce sont ces deux vertus éminentes qui ont plus particulièrement caractérisé la famille de Tobie , et ce sont elles qu'on retrouvent à chaque pas relrocées dans le 14<= tableau qu'on vient de décrire.
Tout ce que je puis ajouter. Monsieur, pour mettre fin à ce long mémoire , c'est de recueillir autant que possible les suffrages du public et de convenir que l'on peut, h la vérité, avoir vu des galeries beaucoup plus vastes et plus enrichies que celle de M. le duc de Noailles , mais il ne serait pas aisé d'en trouver une où l'on eut plus judicieusement
rassemblé l'agréable joint à l'utile. Tant de sujets tirés d'une même histoire et pris dans les livres saints , ne peuvent manquer d'édifier et d'instruire, tandis que la manière aisée et naturelle dont ils sont traités offre à la vue une variété agréable.
Pour ce qui est de Parrocel, d'Avignon, sa touche , sans être heurtée ni aussi fière que celle des deux peintres du même nom dont on a parlé au commencement, est cependant bien arrêtée et très juste, ses contours sont flexibles et disposés avec liberté , ses fabriques d'un goût nouveau, mêlé d'antique et de moderne, ses lumières douces et vraies , et son coloris , qui est brillant sans donner dans Pexcès , paraîtrait tenir beaucoup de l'école de Pierre et de Nicolas Mignard , si ce n'est que les teintes en sont plus vagues et qu'il est par conséquent moins pesant et moins cru.
En un mot , sa manière de composer est ingénieuse, sa façon de dessiner paraît viser à celle de Pierre de Cortune , c'est même un goût qu'il a communiqué à ses élèves en Ir'autre à son neveu (Etienne) de Rome et au sieur Philippe Sauvan, d'Avignon , ce qui suffirait seul pour détruire les imputations
injurieuses qui, d'ailleurs , se détruisent par elles-mômes.
A l'égard de ses airs de tête , il nVa semblé que tout le monde s'accordait à leur trouver de la finesse, de l'expression quant il le faut, et surtout des grâces.
Heureux ces peintres, habiles gens en tout genre, qui trouvent à développer leurs talents sous l'égide d'un protecteur éclairé.
A Sl-Gerraain-en-Laye, ce lO mai 1739.
PIERRE - ICi^ A€E PARROCEL. ,
Graveur, FILS DE PIERRE.
Pierre-Ignace Parrocel. fils de Pierre Parrocel et de Magdeleine de Palasse , naquit à Avignon; il fut baptisé à l'église St-Agricol de cette ville le 26 mars 1702. Son père le conduisit fort jeune à Piome , c'est là qu'il fut élevé ainsi que son frère Joseph-François et son cousin Etienne.
Pierre-Ignace Parrocel s'était fixé à Rome,
puis à Naples. Selon d'Argçnville , qui le désigne sous le seul nom d'Ignace, il aurait été pensionnaire du roi dans cette première ville. Pierre-Ignace Parrocel est l'auteur de la grande estampe du Triomphe de Mardochée , d'après J.-D. Troy, signée J.-P. Parrocel, del. et sculp., attribuée à tort à Etienne son cousin-germain.
Il a le plus souvent pris le seul prénom de Pierre. Il a gravé en 1740 et 1744 , à Rome , une suite de saints , d'après Bernin. Je dois à M. P.-D. Baudicour l'envoi de six pièces de cette première suite dont l'une porte la date de 1740 , une autre portant les initiales J.-P. avant le nom de Parrocel, et une autre portant les initiales J.-P. -P.
L'existence de Pierre-Ignace n'ayant pas été mise en lumière d'une manière bien précise , les trois pièces que je viens d'indiquer ainsi que le Trioinphe de Mardochèc , suffiraient au besoin pour établir son individualité et justifier l'indication fournie par dom Pernelti et Mariette et confirmée parM. Taillandier.
M. P. de Baudicour m'a également adressé cinq autres statues d'après le Bernin , plus
une grande estampe représentant une allégorie exécutée en grand pour un feu d'artifice à Naples à l'occasion de l'heureuse grossesse de la reine des Deux-Siciles, portant la date (tk 1740 et signée Pietro Parrocel, inv. dis e incise. Au-dessous, l'explication commence par ces mots : Magnorum soboles règum parituraque reges.
J'ai retrouvé le pendant de cette estampe h Marseille, je la dois à M. Menut, elle porte la date de 1739 ; elle est signée Pietro Parrocel. Inv. dis e incise.
C'est également une allégorie exécutée en grand pour un feu d'artifice à Naples, par Michel-Angelo Spechi, architecte.
xVu-dessous on lit l'explication en texte italien, commençant par ces mots : Félicitas publica.
Ce feu d'artifice fut tiré en l'honneur des lois nouvelles promulguées en 1739 à Naples, par S. M. don Carlo de Bourbon , roi des Deux-Siciles, etc., pour le bonheur de son peuple, etc.
Les deux allégories dont je viens de parler prouvent que Pierre-Ignace Parrocel était
un des dessinateurs et graveurs ordinaires du roi deNaples.
A la bibliothèque du musée de Lyon, il existe une pièce signée J. P. Parrocel (1), fort rare , représentant un lion couronné et entouré de fleurs par des enfants, on lit au bas : J. P. Parrocel 1770, venu au rebours. Cette pièce indique qu'il vivait encore à cette époque.
M. P. de Baudicourt décrit, dans son second volume actuellement sous presse, l'œuvre connue de Pierre -Ignace Parrocel.
Tous les biographes, à l'exception de Dom Pernetti, Mariette et M. Taillandier, que j'ai cité plus haut, ayant donné à Etienne Parrocel l'œuvre de Pierre-Ignace, tous les biographes, dis-je, sont unanimes pour louer Etienne comme graveur.
(1) Anciennement on n'attachait pas une grande importance h l'orthographe des noms, ainsi qu'à l'ordre dans lesquels les prénoms figuraient sur les actes de baptême. Ce fait m'explique pourquoi Pierre-Ignace Parrocel, qui était connu et particulièrement désigné et qui , du reste, signait de préférence du premier prénom, plaçait lorsqu'il s'en servait, ce qui arrivait assez rarement, l'initiale d'Ignace avant celle de Pierre. De nos jours, bien que l'on soit très sévère à cet égard dans tous les actes publics, il ne manque pas de personnes qui ne savent pas d'une manière certaine, dans quel ordre leurs prénoms sont inscrits.
En rendant à Pierre-Ignace Parrocel ce qui lui appartient, je dois également lui restituer le titre de graveur distingué , que ses œuvres avaient fait accorder à Etienne Parrocel, dont on ne connaît aucune estampe ni aucune eau forte.
JOSEPH - FRvtNÇOIJi» PARROCEI^ 9
Peintre et Graveur, AGRÉÉ DE l'académie.
Joseph-François Parrocel, auquel presque tous les biographes ont donné à tort les prénoms de Joseph-Ignace-François , naquit à Avignon. Il fut baptisé à l'église St-Agricol de celte ville, le 3 décembre 1704. Il était fils de Pierre Parrocel, peintre d'histoire , et de Magdeleine de Palasse.
Conduit fort jeune à Rome par son père, il fut élevé dans cette ville.
M, Taillandier, auquel j'ai emprunté déjà une partie de sa notice à l'occasion d'Etienne Parrocel, continue ainsi :
Joseph-Ignace-François Parrocel était né à xVvignon en 1707. Il fut élève de son père ; après avoir voyagé en Italie, il vint à Paris, où il cultiva l'art de la peinture. Il fut agréé à l'Académie comme peintre d'histoire, en 1753 (1).
Dom Pernety, dans son dictionnaire portatif de peinture (2) dit qu'il se distinguait par son talent, particulièrement pour les décorations et les grandes machines, c 11 vient de peindre, ajoute-t-il, la grande coupole de l'église de l'Abbaye du Mont Saint-Quentin, en Picardie, et c'est de lui que je tiens les instructions sur la peinture en détrempe que j'ai insérées dans ma préface.
Dans cette préface, Dom Pernety dit « La bonne détrempe se soutient parfaitement ; j'en ai vu dans les appartements de M. Joseph Ignace Parrocel , exécutée de sa
(1) Arclihco, (lociiineiits 1400.
i, P;iris, 1737, vol. in-8".
propre main sur les murailles, qui s'est soutenue dans toute sa beauté depuis nombre d'années .
Ce célèbre artiste a acquis dans ce genre de peinture, par le grand exercice, et les observations judicieuses qu'il a faites, des connaissances qu'il m'a communiquées avec cette bonté, cette politesse, et cet empressement qu'il a toujours de rendre service et que tout le monde reconnaît. »
Parrocel et Diderot s'étaient liés ensemble, ils étaient voisins; le premier, demeurait à l'angle de la rue Saint-Benoît et de la petite place du même nom; le second, au coin de la rue Taraune et de cette même place.
Cette amitié réciproque n'empêcha pas Diderot de se moquer de Parrocel. Il dit dans son salon de 1761, en parlant de V Adoration des Hois exposée par ce peintre : « Parrocel esta Vien ce que Yien est à Lesueur, Vien est la moyenne proportionnelle aux deux autres. »
M. Taillandier cite encore les jugements de Diderot sur d'autres œuvres de Joseph- François Parrocel, où il traite ce dernier encore plus cavalièrement, et M. Taillandier ajoute : Il est vrai que les critiques des sa-
Ions de Diderot n'étaient pas destinées à recevoir de la publicité.
Parrocel s'était marié deux fois, il eut de son premier mariage avec une demoiselle Françoise Lemarchand, une fille que la biographie universelle appelle Mme de Valrenseaux et que M. Villot nomme Mme de Valsaureaux, sans que j'aie pu vérifier quel était le véritable nom de cette dame, quoiqu'il en soit elle vivait encore, nonagénaire, en 1823 et cultivait avec talents, comme je l'ai déjà dit, le genre des fleurs et des animaux
Etant devenu veuf, Parrocel épousa en secondes noces une anglaise, nommée Christine Edwige AUy. Il en eu trois filles que j'ai beaucoup connues dans ma jeunesse.
L'aînée, appelée Mlle Marion, est décédée rue de Sèvres, n. 19, le 26 juin 1824, âgée de quatre-vingt-un ans ; elle était élève de son père et cultivait la peinture historique. Je me rappelle avoir vu chez elle des copies quelle avait faites d'après des tableaux de Boucher, de Vanloo et d'autres peintres erotiques de ce tomps.
Ces ropies doivent figurer aujourd'hui , dans quelques galeries d'amateurs, comme
des originaux, car elles étaient rendues avec beaucoup de soin, et leur coloris mou et léché avait du rapport avec celui des peintres qu'elle avait pris pour modèles.
La seconde fille de Parrocel dont nous parlons était Mlle Thérèse ; elle peignait la miniature, et je possède d'elle quelques portraits de famille qui ne sont pas sans mérite. Elle fut la survivante des trois sœurs et mourut à l'institution de Ste-Perine, le 18 janvier 1835, dans un âge très-avancé.
La troisième , Mlle Jeannette, ne cultiva pas les arts ; elle décéda à l'âge de quatrevingt-cinq ans, le 25 février 1832.
Ces trois vieilles filles ont demeuré pendant près de vingt ans dans une maison appartenant à mon père, rue du Dragon, n. 30. Elles occupaient un modeste appartement situé au quatrième étage qui, en 1822, a été habité par M. Victor Hugo.
C'est là qu'elles ont passé tout le temps de la révolution ; c'est là que je les voyais dans ma jeunesse, ayant grand plaisir à les entendre parler de Joseph Vernet, de Greuze, de Diderot, qui avaient été les amis de leur père, ainsi que Desmaisons, architecte du
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roi, membre de l'académie d'architecture depuis 1762, à qui on doit la belle façade du palais de justice, du côté de la rue de la Barillerie. Elles racontaient avec esprit, mais sans prétention, des anecdotes curieuses et piquantes sur ces personnages.
Quant à Joseph-Ignace-François Parrocel, père des trois demoiselles Parrocel dont je viens de parler, il était mort le 14 décembre 1781, rue de Bourbon, aujourd'hui rue de Lille. Il fut inhumé dans l'église de Saint- Sulpice.
L'abbé Aubert, en annonçant sa mort dans ses Petites Affiches lui donnait le titre de peintre du roi et de son Académie royale de peinture et de sculpture.
En lui s'est éteint le dernier des Parrocel, car on ne peut classer ses filles parmi les peintres qui ont concouru à donner de la renommée à leur famille.
Voici son acte mortuaire que j'ai copié sur les registres de Saint-Sulpice , déposés aux archives de l'Holel -de-Ville :
« Le 10 décembre 1781 , a été fait le convoi et enterrement dans l'église , de M. Joseph-François Parrocel, peintre du roy et de
l'académie royale de peinture et de sculpture, époux de dame Christine- Edwige-Alix [sic], auparavant veuf de dame Marguerite- Françoise Lemarchand , décédé le 14, rue de Bourbon, âgé de soixante et dix ans. Témoins messire Jean-André Capp3au, ancien chanoine de l'église de Saint-Pierre d'Avignon et prêtre de la communauté de Saint-Paul , et M. Jean-Pierre Mirfin, huissier commissairepriseur, amis du défunt , qui ont signé avec W Charles-Antoine-Gabriel-François deMontbayen, écuyer.
» Signé : François de Monbayen ; Cappeau, prêtre ; Mirfin ; l'abbé Nardin ; Reps , vicaire. »
Je n'ajouterai rien au spirituel et savant article de M. Taillandier , je lui ferai simplement observer que les prénoms donnés par l'acte mortuaire au Parrocel dont nous nous occupons, sont parfaitement identiques avec ceux de son extrait de baptême que j'ai relevé dans les registres de la paroisse de Saint- Agricol d'Avignon , qui porte simplement Joseph-François.
Je dirai plus, tous les dessins ainsi que les eaux-fortes que je possède de lui, sont signés Joseph-François.
Joseph-François a publié un catalogue tiré à un petit nombre d'exemplaires qui est fort rare et dans lequel il ne prend pas d'autres prénoms.
D'Argenville, en parlant des fils de Pierre, dit qu'Ignace était pensionnaire du roi à Rome. Cette circonstance peut motiver cette confusion, si Joseph-François a obtenu cette faveur.
Quant à l'aînée des filjes de Joseph-François Parrocel , elle avait épousé , à Paris , .Jean-Baptiste Lefebvre de Valrenseaux, avocat au parlement de cette ville ; devenue veuve, elle demeura jusqu'à sa mort rue des Francs-Bourgeois , n. 25, quartier du marché St-Jean , faisant partie du 7' arrondissement.
Elle s'était fait une certaine réputation comme peintre de fleurs et d'animaux , elle peignait encore à l'âge de quatre-vingts ans.
Née en 1734, elle mourut le 27 juillet 1829, âgée de quatre-vingt-quinze ans. Ses noms de fille étaient Jeanne-Françoise-Palias Parrocel. Je possède son acte de décès dûment légalisé. C'est donc sons le nom de Valrenseaux qu'il faut la désigner.
Mon cousin, M. de Lorme de Saze, possède son portrait. J'en possède un de Mlle Marion portant pour signature : Marie Parrocel et la date de 1777. Il est bien traité et prouve qu'elle n'était pas sans talent.
Joseph-François exposa au salon de 1755 un grand tableau représentant le triomphe de J.-C. ou delà croix et celui de la Sainte- Vierge, le Père-Eternel, environné de vieillards de l'Apocalypse et de la cour céleste , donne sa bénédiction.
II exécuta cette composition à la détrempe dans la coupole de l'église de l'abbaye des Bénédictins du Mont-St-Quentin, près Péronne ; elle a 90 pieds de circonférence sur 22 pieds de hauteur.
En 1757, Joseph-François, qui prend le titre d'agréé de l'Académie, exposa au salon de cette année :
1. UAssomplion de la Sainte- Vierge, tableau destiné à l'abbaye royale des Bénédictins du Mont-St-Quentin, près Péronne, haut de 20 pieds sur 10 pieds 2 pouces de large.