M 0 N 0 G R A P II I E
L’année 1866 sera une des plus accidentées parmi celles écoulées sous l’empire de l’interminable crise séricicole.
En fin janvier, les arrivages de semences japonaises se complètent, jetant dans la circulation européenne un bloc de deux millions et demi de cartons, plus de 62,000 kil. , dont 1/3 pour la France.
Le Japon aura pu fournir aisément cette quantité, grâce à ses récoltes successives, qui lui ont non-seulement permis de répondre aux demandes les plus tardives, mais encore d’expédier en consignation de gros lots produits avec les races bivoltines qui formeront les 3/4 de l’approvisionnement.
Les sériciculteurs vivent dans la quiétude la plus absolue, le stock des reproductions de toute nature passant déjà à lui seul pour suffire largement aux besoins.
Mais les sériciculteurs ont compté sans la saison, et la température de janvier étant d’une douceur anormale (6° 6/10 en moyenne), on ne tarde pas à s’apercevoir que les semences en éprouvent de fâcheux et inattendus effets.
Beaucoup de graines entrent en émotion.
Boissier de Sauvage écrivait il y a cent ans :
« On dit qu’une graine s'émeut lorsque l’embryon qu’elle contient commence à se développer, et qu’elle est à la veille d’éclore. »
Le mal grandit de jour en jour, grâce à une situation atmosphérique exceptionnelle, que je définis en fin mars (dans le journal le Salut public) par les chiffres suivants, pris à l’observatoire de Lyon, 650° 5/10 de chaleur accumulée, contre 306° 5/10 dans la période correspondante de 1865.
En avril, le sinistre est complet; les graines atteintes se dessèchent graduellement, qu’elles appartiennent aux races reproduites ou aux races d’origine, et les éducateurs aggravent le mal par la hâte qu’ils mettent à vouloir obtenir des vers.
L’on peut alors reconnaître l’exactitude des paroles de Boissier, disant :
« Ce (lui arrive aux couvées trop pressées, c' est (T éclore en partie seulement, ou même pas du tout. »
Pour compléter les cruelles bizarreries de l’année et
l’oeuvre de destruction, la somme des degrés de chaleur
accumulée, fournie par les mois de mai et de juin, sera,
au contraire, largement inférieure à celle de 1865 : 879° au lieu de 1,115.
L’équilibre se rétablira en juillet par 1,395° contre 1,397.
La récolte s’obtiendra particulièrement au moyen des semences japonaises bivoltines, qui, pondues six semaines plus tard, auront, peut-être par ce fait, échappé à l’émotion .
La récolte sera estimée supérieure à celle de Pan dernier, savoir : à huit millions et demi de kilogrammes de
cocons.
Ce produit accru, accusera néanmoins la perte absolue des 3/4 des graines existantes. 11 se paye en France, 8 fr. à 6 fr. 50 cent, pour quelques débris de races jaunes indigènes ; 5 fr. 50 cent, à 2 fr. pour les Japon annuels ou polyvoltins.
La sériciculture en est actuellement réduite au Japon et au Portugal, comme à quelques races indigènes que Ton perd annuellement en les forçant.
En 1867, un retour relatif des éducateurs vers le «'rainage indigène dans les grands centres, et la surproduction dans les petits \ motive un échec nouveau, d’autant plus retentissant qu’on s’est laissé aller davantage à un fol espoir d’amélioration. ’
Le Moniteur des soies , organe principal et désintéressé de la sériciculture française, le constate en ces termes :
« Quant aux graines jaunes de pays, il serait trop long d’énumérer tous les échecs qu’elles ont subis. Elles auront une peine infinie à obtenir de nouveau la confiance qu’elles avaient reprise après la récolte de l’an dernier, et qu’elles ont entièrement perdue à cette heure. »
1 On écrit de Limoux (Aude) : « La réussite a excité l'émulation, les quinze à vingt éducateurs de l'an dernier (18(56) se sont multipliés, on évalue ceux de cette année à cent cinquante environ. »
Quelques rares sources nouvelles, la Mantchourie (fig. 158), la Bukarie (fig. 178), le Turkestan (fig. 180), n’ont qu’un succès de curiosité. Quelques semences inédites de l’Amérique du Sud continuent à se refuser à l’éclosion annuelle ; leur inutilisation, dix-huit mois durant , et les chances qu’elle entraîne, s’opposent à l’exportation régulière que permettrait probablement la qualité et la salubrité de leurs cocons.
Dorénavant les récoltes européennes semblent dépendre complètement de l’exportation des semences japonaises, nécessairement variable en quantité et en qualité, et de l’aléa de la reproduction des mêmes races.
En 1869, on peut lire dans le Bulletin de la Bourse de Marseille, la mise en vente de 17,000 kil. de cocons percés de race japonaise récoltés à Nuka, représentant une fabrication de 300,000 onces, pour la consommation de ce centre qui nous alimenta naguère en races jaunes.
Le Japon nous expédiera, à destination de France et Italie, alimentant d’ailleurs d’autres régions :
En 1867
950,000 cartons 1 représent.
20,900,000 kil. cocons.
La part afférente à l’Italie, soit à peu près des 2/3 de ces
1 A 22 kil. Je cocons par carton.
quantités, peut être calculée d’un rendement de 24 ldi. par carton, la part de la France, généralement moins soignée et plus mélangée de bivoltins, peut l’être à 16 kil.
En France comme en Italie, un certain nombre d’éducateurs éclairés et de spéculateurs s’adonnent au grainage indigène par sélection microscopique aidée parfois de l’isolation cellulaire. Ce travail se fait particulièrement dans les pays de petite production, comme les Basses-Alpes, les Pyrénées-Orientales, etc., et les résultats généralement satisfaisants que donnent ces semences poussent à la diffusion du procédé.
Le -grainage dans les grands centres est aussi impraticable que jamais. Toutefois les saisons semblent vouloir revenir à un état normal ; les hivers de 1871 et 1872 ont été rudes, les étés chauds, faut-il voir dans ce retour Tau- • rore d’un meilleur avenir ?