CHAPITRE II
§ 1. — De la culture des Camelliaen général.
Le Camellia du Japon est sans contredit une des plus belles conquêtes que l'horticulture ait faites vers la fin du siècle dernier. Le port magnifique de cet arbrisseau , l'élégance rare de son feuillage, la beauté et la dimension de ses fleurs, la saison dans laquelle elles paraissent, leur variété, leur abondance , leur durée, sont des qualités que nul autre végétal ne possède au même degré, et qui lui assignent un rang distingué parmi les plantes les plus agréables que nous destinions à augmenter nos jouissances.
Mais tous ces avantages sont encore bien loin d'être généralement appréciés. Bien que cette plante ne rencontre de toutes parts que des admirateurs sans nombre, elle n'en est pour cela , au grand regret des horticulteurs éclairés , ni assez répandue, ni plus recherchée, ni surtout mieux cultivée.
Nous entendons tous les jours des hommes, même instruits, les uns , nous dire que le Camellia est une plante difficile à soigner , et qu'elle est d'un prix trop élevé ; les autres , qu'elle demande des serres spéciales, et qu'il faut faire de grands frais pour la conserver; quelques uns l'abandonnent parce qu'ils n'ont pas à leur portée la terre nécessaire a sa
(1) Nous développerons cet essai de classification des variétés du Camellia par les couleurs après avoir traité des moyens de sa culture et de sa multiplication , c'est-à-dire à la fin du chapitre II.
conservation, ou parce qu'ils manquent d'un jardinier assez habile pour diriger convenablement sa culture ; enfin beaucoup de ceux qui s'en occupent y renoncent bientôt , parce qu'ils ne réussissent pas à la faire fleurir convenablement.
Consacré depuis 25 ans à la culture spéciale du Camellia, fort de l'expérience que nous avons acquise pendant ce long laps de temps, nous allons essayer d'aplanir toutes ces difficultés en démontrant , autant que nos faibles lumières le permettent , la manière facile de cultiver cette plante, de la conserver, de la multiplier , et enfin de la faire fleurir tous les ans.
Quoique le Camellia soit un arbrisseau d'une nature rustique, et que pour végéter il n'exige aucune température élevée, ni aucune terre extraordinaire ; quoique toutes les expositions lui conviennent, que tous les abris lui soient bons, et que plusieurs degrés de froid même ne le fassent pas périr, cependant, pour lui faire acquérir une végétation vigoureuse, pour le faire fleurir abondamment tous les ans et pour le soumettre avec succès aux différentes voies de la multiplication , voici quelques conditions principales qui lui sont essentielles : en premier lieu se présente la terre où il doit être cultivé , et qui est, pour l'ordinaire , le terreau , dit vulgairement terre de bruyère. Ici le choix n'est pas sans quelques difficulté, et, dans l'intérêt des horticulteurs, nous nous étendrons volontiers un peu sur ce sujet d'une haute importance pour les résultats de leur culture.
Par bonne terre de bruyère nous entendons celle qui con tient le plus de parties substantielles provenant des détritus" animaux et végétaux. Elle doit être légère , sablonneuse , ne noircissant pas les doigts, et d'une couleur brun marron, brunâtre, ou même fauve foncé.
Telles sont, en particulier, dans les environs de Paris, celles de Sannois et de Meudon, dont voici les analyses :
Terre de Meudon
Sabîc siliceux 62
Détritus végétaux 20
Humus 16
Carbonate de chaux 0 8
Matière soluble à froid 12
Terre de Sannois.
Silice 438
Chaux carbonatéc. ...... 7 10
Sels déliquescents 1 10
Humus 31 70
Fer altirable , 0 13
Détritus non encore décomposés. . . 13 25
Perte et corps étrangers apparents. . 2 92
Les parties non décomposées , ou sels déliquescents, ont fourni à une analyse sévère :
Silice 2
Carbonate de chaux 15
Sulfate de chaux 10
Muriate de chaux et magnésie. . . 8
Matière animale 12
Perte et eau 53
Les terres de bruyère de Palaiseau, Beauregard, Longjunieau, Vincennes, etc , sont moins recherchées, comme
élanl trop légères et contenant moins d'humus que les autres : on leur préfère les deux précédentes , et surtout celle de la Chapelle-en-Serval et de Montmorency , qui , plus riches en humus, conservent plus long-temps leurs principes fertilisants et sont moins sujettes a les perdre par les pluies et les arrosements.
Mais une de celles que l'on doit principalement rejeter est , avant toutes autres, celle de Fontainebleau, que l'on retire des lieux bas et marécageux, et dont la couleur, d'un noir sombre et mat, indique suffisamment la présence de la tourbe, qui rend cette terre tellement serrée et compacte, qu'elle permet difficilement aux racines des végétaux délicats de s'y étendre convenablement. Un inconvénient plus grave encore , c'est qu'en raison de sa nature tourbeuse la sécheresse la durcit et la rend imperméable à l'eau.
Quand on a fait choix d'une des terres de bruyère que nous avons indiquées comme plus convenables à la nature du beau végétai qui nous occupe , il faut la faire enlever, coupée en petites mottes de 8 cent, d'épaisseur a peu près , veiller à ce que la partie supérieure de la motte conserve les menus végétaux qui la couvraient, en faire former un monceau carré, exposé à l'air libre, et, autant que possible, dans un lieu ombragé. Nous dirons tout à l'heure comment on doit l'employer, parce qu'elle est légère, substantielle et de longue durée. Facilement perméable à l'eau quand on ne l'a pas laissée trop se dessécher, elle absorde et retient facilement une quantité suffisante de molécules aqueuses, permet la libre ramification des racines, se prête à l'absorption des gaz atmosphériques , et enfin reste long-temps douée d'un principe de fermentation concourant au dégagement souterrain des gaz qui s'insinuent dans le végétal, ainsi qu'à la dissolution de l'acide carbonique , si essentiel à la végétation.
Nous ne parlerons pas de celles de Gand, Anvers et Bruxelles, dont la couleur est fauve j ce sont les meilleures de toutes celles que nous connaissions.
Lorsqu'on n'est pas à portée de se procurer de la terre naturelle de bruyère, on peut y suppléer, jusqu'à un certain point, par la formation d'une terre factice qui produit d'assez bon» résultats , et à laquelle nous donnons le nom de compost , d'après les Anglais , si habiles à en composer de diverses sortes ; voici de quelle manière on doit la préparer.
On prend de la terre normale, dite terre franche, douce et substantielle , qu'on a eu soin de faire enlever avec son gazon dans les prés, ou de la terre vierge , légère , qu'on a fait emporter d'un bois avec toutes les racines et le gazon qui la couvraient ; on y joint du terreau de feuilles à moitié consommées ; on mêle ensemble toutes ces substances par parties égales \ on en forme un monceau de forme conique ou en dos d'ane, pour donner un libre écoulement à l'eau des pluies; on laisse ce compost, ainsi entassé , à l'air libre, afin que tout ce mélange, qu'il faut avoir soin de remuer souvent, soumis, par l'action des gaz atmosphériques qui l'environnent, à une espèce de fermentation, puisse devenir un tout homogène, ce qui demande à peu près l'espace d'un an, après lequel on peut se servir de ce compost, qui offrira alors l'équivalent d'une terre naturelle.
En Angleterre, où la terre de bruyère est rare, des horticulteurs très habiles, tels que M. Lodigges, Sweet, Young, cultivent le Camellia dans une terre normale douce, chargée de substances végétales en décomposition , et mêlée d'une certaine quantité de tourbe et de sable fin. D'autres, tels que M. Bayswater, emploient un mélange de tourbe , de terre normale sablonneuse, et d'une certaine quantité de fumier animal réduit a l'état de terreau ; quelques uns enfin , tels que M. Henderson, Écossais très renommé pour sa belle collection de Camellia, se servent d'un mélange de terreau léger, de sable de rivière très fin, et de terreau de feuilles bien décomposées.
En Italie , on emploie la terre de saule, ou celle de forêts ,
ïnèïée avec un terreau de feuilles décomposées , ou même la terre de châtaignier sauvage sans mélange.
En Allemagne , dans les endroits où Ton manque de terre de bruyère , on la remplace par un compost d'un tiers de tourbe et de deux tiers de terre normale un peu sablonneuse , mais très chargée d'humus et de détritus végétaux.
Quelle que soit enfin la terre qu'on donne au Camellia, il faut , avant de s'en servir, qu'elle soit soigneusement préparée et dépouillée de tous corps étrangers et inutiles, tels que pierres, cailloux et morceaux de bois. Si c'est de la terre naturelle de bruyère, on se gardera bien d'imiter l'impéritie de certains jardiniers qui, avant de l'employer, là passent au crible lin, et par cette opération inopportune la privent d'abord d'une quantité de petites racines et de petites branches qui , destinées à se décomposer lentement, entretiennent longtemps, par leurs détritus successifs, la nourriture de la plante ; de plus , traitée ainsi , elle se sèche trop facilement dans les pots, ou retient trop long-temps l'humidité ; aussi l'un et l'autre de ces inconvénients doivent-ils être soigneusement évités.
Avant d'employer la terre de bruyère pour les rempotages , il est bon d'en briser les grosses mottes à coups de pioche , de maillet, ou, mieux encore, d'un petit fléau, pour en extraire les fortes racines et les pierres ; on passe à la claie , et on défait ensuite les petites mottes en les déchirant et les roulant entre les doigts. La terre ainsi préparée peut être employée tout de suite. On ne doit passer au crible que la terre qu'on destine aux boutures, aux marcottes et aux semis.
C'est ici qu'on peut nous demander s'il vaut mieux employer la terre de bruyère aussitôt extraite du bois, ou la laisser reposer long-temps en tas, à l'air libre, avant de s'en servir. Nous répondrons a cette question que l'expérience nous a déterminé à préférer le premier parti, parce que, l'air, les pluies, les gelées, les vents, n'ayant pas encore exercé sur elle leur
influence, toutes les parties organiques sont restées intactes , et, en se décomposant dans les pots successivement, ces corps communiquent aux végétaux vivants une nourriture substantielle et constante ; tandis que la terre exposée long-temps à toutes les intempéries atmosphériques se trouve soumise à une décomposition prématurée, c'est-à-dire à une perte de la plupart des corps organiques substantiels destinés h la nourriture des végétaux j en conséquence , cette terre ne peut être que de peu de durée. La première opinion est donc préférable.
§ 2. — Des rempotages.
La saison la plus favorable pour rempoter les Camellia est le printemps. Cette opération doit avoir lieu aussitôt après la floraison , avant que la sève commence à se mettre en activité , ce qui arrive à la fin de mars ; on peut la pratiquer aussi en automne, ou même entre les deux sèves, c'est-à-dire en juin et juillet. Elle se fait en transplantant l'arbrisseau dans d'autres pots d'environ 25 millim. plus larges, et plus profonds que les anciens. On saisit pour cela le moment où la motto de la plante est un peut sèche ; alors on la tire du pot, on en détache avec les doigts, et, autant que possible, l'ancienne terre j on extirpe avec précaution les racines mortes ou gâtées ; on place ensuite la plante dans un pot proportionné à sa force j et , comme l'écoulement des eaux qui lui sont destinées est un des points les plus importants pour la santé future du végétal , il est essentiel que le fond du pot soit d'abord garni de plusieurs tessons, ou, mieux, de 4 à 5 millim. de gros sable ou gravier, qui empêche l'eau «ï'y séjourner ; ensuite on procède selon la coutume des rempotages ordinaires : nous ajouterons seulement que nous avons l'habitude de saupoudrer très légèrement de chaux vive le tas de terre de bruyère que nous destinons aux rempotages, et une longue expérience nous a prouvé que ce corps minéral, sagement employé, active singulièrement les facultés végétatives de la terre avec laquelle il estincorporé.
II arrive quelquefois que la motte d'un Caroellia , h force de le changer de pot ou de caisse, est devenue tellement démesurée , qu'il est essentiel de la diminuer, pour pouvoir la loger dans un récipient convenable. Cette opération est bonne, utile et nécessaire j mais elle doit être pratiquée lorsque la sève est en repos, c'est-à-dire ou avant la première pousse , en février, ou à la fin de la seconde , à la mi-octobre. A cette époque, on peut, par un temps sec, en secouant la terre, mettre les racines h nu s'il le faut, en ôter même quelques unes, placer ensuite la plante dans une caisse plus petite que celle où elle était , mais en lui donnant une terre nouvelle. La plante ainsi traitée doiL être mise à l'ombre pendant quelques jours, elle reprend ensuite sa première vigueur, et se mettra en boutons au printemps suivant.
Nous n'insistons pas sur la dimension des pots qu'il faut donner au Camellia , on sentira que c'est là une affaire de goût et d'expérience ; mais nous devons répondre à une assertion peu fondée qui se représente souvent. Quelques horticulteurs prétendent que cette plante, pour bien fleurir, demande à être gênée dans son vase. Ces praticiens tombent , à cet égard , dans une erreur d'autant plus facile à réfuter, que les succès de ceux qui cullivent , soit en grands vases , soit en caisses, ou même en pleine terre, sont plus nombreux et plus faciles à vérifier. Deux seules raisons déterminent nos jardiniers commerçants à élever le Camellia dans de petits pots : la première , parce qu'ils y trouvent économie de place dans les serres , économie de terre pour les rempotages , et plus de facilité dans le mantmentdes plantes; la seconde, parce que, forcés, dans leurs établissements, de confier les arrosements à des mains souvent novices et malhabiles , qui verseraient Peau sans discrétion, ils éprouveraient de grandes pertes, par cette raison que les grands vases, conservant leur humidité beaucoup plus long-temps que les petits, se trouveraient bientôt veufs de leurs végétaux , sur qui l'effet d une trop grande quantité d'eau ferait ce que fait , par une comparaison toute