DESCRIPTION DU CHOUÉRA-MORBUS ÉPIDÉMIQUE
La description d’une maladie comprend l’exposé des accidents précurseurs qui peuvent annoncer l’invasion de cette maladie, et des symptômes quelle présente à l’observation lorsqu’elle est déclarée à tous ses degrés et à ses différentes périodes. Cet exposé ne suffit pas cependant encore pour faire bien connaître une maladie; bien qu’il puisse se résumer par le tableau des signes de cet état pathologique, il faut aussi établir quel est l’enchaînement, la connexion des accidents morbides, et dans quel ordre s’accomplissent les modifications accidentelles des fonctions de l’organisme qui constituent cette maladie. Appliquant au choléra épidémique cette méthode descriptive, je parlerai successivement :
1°. Des prodromes du choîéra-raorbus épidémique;
2°. Des symptômes du choléra confirmé;
3”. De l’ensemble des symptômes qui caractérisent le choléra, ou de ses signes à ses différentes périodes;
4°. Des divers modes de connexion et de succession des phénomènes morbides du choléra depuis son invasion jusqu’à sa terminaison, ou de la marche et de la durée du choléra.
5®. De la convalescence après le choléra- morbus.
DES PRODROMES DU CHOLÉR ,V-MORBUS. l5 SECTION PREMIÈRE.
Des prodromes du choléra épidémique.
Le choléra-morbus épidémique est toujours précédé d’accidents précurseurs. J’ai vu des malades qui déclaraient n’avoir éprouvé aucune espèce de dérangement dans leur santé avant l’invasion brusque des accidents cholériques caractérisés; mais ces malades étaient pour la plupart des hommes vivant dans la misère ou dans une demi-ivresse habituelle; c’étaient de ces hommes comme on en voit tant dans les hôpitaux, qui sont accoutumés à négliger les dérangements de santé qui ne sont pas très douloureux , ou c’étaient de ces malades qui , par le peu de développement de leurs facultés , ne peuvent rendre compte des accidents qu’ils éprouvent , bien qu’ils soient évidents pour le médecin au moment où il les interroge. Je n’ai vu aucune personne vivant d’une manière assez régulière, dont les facultés intellectuelles soient d’une certaine étendue , ou qui vienne de la classe des hommes qui se rendent bien compte de leurs sensations , qui n ait déclaré avoir éprouvé des accidents précurseurs. Gomme un très grand nombre de malades a été soumis à mes observations, je n’hésite pas à poser en fait qui n’admet que de rares exceptions, que le choléramorhus est constamment annoncé par des prodromes.
Les prodromes du choléra- morbus se présentent sous deux formes; je les distmgue en prodromes diarrhéiques et en prodromes vertigineux.
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§. I. Des prodromes diarrhéiques.
Le maliide, après avoir éprouvé pendant un temps qui varie de quelques heures à deux, trois et même quatre jours, des borborygmes et une faible tension de rabdomen , est pris d’une légère colique ou seulement d’une très légère douleur gravative autour de l’ombilic , bientôt suivie d’une ou de deux évacuations liquides fortement odorantes^ ces évacuations amènent un soulagement immédiat ; quelques heures après, surviennent avec un égal sentiment de colique ou de douleur gravative des évacuations liquides ou séreuses de plus en plus inodores à mesure qu’elles se multiplient. Bientôt les évacuations se font sans aucune sensation douloureuse ; elles ne sont accompagnées d’aucun ténesme ; seulement le malade continue à avoir des borborygmes. A mesure que ces selles se multiplient, elles produisent dans le tube digestif un sentiment de vide que les malades expriment en disant qu’il leur semble que tous leurs intestins s’affaissent vers le bassin. Bientôt un abattement extrême et une sensation de faiblesse , qui va quelquefois jusqu’à amener des défaillances, se manifestent.
A ces évacuations diarrhéiques se joint chez le plus grand nombre des malades une pesanteur légère de la tête, avec sensation de constriction sus-orbitaire, frissons vagues dans les lombes, et légère douleur copstrictive dans les membres, particulièrement aux membres abdominaux; ce dernier symptôme m’a paru se; présenter surtout chez des femmes; il me semblait, disaient-elles, qu’une jarretière trop serrée comprimait: mes jambes.
La douleur gravative sus-orbitaire est le symptôme
DES PRODROMES DU CIIOLER A-MORBUS. I ^ le plus fréquent de cette diarrhée cholérique , qui ne tarde pas à s’accompagner aussi d’un certain degré de froid aux extrémités, de chaleur épigastrique, et d’une fièvre assez marquée et quelquefois très vive.
J’ai vu un certain nombre de malades chez lesquels la diarrhée qui précède le choléra s’était accompagnée d’une douleur assez intense à la région précordiale , surtout après l’ingestion des aliments, et disparaissant souvent après les évacuations alvines.
L’insouciance des malades pour les accidents diarrhéiques est inconcevable; malgré la faiblesse qui en résulte, comme ils n’éprouvent pas de douleurs vives , ils continuent à vaquer à leurs affaires , quelquefois jusqu’au moment de l’invasion de la maladie confirmée. Quelques uns ont un appétit assez vif, auquel ils s’abandonnent, quoique l’ingestion des aliments soit immédiatement suivie d’une sensation de pesanteur et de constriction aux hypochondres, et souvent d’une chaleur épigastrique s’étendant sur tout ce trajet de l’œsophage jusqu’à la gorge, comme dans le pyrosis.
Les hommes du peuple, pour remédier au sentiment de faiblesse générale qu’ils éprouvent par cette diarrhée, prennent d’ordinaire des liqueurs fortes qui déterminent rapidement l’explosion du choléra confirmé.
Dans la diarrhée que je viens de décrire , la langue est pâle, large et blanche à son milieu et sur ses bords; la salive est peu abondante et visqueuse, le ventre souple et indolent à la pression; les urines sont peu abondantes et incolores.
L’épigastre et les hypochondres, et surtout l’hypochondre gauche au bord des fausses côtes, sont assez
souvent, dans cette période de la mala;lie, douloureux à la pression forte.
•O DF.SCIUPTION
Le sang tiré aux malades pendant celle diarrhée présente un caillot volumineux , tlense , dont la surface ne s’oxide pas également dans tous les points, el sur lequel je n’ai jamais remarqué de couenne. Si la diarrhée a été abondante, on voit sur cette surface des marbrures brunâtres non oxidées , et le sérum, ordinairement d’une légère teinte laiteuse, tient en suspension une certaine quantité de matière colorante rouge.
Le liquide séreux excrété est d’un jaune vert, quelquefois rougeâtre , d’une odeur fade, peu fétide, laissant déposer des flocons albumineux qui ressemblent à du riz crevé dans l’eau ; assez souvent ces flocons sont rougeâtres et peuvent être comparés à de la lavure de chair.
Les prodromes diarrhéiques durent de un à cinq jours; leur durée la plus ordinaire est de deux jours et demi à trois jours avant l’explosion du choléra.
Les prodromes diarrhéiques du choléra sont les accidents précurseurs les plus fréquents. Ces accidents sont aussi, si on les néglige, le plus souvent suivis de l’explosion du choléra -morbus confirmé. Cette explosion prochaine est quelquefois annoncée dans cet état de prodromes , par de légères crampes dans les orteils et même dans les muscles des mollets, et par des nausées ou quelques vomissements des boissons ingérées. Cependant telle n’est pas la marche ordinaire des accidents. Les symptômes cholériques proprement dits se développent subitement, et avec toute leur violence dans le plus grand nombre des cas.
Abandonnée à elle -même sans que le malade se soumette à aucun moyen de guérison , la diarrhée cholérique se termine , dans le plus grand nombre des cas , par l’explosion du choléra. Celte terminaison manque
DLS PRODROMES DU CirOT.ÉR A-MORRîJS. K)
cependant quelquefois ; elle manque souvent pour peu que des moyens de traitement quelconques soient employés; elle manque toujours si l’on a recours à un traitement méthodique bien conçu.
Les prodromes diarrhéiques ont marché sur plusieurs malades d’une manière insidieuse qu’il est important de signaler, parce que chez ces malades le choléra s’est développé avec une violence excessive. La diarrhée J apres deux ou trois jours de duree , après avoir été assez intense, se supprime subitement et spontanément; il ne reste qu’un sentiment de pesanteur dans l’abdomen , avec une légère céphalalgie gravative et un sentiment de faiblesse et de courbature générale. Les malades dans cet état éprouvent une anxiété qui les agite et les porte a ne pas rester chez eux ; ils ne ressentent aucune douleur épigastrique, ni soif, ni nausées; ils ont même de l’appétit. Au bout d’un jour ou deux de cet état, le choiera débuté violemment et subitement vers le soir , et sévit avec une intensité extraordinaire.
J’ai vu un exemple bien remarquable de cette marche insidieuse des préludes diarrhéiques chez un marchand d’objets d’art, du quai de l’École. Cet homme fut pris le 12 avril de diarrhée considérable, avec céphalalgie gravative et sentiment de faiblesse extraordinaire. Dans la nuit suivante, il eut de l’agitation, peu de sommeil et un sentiment de chaleur générale qui le fit penser qu’il avait de la fièvre. Le i3, la diarrhée continua ; il se sentit cependant moins faible mais 11 éprouva à un haut degré cette sensation de vidé dans 1 abdomen qui suivait chaque évacuation ; il renl ait des selles liquides, et ces excrétions se faisaient sans epreintes. La nuit du ^4 au i5 fut calme; il y eut